Métalu collectif permaculturel artistique

Alors qu’est-ce que tu as pensé de « Sous-bois », tu sais le spectacle installation de Métalu A Chahuter (https://metaluachahuter.com/) ,  à Hellemmes dimanche dernier, on s’y est retrouvé en fin de journée ?

Le lieu est vraiment particulier, une allée, une sorte de drève, avec des tilleuls immenses des deux côtés, une cathédrale de verdure, et cela séparant des jardins qui donnent de chaque côté sur deux lignes de bâtiments de briques rouges, pas très hauts, la cité Dombrowski, dans le quartier de l’Epine. Cette cité est emblématique de cet Hellemmes ouvrier. Les habitations y étaient petites, un bâtiment réservé aux bains douches y était accolé. Maintenant les « appartements » sont en cours de rénovation. Vu de l’arrière, au milieu de l’allée, entre les grands arbres, ça finirait par avoir de la gueule. Ces bâtiments sont bien connus dans ce quartier de cette ville ouvrière d’Hellemmes ; c’était une des réalisations dont s’enorgueillît la municipalité lorsqu’elle était communiste. Aujourd’hui, ça rénove mais des problèmes demeures, ici comme ailleurs, pas plus, pas moins : « Ces Hellemmois de l’Épine et de Dombrowski qui rêvent d’avoir la même vie que les autres », nous dit la Voix du Nord, le quotidien régional, « En octobre, le maire d’Hellemmes qualifiait de « quartier comme les autres » l’Épine, qu’une famille fuyait pourtant parce qu’elle était en proie à des menaces. Pendant ce temps-là, à Dombrowski, les riverains dénonçaient à grand renfort de pétitions les incivilités qui minent leur quotidien ».

En tout ça, le spectacle proposé tout au long de cette allée grandiose ne manquait pas de saisir les visiteurs, à commencer par les habitants descendus de leur logement et les enfants pour qui c’est habituellement leur espace de jeu. Il se présentait comme une installation surprenante, féérique, fantomatique, peuplée de personnages étranges, des femmes, on le suppose, vêtues de longues robes blanches et de coiffes en gaze et dentelles, des visages poudrés aussi blancs que les robes, les gants, les tissus qui reliaient certaines d’entre elles. Ces personnages déambulaient entre plusieurs « tableaux », composés comme autant de petites scènes de vie, un repas étendu sur une nappe blanche, des éléments d’un repas sur l’herbe, des mannequins vêtus de robes blanches comme celles des personnages qui passent et repassent, nous frôlant et se tenant entre elles, des mannequins à tête d’animaux à cornes, des parapluies en bouquet de différentes longueurs, de petits chapiteaux peuplés d’objets étranges, un orgue de tulle et tissu qui se joue avec des touches faites de fourrure et tissu.

Une musique nous enveloppe pendant que nous parcourant l’installation spectacle balisée de petites vasques enflammées posées au sol, sur l’herbe, le long du chemin qui court entre les grands arbres. La scénographie, comme on dit, est de Delphine Sekulak de Métalu, les autres comédiennes (Louise, Laure, Sandrine, Magda), y tiennent des rôles qui doivent beaucoup à leur inventivité dans le jeu du mouvement qui les relie. L’une se déplace un bandeau sur la tête, il faudra que ce soit les spectateurs qui la remettent dans le droit chemin…Une autre rompt l’harmonie et la grâce du déplacement aérien des autres, elle se presse, elle court presque, une valise à la main, incongruité dans ce calme apparent et serein.

Tu te souviens, lorsque que nous allions sortir de l’installation par une porte posée, seule, au milieu de l’allée, un habitant, jeune père, accompagné de son gamin, intrigué par cette porte « inutile », nous a demandé « ce que c’était que ça ? ». « On tourne un film ? C’est quoi ? ». « C’est un « spectacle », c’est le collectif Metalu. Ils ont leurs ateliers, à Hellemmes, juste à côté », avons-nous répondu. « Ah bon, c’est bien, c’est bizarre, mais c’est bien…, c’est une drôle d’ambiance…».

Et nous continuons à échanger sur les réactions de cet habitant, des autres que nous avons croisés dans ce moment spectacle installation, des enfants et ados qui le parcouraient, parfois assez vite, autant pour masquer une légère gêne que pour signifier que ce lieu était ordinairement le leur.

Au fait, tu as lu l’article paru dans le Monde de jeudi (29 septembre 2022) ? Tu n’as pas fait le lien avec ce que nous avons vu et vécu avec « Sous-Bois » ?

Cet article s’intitulait : « favorisons les « circuits courts » et la création locale dans l’art grâce à la permaculture institutionnelle ». Son auteur, Guillaume Désanges, ne pouvait pas nous étonner, mais peut-être est-ce normal pour ceux qui le connaissent mieux. Nous, nous y avons vu un article du président du Palais de Tokyo, une des principales institutions en art contemporain de Paris. Le lien entre cet univers de l’art contemporain et celui de notre « Sous-Bois » de l’allée des tilleuls n’est pas évident. Et pourtant, il l’est. L’article se centre sur une proposition qui résonne particulièrement bien avec les pratiques artistiques du collectif Métalu que montre le spectacle Sous-Bois. Bien sûr, les membres de ce collectif ne le formuleraient pas comme le fait ce président de cette institution d’art moderne et contemporain. Ils font d’abord. Ils expérimentent des formes et formats qui sont en phase avec leur existence et le cadre de vie et de travail qui la composent, avec leurs rapports vécus aux institutions locales, aux « publics » avec lesquels ils se sentent en synergie de vie, avec ce qui constitue leur environnement. Pour la plupart, ils habitent le quartier. Ils ne sont pas en visite.

« Culture de masse, logique événementielle, mondialisation, obsolescence programmée de l’art et des artistes au profit d’une logique d’  « avant-garde » fondée sur la nouveauté permanente sont les héritages d’une modernité triomphante qui pensait les ressources illimitées », telles sont, parmi les phrases qui ouvrent le propos de cet article. Créer, pour Métalu, c’est résister à cela. Comme disait Gilles Deleuze : « créer, c’est résister ». Cette culture répondant à cette logique événementielle « nous amène à produire toujours plus pour toujours plus de visiteurs, à dépenser beaucoup d’énergie et de matériaux qui créent de nombreux déchets physiques et intellectuels », poursuit Désanges, dans son article. Nous y pensons chaque  fois que nous avons à remplir les bilans et rapports d’activité pour satisfaire les institutions qui nous financent et qui nous demandent de chiffrer très précisément le nombre de publics ; l’évaluation qui pourrait être un moment d’interrogation de la « valeur » créée, pour qui, avec qui, comment, est d’abord, avant tout, et rien que, un comptage, une comptabilité, en deux colonnes. Nous y pensons aussi lorsque nous envisageons les ressources qui nous sont disponibles et celles que nous mobilisons pour les mettre en valeur, une valeur de solidarité et de culture. Le déchet n’est alors moins souvent un résidu qu’une matière première de la création. Les pratiques artistiques qui donnent à voir Sous-Bois comme d’autres spectacles installations de Métalu A Chahuter correspondent à autant de chantiers qui « donnent à apprendre en matière d’autonomie, de réflexion critique sur les matériaux, de durabilité, de recyclage et de simplicité comme force ». Métalu plussoie et le prouve.

Alors, comme le propose Désanges, osons la référence à la « permaculture », comme esprit, comme éthique, mais surtout comme pratiques résilientes dans les rapports aux humains et au vivant. L’économie des formats artistiques ne doit-elle pas céder la place à une écologie politique des formes ; le « que montrer ? » s’enrichir de questions comme « comment montrer, pourquoi montrer, à qui .. ? », sans avoir à les formuler d’une façon abstraite ? Witold Gombrowski, avec ces propos sur « le combat des formes », ne disait-il pas déjà cela dans un contexte qui, déjà laissait poindre ces questions ?

Alors, devenons permaculturels, comme nous y invitent Guillaume Désanges lorsqu’il l’envisage pour les institutions culturelles. Devenons le pour les collectifs artistes eux-mêmes comme le montre Métalu A Chahuter. N’est-ce pas le sens à donner à nos pratiques ?

« Devenir permaculturel, c’est penser et agir en écosystème, dans une logique de collaboration et de partage des ressources plutôt que de compétition entre les institutions. C’est éviter les tentations hégémoniques en réfléchissant aux besoins réels des artistes et des publics, avec une vision élargie de l’action culturelle. Devenir permaculturel, c’est opter pour un partage raisonné de l’espace et du temps, en multipliant les usages dans nos institutions : qu’elles ne soient pas seulement des lieux de visibilité, mais aussi de travail et de recherche pour les artistes, ainsi que de pratiques diversifiées pour les publics, avec une visée sociale. Car, si nous voulons rester des lieux vivants, nous devons d’abord être des lieux qui accueillent la vie. Devenir permaculturel, c’est favoriser les circuits courts. Plutôt qu’une course aux artistes internationaux présentés hors-sol, nous devons prêter une attention particulière à la création et aux cultures locales, dans un tissage vertueux entre l’histoire d’un territoire et la création mondiale ».

Une interrogation cependant, Guillaumes Désanges associe à cette approche permaculturelle, une référence au « circuit court ». L’exemple de Sous-bois en est un exemple patent de circuit court entre lieux et pratiques de création et lieux de performance participative locale ; une même ville, voire un même quartier, des conditions d’existence basées sur une économie de proximité, parfois même de l’entraide. Mais devenir permaculturel serait bien peu artistique si cela signifiait un enfermement dans le local, dans les seules conditions de la proximité réduite alors à la précarité de ces conditions.

Métalu crée et agit en écosystème ailleurs que chez lui, dans son environnement immédiat. Métalu, ce sont aussi des formes artistiques dans d’autres lieux et espaces intermédiaires –Comme le disait Peter Handke : « Mais, je ne vis que d’espaces intermédiaires… » -, ailleurs et pas que dans les Hauts-de-France. Métalu, à titre d’exemple, ce sont aussi de nombreuses interventions artistiques lors des « Nuits de la Culture », à Esch sur Alzette, Luxembourg. C’est aussi, avec metalu.net (http://metalu.net/), l’  « Expérience Domozique -Domozic Experience  (http://metalu.net/communaute/actualites/ )», à Esch et à Villerupt (Meurthe et Moselle), dans le cadre d’Esch22, Capitale Européenne de la Culture, avec les mêmes questions et les tentatives de réponse.

 

« Favorisons la création locale dans l’art et les “circuits courts” en adoptant la permaculture institutionnelle »

Guillaume Désanges, Président du Palais de Tokyo

De même que la permaculture s’inspire du fonctionnement de la nature pour penser des modes de production vertueux, le président du Palais de Tokyo, Guillaume Désanges, propose, dans une tribune au Monde, de repenser les institutions culturelles, de la communication au bâtiment, du management à la programmation.

Publié le 28 septembre 2022 à 19h00

Alors que l’écologie s’invite dans les programmations et débats organisés par les institutions culturelles à travers le monde, il faut se rendre à l’évidence : l’art ne fait pas que dénoncer. Il fait aussi, en tant qu’industrie, partie du problème. Culture de masse, logique événementielle, mondialisation, obsolescence programmée de l’art et des artistes au profit d’une logique d’« avant-garde » fondée sur la nouveauté permanente sont les héritages d’une modernité triomphante qui pensait les ressources illimitées. Elle nous amène à produire toujours plus pour toujours plus de visiteurs, à dépenser beaucoup d’énergie et de matériaux qui créent de nombreux déchets physiques et intellectuels.

Sur un autre front, les fondations idéologiques et morales sur lesquelles étaient bâties nos institutions vacillent face à de nouvelles revendications en matière de représentation, de considération, de rémunération, de diversité, de parité. Face à ces défis qui s’entrecroisent, le secteur culturel a entamé une réflexion sans, avouons-le, toujours savoir comment résoudre ses contradictions.

Pourtant, les mondes de l’art sont porteurs d’une conscience, d’une vitalité et d’une capacité d’invention particulièrement salutaires aujourd’hui. D’abord parce que les artistes sont les champions de l’adaptation, sachant sublimer le réel et créer à partir de peu. Son histoire étant bien plus ancienne que la modernité industrielle, l’art a beaucoup à nous apprendre en matière d’autonomie, de réflexion critique sur les matériaux, de durabilité, de recyclage et de simplicité comme force.

Repenser nos missions et nos fonctionnements

Au-delà des décisions cosmétiques que nous prenons dans l’urgence, on peut donc s’inspirer de cette « pensée artiste » pour envisager un tournant dans l’histoire de nos économies et de nos activités, que j’articule autour du concept de permaculture institutionnelle. La « permaculture » s’inspire du fonctionnement résilient de la nature en pensant des modes de production agricole vertueux, durables, respectueux de la biodiversité et de l’humain.

Adaptée à l’institution culturelle, elle est une manière positive de repenser nos missions et nos fonctionnements. Plus qu’un ensemble de règles, c’est une éthique, un esprit insufflé à l’ensemble de l’institution : de la communication au bâtiment, du management à la programmation.

Par exemple, si la production reste essentielle à nos métiers, elle doit être questionnée, pondérée, réfléchie avec les artistes, sans hésiter à remettre en circulation, à chaque fois que cela est pertinent, des formes, des pratiques et des idées existantes. La permaculture réaffirme un principe de nécessité et renoue avec des fonctions de l’art, sensibles, symboliques, mais aussi pédagogiques, thérapeutiques et sociales. En bref, il ne s’agit plus uniquement de se demander « que montrer ? » et « comment montrer ? », mais aussi « pourquoi montrer ? » et « à qui ? ».

Agir en écosystème

Devenir permaculturel, c’est penser et agir en écosystème, dans une logique de collaboration et de partage des ressources plutôt que de compétition entre les institutions. C’est éviter les tentations hégémoniques en réfléchissant aux besoins réels des artistes et des publics, avec une vision élargie de l’action culturelle.

Devenir permaculturel, c’est opter pour un partage raisonné de l’espace et du temps, en multipliant les usages dans nos institutions : qu’elles ne soient pas seulement des lieux de visibilité, mais aussi de travail et de recherche pour les artistes, ainsi que de pratiques diversifiées pour les publics, avec une visée sociale. Car, si nous voulons rester des lieux vivants, nous devons d’abord être des lieux qui accueillent la vie.

Devenir permaculturel, c’est favoriser les circuits courts. Plutôt qu’une course aux artistes internationaux présentés hors-sol, nous devons prêter une attention particulière à la création et aux cultures locales, dans un tissage vertueux entre l’histoire d’un territoire et la création mondiale.

Eviter la monoculture artistique

Devenir permaculturel, c’est travailler avec les artistes et les publics sur des temps longs, en évitant le caractère jetable des formes et des idées. Devenir permaculturel, c’est éviter la monoculture esthétique en travaillant à des programmations diversifiées, incluant les cultures populaires, marginalisées ou folklorisées et ce qu’on appelle les mauvaises herbes, les adventices, les objets méprisés et les plantes qui n’ont pas de nom.

La permaculture institutionnelle est ambitieuse : elle n’entend pas uniquement limiter nos impacts négatifs, mais aussi renforcer nos impacts positifs sur les consciences, cette influence que nous revendiquons sur les regards et les sensibilités, avec comme horizon de changer d’horizon.

Oui, nous continuerons à faire des expositions et à les partager avec le public. Oui, nous continuerons à produire des formes et des idées. Mais l’urgence écologique nous invite à nous relier au vivant et à revoir en profondeur nos manières de faire en nous rapprochant de nos désirs les plus profonds, dont celui de vivre mieux avec soi-même et avec les autres, dans une sobriété joyeuse plutôt que subie. Dans l’art contemporain, la permaculture nous reconnecte enfin avec l’étymologie du mot « curateur » qui signifie, « celui qui prend soin de ».

Guillaume Désanges est président du Palais de Tokyo à Paris, consacré à l’art moderne et contemporain.

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Questions de formes

Avec Gombrowicz

« A votre avis, une œuvre composée selon toutes les règles exprime une totalité ou une partie seulement ?  Voyons, toute forme ne repose-t-elle pas sur une élimination, toute construction n’est-elle pas un amoindrissement, et une expression peut-elle refléter autre chose qu’une partie seulement du réel ? Le reste est silence. Enfin est-ce nous qui créons la forme ou est-ce elle qui nous crée ? Nous avons l’impression de construire. Illusion : nous sommes en même temps construits par notre construction. Ce que vous avez écrit vous dicte la suite, l’œuvre ne naît pas de vous, vous vouliez écrire une chose et vous en avez écrit une autre tout à fait différente. Les parties ont un penchant pour le tout, chacune d’elles vise le tout en cachette, tend à s’arrondir, cherche des compléments, désire un ensemble à son image et à sa ressemblance. Dans l’océan déchainé des phénomènes, notre esprit isole une partie, par exemple une oreille ou un pied, et dès le début de l’œuvre cette oreille ou ce pied vient sous notre plume et nous ne pouvons plus nous en débarrasser, nous continuons en fonction de cette partie, c’est elle qui nous dicte les autres éléments. Nous nous enroulons autour d’une partie comme le lierre autour du chêne, notre début appelle la fin et notre fin le début, le milieu se créant comme il peut entre les deux. L’impossibilité absolue de créer la totalité caractérise l’âme humaine. Pourquoi donc commencer par telle ou telle partie qui nous est née sans nous ressembler, comme si mille étalons fougueux avaient visité la mère de notre enfant ? Ah, c’est seulement pour préserver les apparences de notre paternité que nous devons de toutes nos forces nous rendre semblable à notre œuvre puisqu’elle ne veut pas se rendre semblable à nous. (…)

Voilà donc les raisons essentielles et philosophiques qui m’ont conduit à construire cet ouvrage (Ferdydurke, 1973) sur la base de parties séparées, en concevant l’œuvre comme une partie d’œuvre, l’homme comme un groupement de parties, l’humanité comme un mélange de parties et de morceaux. Et si l’on m’adresse le reproche que cette conception parcellaire n’est pas une conception du tout, mais une sottise, une plaisanterie, une attrape, et que, au lieu d’obéir aux lois et canons sévères de l’art, j’essaie ainsi de les tourner en ridicule, je répondrai qu’en effet, oui, telle est précisément mon intention. Et je n’hésiterai pas, ma foi, à ajouter un aveu : je désire autant «échapper à votre Art, Messieurs, qui m’est insupportable, qu’à vous-mêmes, parce que je ne peux pas vous supporter, vous non plus, avec vos conceptions, vos attitudes et tout votre petit monde artistique.

Messieurs, il existe en ce monde des milieux plus ou moins ridicules, plus ou moins honteux, humiliants et dégradants, et la quantité de bêtise n’est pas partout la même. (…) Ce qui se passe dans le milieu artistique bat tous les records de sottise et d’indignité, au point qu’un homme à peu près convenable et équilibré ne peut pas ne pas rougir de honte, écrasé par ce festival puéril et prétentieux. Oh ces chants inspirés que personne n’écoute ! Oh ces beaux discours des connaisseurs, cet enthousiasme aux concerts et aux soirées poétiques, ces initiations, révélations et discussions, et le visage de ces gens qui déclament ou écoutent en célébrant de concert « le mystère de la beauté » ! En vertu de quelle douloureuse antinomie tout ce que vous faites ou dites dans ce domaine devient-il risible ? Lorsque dans l’histoire un milieu donné en arrive à de telles sottises convulsives, on peut conclure avec certitude que ses idées ne correspondent pas au réel et qu’il est tout simplement farci de fausses conceptions. Vos conceptions artistiques atteignent sans nul doute au summum de la naïveté ; et si vous voulez savoir pourquoi et comment il faudrait les réviser, je puis vous le dire sur-le-champ, pourvu que vous prêtiez l’oreille.

Que souhaite avant tout celui qui, à notre époque, a ressenti l’appel de la plume, ou du pinceau, ou de la clarinette ? Il souhaite avant tout être un artiste. Créer de l’Art. Il rêve de se nourrir du Vrai, du Beau et du Bien, d’en nourrir ses concitoyens, de devenir un prêtre ou un prophète offrant les trésors de son talent à l’humanité assoiffée. Peut-être veut-il aussi mettre son talent au service d’une idée ou de la Nation. Nobles buts ! Magnifiques intentions ! (…)

Croyez-moi : il existe une grande différence entre l’artiste qui s’est réalisé et la masse des demi-artistes et quarts de prophètes qui rêvent seulement à leur réalisation. Et ce qui convient à un artiste pleinement accompli donne, chez vous, une tout autre impression. Au lieu de créer des conceptions à votre propre mesure et selon votre propre vérité, vous vous parez des plumes du paon et voilà pourquoi vous restez des apprentis, toujours maladroits, toujours derrière, esclaves et imitateurs, serviteurs et admirateurs de l’Art qui vous laisse dans l’antichambre. Il est réellement terrible de voir comment vous faites de votre mieux sans succès, comment on vous dit à chaque fois que ce n’est pas encore tout à fait ce qu’il faut, sur quoi vous revenez avec une autre production, comment vous essayez d’imposer vos ouvrages, comment vous vous raccrochez à de petits succès de quatrième ordre, organiser des soirées littéraires, vous complimentez mutuellement, tentez de présenter à autrui comme à vous-mêmes un nouveau masque pour dissimuler votre incapacité.

Et vous n’avez même pas la consolation de penser que ce que vous écrivez et fabriquez a de la valeur à vos yeux : tout cela, je le répète, n’est qu’imitation, emprunt, et reflète seulement l’illusion qu’on possède déjà un poids, une valeur. Vous vous trouvez dans une situation fausse qui ne peut que donner des fruits amers. Bientôt l’hostilité, le mépris, la méchanceté se développent dans votre groupe, chacun méprise autrui et se méprise, vous devenez une société d’auto-mépris et vous finirez par vous mépriser vous-mêmes mortellement.(…)

Il est vraiment temps, croyez-moi, d’élaborer et de consolider une attitude propre à l’écrivain de second ordre, sans quoi tout le monde pâtira. N’est-il pas surprenant que des personnes attachées professionnellement à la forme et, à ce qu’on  peut supposer, sensibles au style, admettent sans protester une telle situation prétentieuse et fausse ? Ne comprenez-vous pas que, du point de vue de la forme et du style, justement, rien ne peut être plus néfaste, car celui qui se trouve dans une position artificielle et médiocre ne peut pas prononcer une parole qui ne soit médiocre aussi ?

Mais alors, demanderez-vous, quelle conception devons-nous adopter pour pouvoir nous exprimer de façon plus souveraine et mieux adaptée à notre vérité personnelle ? »

Witold Gombrowicz, Ferdydurke, 1937, 1973, 1995.