Faire Milieu

Un Espace -Débat du Forum des Lieux Intermédiaires Indépendants

Metalu A Chahuter, Hellemmes-Lille, les 3 et 4 Avril 2026

Rappelons le thème général du forum, Tenir les Lieux / Entretenir les Milieux

De fait, « tenir les lieux » suppose de « faire milieu ».

La remise en cause des grands lieux en centre ville, par exemple, n’est contrecarrée ou, tout au moins, retardé que dans la mesure où les pratiques d’occupation des lieux se sont efforcées de composer des espaces intermédiaires, comme espaces relationnels ouverts à des alliances locales permettant de faire milieu au sens où se constitue une capacité collective de résistance, de mobilisation, qui permet ensuite une éventuelle relocalisation.

Cette expérience des lieux intermédiaires et indépendants repose sur la capacité collective des usagers des lieux à « faire milieu ».

Paysages de nos lieux en milieux

Des lieux « culturels », mais « au-delà des métiers et des actions culturelles » ;

Des espaces qui prennent sens dans une dimension de « tiers quartier permaculturel artistique » ;

Des lieux « refuge », Safe Places, ouverts à la vulnérabilité et la fragilité des adaptations nécessaires à la mise en communs ;

Des lieux où s’inscrivent de nouvelles formes d’habitabilité, faites de liens, de soins, de droits et d’usages ;

Des lieux de passage, de partage, d’ouvrage ;

Des lieux qui doivent réinventer quotidiennement leurs capacités d’autonomie et d’indépendance, vis-à-vis de l’économie et de l’institution ;

Des lieux qui demeurent avant tout des espaces de pratiques, de maîtrise d’usages, de créativité diffuse et qui se résument pas à de la coopération de production et de la diversification de diffusion ;

Des lieux de socialisation ouverte, non sectorielle du point de vue des activités, plus que de « professionnalisation » ;

Des lieux « ressources », configurations d’espaces physiques et/ou relationnels mutualisés ;

Des lieux de remisage d’objets et de sujets, de remise en formes sociales ;

Des lieux « totem » comme autant de modes d’existence en récits ;

Des lieux, « barycentres » de forces centrifuges et centripètes ;

Des lieux d’ancrage d’imaginaires autant de sécession que d’inclusion, d’ancrage que de déperdition, d’émancipation que d’amortissement de choc, de réalisation personnelle que d’épreuve, de tempérance que d’exaltation ; d’accomplissement joyeux que d’anxiété ;

Triple approche des lieux en milieux

Des échanges préalables et préparatoires à la tenue du forum nous retenions collectivement cette injonction à « faire milieu » sous une triple approche temporelle : nos précédents, notre moment, nos perspectives pour demain.

Le débat pouvait alors se dérouler en trois sessions successives.

1. Nos précédents

Dans un premier temps de débat, l’approche serait rétrospective.

Nos lieux se sont donnés une coexistence en milieux.

Au moment ou se pose la question de tenir ces modes de coexistence, il nous faut être capables de cultiver nos précédents, de tracer, de transmettre. Il n’est de lieux qui n’aient déménagés, pour emménager et aménager à nouveau. Les pratiques mises en œuvre dans ces moments sont notre héritage. Dans ces ré emménagements et ré aménagements, ce qui nous tient c’est ce que l’on a généré comme lien. Même si le lieu est dans la situation de devoir fermer, le lien est ce qui dure.

Rien d’évident à cela, c’est pourquoi il faut porter attention aux expériences « réussies » de relocalisation, lorsque le lien en milieu se maintient dans des conditions conformes aux usages précédemment générés. Faire exister durablement nos milieux suppose de faire connaître et reconnaître leurs modes d’existence restitués par les traces et les archives de leur agir collectif. Ces modes d’existence peuvent être « documentés » sous l’angle de leur composition, des intermédiations générées et qui vont au-delà de simples coopérations opératoires, de leur mise en pratiques maîtrisée de d’usages en commun, de leur constitution en communautés d’ouvrage, etc. , tous éléments constitutifs d’un autre monde.

La question des « archives » nous concerne, dans et pour nos lieux. Nos archives portent la trace de nos existences relationnelles1.

Nos pratiques de cohabitation et d’usages partagés, mais plus globalement nos modes d’habiter dans nos espaces projetés en alternatives, au risque des frottements de nos conditions d’existence.

Des expériences d’alternatives dans l’impensé d’une maîtrise d’usage.

Nous avons été nourris par la notion d’« alternative ».

Nos lieux se voulaient avant tout des lieux alternatifs ; des lieux où l’on voulait « faire autrement », non seulement remettre en cause, mais mettre en chantiers de nouveaux rapports à la production, à la consommation, pour nous, la diffusion de nos créations en relations.

Nous, notre place, c’est d’être au milieu des gens, de vivre ce qu’ils vivent, avec eux.

Nos lieux devaient être avant tout des espaces mis à disposition au terme d’un système relationnel de récupération des matériaux et autres, utilisés dans nos spectacles, remis au pot commun, puis réutilisés, repeints, transportés, puis stockés à nouveau, surtout ne pas acheter, se donner une autonomie financière pour faire de l’auto production sur base de ce que l’on a récupéré, stocké, y compris le stock de relations générées par nos petites formes de spectacle.

Cela supposait de mutualiser nos espaces, nos moyens matériels et immatériels (à commencer par l’édition des fiches de paie..), nos espaces aménagés et « chauffés »

Nos lieux devaient aussi nous permettre de vivre différemment nos rapports au vivant, au végétal, aux éléments naturels, pour se mettre en respect (respace, respiration) de ces éléments naturels. Nos espaces devaient tenir compte des modifications du vivant, de leur maintien et de leur ressort en milieux urbains, dans les failles, les sols, les sous sols. L’espace ne pouvait être que partagé avec les êtres vivants dans une autre façon de faire monde.

Mais nos espaces préférés ont été et demeurent ceux de nos imaginaires, ouvertes à la gratuité dans la relation offerte aux usages partagés. Nous étions soucieux de faire un pas de côté dans nos rapports au faire, faire spectacle, faire collectif, faire imaginaire esthétique, mais avons nous pesé réellement sur nos conditions d’existence ?

2. Nos conditions d’existence

Dans un deuxième temps, l’approche serait centrée sur notre maintenance des lieux en milieux. « Tenir maintenant », telle était la préoccupation soumise au débat.

Mais alors, les modes de subsistance partagés et les rapports de réciprocité convenus sont au au défi des modes de financement de nos existences.

Maintenir nos lieux c’est tout d’abord faire milieux. Entretenir les milieux que nous constituons c’est tout d’abord ménager nos moyens d’existence. Comment accorder nos modes d’existence dans nos lieux ?

Certains lieux expérimentent des « budgets contributifs » pour faire milieux en communs. Ces expérimentations révèlent toutes les difficultés de nos ajustements collectifs par la construction simultanée de nos justesses personnelles.

Selon l’histoire de nos lieux, les rapports aux ressources et aux moyens, tout à la fois, diffèrent et sont souvent différés. Les conditions mises à l’obtention des moyens et les pratiques de subsistances partagées sont fondatrices de nos lieux et font tenir nos milieux.

Pour mutualiser, ménager, contribuer, survivre dans la durée, nous faisons face collectivement aux aléas des financements publics, aux injonctions à la marchandisation d’activités et à la « professionnalisation », aux ambiguïtés des modes de financement par projets et opérations qui ne peuvent rendre compte de l’écologie de nos relations et de la viabilité de nos milieux.

Nous avons à faire face au danger de l’épuisement de nos lieux, ou de leur banalisation comme lieu culturel tiraillé entre valorisation marchande d’activités et financement de services aux publics.

Les conditions de la « survie » reposent sur le fait d’assurer une viabilité par une mutualisation de ressources et de moyens et par un équilibrage des modes d’existence des « occupants » dans la diversité de leurs situations socio-économiques :

ceux celles sous régime général du salariat, rémunéré.es, ou non, par la structure juridique porteuse principale du lieu ;

celles et ceux sous le régime social de l’intermittence, et donc salarié.es potentielles de plusieurs employeurs ;

celles et ceux qui se rémunèrent sous d’autres formes que le salaire ;

celles et ceux dont le salaire ou la rémunération est assurée sur d’autres bases (salarié.es d’autres entités, salarié.es garanti.es au titre de la fonction publique, salarié.es continué.es au titre de ce que l’on appelle la « retraite »), déconnecté.e d’une quelconque rémunération des activités et qui, par leur « bon vouloir » (ce qu’on appelle le « bénévolat ») font œuvre commune dans le lieu, au sein du milieu.

Comment assurer, dans la durée, au gré des contextes et des conjonctures, nos intermédiations créatrices, nos mutualisations coopératives, nos modes d’hospitalité, nos « accueils militants » ? La mise en avant de la qualité de nos capacités de coopérations d’ouvrage ne nous donne que peu d’assurance et de garantie, compte tenu des logiques de reconnaissance de nos qualités et de valorisation « économique » qui détermine trop nos existences.

Si cette viabilité et le bon « assemblage » interne, ne se traduit pas par l’équilibrage relationnel qui convient, le risque est fort que le « lieu mange le collectif », comme le faisait remarquer plusieurs participant.es au débat.

Nous sommes alors face au dilemme de la mise en communauté lorsque les « activités » sont d’abord considérées comme différentes, parce que résultant de leurs formatages sociaux initiaux. La communauté ne peut alors se composer, se recomposer, qu’autour d’une mise en question de ces formatages et, en premier lieu, des processus de professionnalisation que ces formatages instituent. De ce point de vue, la communauté est toujours à l’épreuve.

La communauté est potentiellement une puissance transformatrice, une capacité de rencontrer le non humain à travers des créations, par des émotions, des formes de vie autres, des imaginaires, des sensations, des phantasmes. Mais elle se confronte à l’altérité de l’échange à l’épreuve de la composition des positions et postures individuelles compatibles, compossibles.

Le non humain est toujours à distance. Il faut alors envisager plein de modes relationnels pour être en co existence, pour être à l’ouvrage, lorsque les capacités de collaboration, de faire commun, sont à inventer à chaque fois.

Il n’est pas évident que nos imaginaires nous fassent sortir des formes de production comme extraction de valeur. Sous des formes apparemment renouvelées ne confirmons nous pas des imaginaires de production extractivistes alors que nous avons le soucis d’expérimenter des imaginaires génératifs de maîtrise de nos usages partagés ? Sommes nous au clair de nos désirs ? Faut-il, et alors comment, concilier l’imaginaire désirable de la vie de nos lieux en survie avec celui, échappatoire, de la disruption, forcément anxiogène ?

La mise en commun des pratiques en ressources partagées ne suffit pas pour sortir de ce dilemme. A quel moment nous échappons nous, ou nous préparons nous à le faire ? Ne sommes nous pas souvent dans la persistance de formes héritées plutôt que dans la préparation de demain, par adaptation radicale ? Avec nos petites adaptations au fil de l’eau ne sommes nous pas contraints à faire perdurer ce que nos imaginaires rejettent ? Comment, dans nos lieux, « la communauté qui vient » se confronte-t-elle à ces questions ? Le faire, c’est assumer un « mal aise » alors que ce n’est déjà pas facile de s’arranger, de s’ajuster sur des formes d’ouvrage ordinaires.

« Faire autrement » ça demande du temps, des dispositifs, de la mise en œuvre en commun, des ajustements collectifs laissant la place singulière à la construction des justesses personnelles, des ajustements qui prennent des formes explicites et du « flou » qui permet de continuer la discussion. Comment en convenir collectivement sans enclore l’espace de nos relations, tout en se donnant des garanties de non domination ?

Le temps et la sérénité nous manquent pour se mettre en réflexivité sur nos intermédiations, nos relations, l’ajustement de nos rapports et de nos modes d’existence, sans parler de nos « âmes ». Le forum participe de ce besoin de dispositif réflexif à ce sujet.

3. Nos perspectives

Dans un troisième temps, il serait question de « préparer demain ». Et, pour cela, le débat s’empare des conditions à réunir pour une écologie relationnelle de nos espaces intermédiaires.

Faire milieu pourrait signifier « se conventionner », et, pour cela, développer des conventions qui correspondent à nos réalités écologiques, nos intermédiations créatrices, nos envies, nos désirs.

Cela ne rencontre pas vraiment le mode de conventionnement qui a pu nous être proposé, et l’est de moins en moins, par l’institution publique. Certes, face à l’actuelle prééminence des modes de financement par commandes, appels à projets et réalisation d’opérations, le financement dit « conventionné » demeure un moindre mal. Mais, il en résultera une convention plus « subie » que véritablement « choisie ». Ces conventions subies que l’on cherche cependant à maintenir ou même à préférer aux autres modes de financement font prévaloir les reconnaissances d’activités fonctionnelles.

Comment s’ajuster avec les institutions pour faire prévaloir des modes de conventionnements que nous pourrions qualifier de « conventions de réciprocités » ? De telles conventions qui demeurent à expérimenter prendraient en considérations les usages générés par les « occupants » des lieux, en relations avec les usagers ? Des potentialités en ce sens se font jour dans les expérimentations menées par certains acteurs socio politiques sur la question des « appels à communs ».

Ces conventions de réciprocités seraient « ajustées » dans la mesure de leur mode de délibération avec les « agents » concernés et pourraient nous permettre d’assurer nos modes d’existence en communs. Pour cela, il deviendrait possible de gérer en solidarité et sécurité/pérennité les relations par lesquelles nous générons nos intermédiations, et de dissocier les rapports aux usages des rapports de subsistance pour les occupants ainsi que des rapports d’hospitalité avec nos milieux associés.

Faire milieu aujourd’hui

Faire milieu, nous le faisons déjà, c’est toute l’expérience de nos espaces intermédiaires.

Nous le faisons souvent au risque de la déperdition de nos intermédiations créatrices.

Sachons mobiliser la force de nos liens faibles pour assure l’avenir de nos lieux, en milieux.

Faisons des espaces refuge, pour nous, pour habiter le monde, en passant, en restant barbares, au défi des régimes d’assignation qui instaurent nos conditions d’existence.

Habitons nos lieux à l’épreuve du droit, du droit de propriété, évidemment, plus encore, « des droits » sociaux et culturels.

Mais parler de nos droits à vivre nos lieux « en refuge » nous fait nous rappeler combien le droit dont nous héritons est constitué en droits, dits, positifs aux formes sans cesse renouvelées d’un état d’exception.

Faire de nos lieux des milieux comme écosystèmes relationnels

Plus que des rapports de travail, en ouvrages et usages partagés, cultivons des pratiques d’hospitalité comme dévulnérabilisation des modes d’existence moindres, des intermédiations situées ouvertes aux passages transitoires, pour donner du sens commun à nos alternatives.

1Le mot « archive » lui-même mérite d’être souligné. Son origine remonte au grec ta arkheia, qui signifie « documents publics, » au pluriel de arkheion, c’est-à-dire « mairie, bâtiment public. » Ce terme dérive de arkhē, qui évoque le « gouvernement, » mais littéralement, il se traduit par « début, origine, premier lieu. » C’est un nom verbal de arkhein, qui signifie « être le premier » (voir archon), du grec arkhon signifiant « dirigeant, commandant, chef, capitaine ». C’est un nom dérivé du participe présent de arkhein, qui signifie « être le premier », et par extension « commencer, débuter à partir de ou avec, préparer ». Ce terme évoque également l’idée de « gouverner, mener la voie, diriger, régner sur, être le leader de ».

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