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Métalu collectif permaculturel artistique

Alors qu’est-ce que tu as pensé de « Sous-bois », tu sais le spectacle installation de Métalu A Chahuter (https://metaluachahuter.com/) ,  à Hellemmes dimanche dernier, on s’y est retrouvé en fin de journée ?

Le lieu est vraiment particulier, une allée, une sorte de drève, avec des tilleuls immenses des deux côtés, une cathédrale de verdure, et cela séparant des jardins qui donnent de chaque côté sur deux lignes de bâtiments de briques rouges, pas très hauts, la cité Dombrowski, dans le quartier de l’Epine. Cette cité est emblématique de cet Hellemmes ouvrier. Les habitations y étaient petites, un bâtiment réservé aux bains douches y était accolé. Maintenant les « appartements » sont en cours de rénovation. Vu de l’arrière, au milieu de l’allée, entre les grands arbres, ça finirait par avoir de la gueule. Ces bâtiments sont bien connus dans ce quartier de cette ville ouvrière d’Hellemmes ; c’était une des réalisations dont s’enorgueillît la municipalité lorsqu’elle était communiste. Aujourd’hui, ça rénove mais des problèmes demeures, ici comme ailleurs, pas plus, pas moins : « Ces Hellemmois de l’Épine et de Dombrowski qui rêvent d’avoir la même vie que les autres », nous dit la Voix du Nord, le quotidien régional, « En octobre, le maire d’Hellemmes qualifiait de « quartier comme les autres » l’Épine, qu’une famille fuyait pourtant parce qu’elle était en proie à des menaces. Pendant ce temps-là, à Dombrowski, les riverains dénonçaient à grand renfort de pétitions les incivilités qui minent leur quotidien ».

En tout ça, le spectacle proposé tout au long de cette allée grandiose ne manquait pas de saisir les visiteurs, à commencer par les habitants descendus de leur logement et les enfants pour qui c’est habituellement leur espace de jeu. Il se présentait comme une installation surprenante, féérique, fantomatique, peuplée de personnages étranges, des femmes, on le suppose, vêtues de longues robes blanches et de coiffes en gaze et dentelles, des visages poudrés aussi blancs que les robes, les gants, les tissus qui reliaient certaines d’entre elles. Ces personnages déambulaient entre plusieurs « tableaux », composés comme autant de petites scènes de vie, un repas étendu sur une nappe blanche, des éléments d’un repas sur l’herbe, des mannequins vêtus de robes blanches comme celles des personnages qui passent et repassent, nous frôlant et se tenant entre elles, des mannequins à tête d’animaux à cornes, des parapluies en bouquet de différentes longueurs, de petits chapiteaux peuplés d’objets étranges, un orgue de tulle et tissu qui se joue avec des touches faites de fourrure et tissu.

Une musique nous enveloppe pendant que nous parcourant l’installation spectacle balisée de petites vasques enflammées posées au sol, sur l’herbe, le long du chemin qui court entre les grands arbres. La scénographie, comme on dit, est de Delphine Sekulak de Métalu, les autres comédiennes (Louise, Laure, Sandrine, Magda), y tiennent des rôles qui doivent beaucoup à leur inventivité dans le jeu du mouvement qui les relie. L’une se déplace un bandeau sur la tête, il faudra que ce soit les spectateurs qui la remettent dans le droit chemin…Une autre rompt l’harmonie et la grâce du déplacement aérien des autres, elle se presse, elle court presque, une valise à la main, incongruité dans ce calme apparent et serein.

Tu te souviens, lorsque que nous allions sortir de l’installation par une porte posée, seule, au milieu de l’allée, un habitant, jeune père, accompagné de son gamin, intrigué par cette porte « inutile », nous a demandé « ce que c’était que ça ? ». « On tourne un film ? C’est quoi ? ». « C’est un « spectacle », c’est le collectif Metalu. Ils ont leurs ateliers, à Hellemmes, juste à côté », avons-nous répondu. « Ah bon, c’est bien, c’est bizarre, mais c’est bien…, c’est une drôle d’ambiance…».

Et nous continuons à échanger sur les réactions de cet habitant, des autres que nous avons croisés dans ce moment spectacle installation, des enfants et ados qui le parcouraient, parfois assez vite, autant pour masquer une légère gêne que pour signifier que ce lieu était ordinairement le leur.

Au fait, tu as lu l’article paru dans le Monde de jeudi (29 septembre 2022) ? Tu n’as pas fait le lien avec ce que nous avons vu et vécu avec « Sous-Bois » ?

Cet article s’intitulait : « favorisons les « circuits courts » et la création locale dans l’art grâce à la permaculture institutionnelle ». Son auteur, Guillaume Désanges, ne pouvait pas nous étonner, mais peut-être est-ce normal pour ceux qui le connaissent mieux. Nous, nous y avons vu un article du président du Palais de Tokyo, une des principales institutions en art contemporain de Paris. Le lien entre cet univers de l’art contemporain et celui de notre « Sous-Bois » de l’allée des tilleuls n’est pas évident. Et pourtant, il l’est. L’article se centre sur une proposition qui résonne particulièrement bien avec les pratiques artistiques du collectif Métalu que montre le spectacle Sous-Bois. Bien sûr, les membres de ce collectif ne le formuleraient pas comme le fait ce président de cette institution d’art moderne et contemporain. Ils font d’abord. Ils expérimentent des formes et formats qui sont en phase avec leur existence et le cadre de vie et de travail qui la composent, avec leurs rapports vécus aux institutions locales, aux « publics » avec lesquels ils se sentent en synergie de vie, avec ce qui constitue leur environnement. Pour la plupart, ils habitent le quartier. Ils ne sont pas en visite.

« Culture de masse, logique événementielle, mondialisation, obsolescence programmée de l’art et des artistes au profit d’une logique d’  « avant-garde » fondée sur la nouveauté permanente sont les héritages d’une modernité triomphante qui pensait les ressources illimitées », telles sont, parmi les phrases qui ouvrent le propos de cet article. Créer, pour Métalu, c’est résister à cela. Comme disait Gilles Deleuze : « créer, c’est résister ». Cette culture répondant à cette logique événementielle « nous amène à produire toujours plus pour toujours plus de visiteurs, à dépenser beaucoup d’énergie et de matériaux qui créent de nombreux déchets physiques et intellectuels », poursuit Désanges, dans son article. Nous y pensons chaque  fois que nous avons à remplir les bilans et rapports d’activité pour satisfaire les institutions qui nous financent et qui nous demandent de chiffrer très précisément le nombre de publics ; l’évaluation qui pourrait être un moment d’interrogation de la « valeur » créée, pour qui, avec qui, comment, est d’abord, avant tout, et rien que, un comptage, une comptabilité, en deux colonnes. Nous y pensons aussi lorsque nous envisageons les ressources qui nous sont disponibles et celles que nous mobilisons pour les mettre en valeur, une valeur de solidarité et de culture. Le déchet n’est alors moins souvent un résidu qu’une matière première de la création. Les pratiques artistiques qui donnent à voir Sous-Bois comme d’autres spectacles installations de Métalu A Chahuter correspondent à autant de chantiers qui « donnent à apprendre en matière d’autonomie, de réflexion critique sur les matériaux, de durabilité, de recyclage et de simplicité comme force ». Métalu plussoie et le prouve.

Alors, comme le propose Désanges, osons la référence à la « permaculture », comme esprit, comme éthique, mais surtout comme pratiques résilientes dans les rapports aux humains et au vivant. L’économie des formats artistiques ne doit-elle pas céder la place à une écologie politique des formes ; le « que montrer ? » s’enrichir de questions comme « comment montrer, pourquoi montrer, à qui .. ? », sans avoir à les formuler d’une façon abstraite ? Witold Gombrowski, avec ces propos sur « le combat des formes », ne disait-il pas déjà cela dans un contexte qui, déjà laissait poindre ces questions ?

Alors, devenons permaculturels, comme nous y invitent Guillaume Désanges lorsqu’il l’envisage pour les institutions culturelles. Devenons le pour les collectifs artistes eux-mêmes comme le montre Métalu A Chahuter. N’est-ce pas le sens à donner à nos pratiques ?

« Devenir permaculturel, c’est penser et agir en écosystème, dans une logique de collaboration et de partage des ressources plutôt que de compétition entre les institutions. C’est éviter les tentations hégémoniques en réfléchissant aux besoins réels des artistes et des publics, avec une vision élargie de l’action culturelle. Devenir permaculturel, c’est opter pour un partage raisonné de l’espace et du temps, en multipliant les usages dans nos institutions : qu’elles ne soient pas seulement des lieux de visibilité, mais aussi de travail et de recherche pour les artistes, ainsi que de pratiques diversifiées pour les publics, avec une visée sociale. Car, si nous voulons rester des lieux vivants, nous devons d’abord être des lieux qui accueillent la vie. Devenir permaculturel, c’est favoriser les circuits courts. Plutôt qu’une course aux artistes internationaux présentés hors-sol, nous devons prêter une attention particulière à la création et aux cultures locales, dans un tissage vertueux entre l’histoire d’un territoire et la création mondiale ».

Une interrogation cependant, Guillaumes Désanges associe à cette approche permaculturelle, une référence au « circuit court ». L’exemple de Sous-bois en est un exemple patent de circuit court entre lieux et pratiques de création et lieux de performance participative locale ; une même ville, voire un même quartier, des conditions d’existence basées sur une économie de proximité, parfois même de l’entraide. Mais devenir permaculturel serait bien peu artistique si cela signifiait un enfermement dans le local, dans les seules conditions de la proximité réduite alors à la précarité de ces conditions.

Métalu crée et agit en écosystème ailleurs que chez lui, dans son environnement immédiat. Métalu, ce sont aussi des formes artistiques dans d’autres lieux et espaces intermédiaires –Comme le disait Peter Handke : « Mais, je ne vis que d’espaces intermédiaires… » -, ailleurs et pas que dans les Hauts-de-France. Métalu, à titre d’exemple, ce sont aussi de nombreuses interventions artistiques lors des « Nuits de la Culture », à Esch sur Alzette, Luxembourg. C’est aussi, avec metalu.net (http://metalu.net/), l’  « Expérience Domozique -Domozic Experience  (http://metalu.net/communaute/actualites/ )», à Esch et à Villerupt (Meurthe et Moselle), dans le cadre d’Esch22, Capitale Européenne de la Culture, avec les mêmes questions et les tentatives de réponse.

 

« Favorisons la création locale dans l’art et les “circuits courts” en adoptant la permaculture institutionnelle »

Guillaume Désanges, Président du Palais de Tokyo

De même que la permaculture s’inspire du fonctionnement de la nature pour penser des modes de production vertueux, le président du Palais de Tokyo, Guillaume Désanges, propose, dans une tribune au Monde, de repenser les institutions culturelles, de la communication au bâtiment, du management à la programmation.

Publié le 28 septembre 2022 à 19h00

Alors que l’écologie s’invite dans les programmations et débats organisés par les institutions culturelles à travers le monde, il faut se rendre à l’évidence : l’art ne fait pas que dénoncer. Il fait aussi, en tant qu’industrie, partie du problème. Culture de masse, logique événementielle, mondialisation, obsolescence programmée de l’art et des artistes au profit d’une logique d’« avant-garde » fondée sur la nouveauté permanente sont les héritages d’une modernité triomphante qui pensait les ressources illimitées. Elle nous amène à produire toujours plus pour toujours plus de visiteurs, à dépenser beaucoup d’énergie et de matériaux qui créent de nombreux déchets physiques et intellectuels.

Sur un autre front, les fondations idéologiques et morales sur lesquelles étaient bâties nos institutions vacillent face à de nouvelles revendications en matière de représentation, de considération, de rémunération, de diversité, de parité. Face à ces défis qui s’entrecroisent, le secteur culturel a entamé une réflexion sans, avouons-le, toujours savoir comment résoudre ses contradictions.

Pourtant, les mondes de l’art sont porteurs d’une conscience, d’une vitalité et d’une capacité d’invention particulièrement salutaires aujourd’hui. D’abord parce que les artistes sont les champions de l’adaptation, sachant sublimer le réel et créer à partir de peu. Son histoire étant bien plus ancienne que la modernité industrielle, l’art a beaucoup à nous apprendre en matière d’autonomie, de réflexion critique sur les matériaux, de durabilité, de recyclage et de simplicité comme force.

Repenser nos missions et nos fonctionnements

Au-delà des décisions cosmétiques que nous prenons dans l’urgence, on peut donc s’inspirer de cette « pensée artiste » pour envisager un tournant dans l’histoire de nos économies et de nos activités, que j’articule autour du concept de permaculture institutionnelle. La « permaculture » s’inspire du fonctionnement résilient de la nature en pensant des modes de production agricole vertueux, durables, respectueux de la biodiversité et de l’humain.

Adaptée à l’institution culturelle, elle est une manière positive de repenser nos missions et nos fonctionnements. Plus qu’un ensemble de règles, c’est une éthique, un esprit insufflé à l’ensemble de l’institution : de la communication au bâtiment, du management à la programmation.

Par exemple, si la production reste essentielle à nos métiers, elle doit être questionnée, pondérée, réfléchie avec les artistes, sans hésiter à remettre en circulation, à chaque fois que cela est pertinent, des formes, des pratiques et des idées existantes. La permaculture réaffirme un principe de nécessité et renoue avec des fonctions de l’art, sensibles, symboliques, mais aussi pédagogiques, thérapeutiques et sociales. En bref, il ne s’agit plus uniquement de se demander « que montrer ? » et « comment montrer ? », mais aussi « pourquoi montrer ? » et « à qui ? ».

Agir en écosystème

Devenir permaculturel, c’est penser et agir en écosystème, dans une logique de collaboration et de partage des ressources plutôt que de compétition entre les institutions. C’est éviter les tentations hégémoniques en réfléchissant aux besoins réels des artistes et des publics, avec une vision élargie de l’action culturelle.

Devenir permaculturel, c’est opter pour un partage raisonné de l’espace et du temps, en multipliant les usages dans nos institutions : qu’elles ne soient pas seulement des lieux de visibilité, mais aussi de travail et de recherche pour les artistes, ainsi que de pratiques diversifiées pour les publics, avec une visée sociale. Car, si nous voulons rester des lieux vivants, nous devons d’abord être des lieux qui accueillent la vie.

Devenir permaculturel, c’est favoriser les circuits courts. Plutôt qu’une course aux artistes internationaux présentés hors-sol, nous devons prêter une attention particulière à la création et aux cultures locales, dans un tissage vertueux entre l’histoire d’un territoire et la création mondiale.

Eviter la monoculture artistique

Devenir permaculturel, c’est travailler avec les artistes et les publics sur des temps longs, en évitant le caractère jetable des formes et des idées. Devenir permaculturel, c’est éviter la monoculture esthétique en travaillant à des programmations diversifiées, incluant les cultures populaires, marginalisées ou folklorisées et ce qu’on appelle les mauvaises herbes, les adventices, les objets méprisés et les plantes qui n’ont pas de nom.

La permaculture institutionnelle est ambitieuse : elle n’entend pas uniquement limiter nos impacts négatifs, mais aussi renforcer nos impacts positifs sur les consciences, cette influence que nous revendiquons sur les regards et les sensibilités, avec comme horizon de changer d’horizon.

Oui, nous continuerons à faire des expositions et à les partager avec le public. Oui, nous continuerons à produire des formes et des idées. Mais l’urgence écologique nous invite à nous relier au vivant et à revoir en profondeur nos manières de faire en nous rapprochant de nos désirs les plus profonds, dont celui de vivre mieux avec soi-même et avec les autres, dans une sobriété joyeuse plutôt que subie. Dans l’art contemporain, la permaculture nous reconnecte enfin avec l’étymologie du mot « curateur » qui signifie, « celui qui prend soin de ».

Guillaume Désanges est président du Palais de Tokyo à Paris, consacré à l’art moderne et contemporain.

« La permaculture tire le meilleur parti des interactions naturelles entre les êtres vivants »

Pour ses 20 ans, le Palais de Tokyo accueille une performance géante et festive

« Au lieu d’attendre que le monde change, on pouvait déjà changer de monde » : la permaculture ou le nouveau retour à la terre

« Geste/s », une revue qui célèbre le « génie du végétal »

 

Questions de formes

Avec Gombrowicz

« A votre avis, une œuvre composée selon toutes les règles exprime une totalité ou une partie seulement ?  Voyons, toute forme ne repose-t-elle pas sur une élimination, toute construction n’est-elle pas un amoindrissement, et une expression peut-elle refléter autre chose qu’une partie seulement du réel ? Le reste est silence. Enfin est-ce nous qui créons la forme ou est-ce elle qui nous crée ? Nous avons l’impression de construire. Illusion : nous sommes en même temps construits par notre construction. Ce que vous avez écrit vous dicte la suite, l’œuvre ne naît pas de vous, vous vouliez écrire une chose et vous en avez écrit une autre tout à fait différente. Les parties ont un penchant pour le tout, chacune d’elles vise le tout en cachette, tend à s’arrondir, cherche des compléments, désire un ensemble à son image et à sa ressemblance. Dans l’océan déchainé des phénomènes, notre esprit isole une partie, par exemple une oreille ou un pied, et dès le début de l’œuvre cette oreille ou ce pied vient sous notre plume et nous ne pouvons plus nous en débarrasser, nous continuons en fonction de cette partie, c’est elle qui nous dicte les autres éléments. Nous nous enroulons autour d’une partie comme le lierre autour du chêne, notre début appelle la fin et notre fin le début, le milieu se créant comme il peut entre les deux. L’impossibilité absolue de créer la totalité caractérise l’âme humaine. Pourquoi donc commencer par telle ou telle partie qui nous est née sans nous ressembler, comme si mille étalons fougueux avaient visité la mère de notre enfant ? Ah, c’est seulement pour préserver les apparences de notre paternité que nous devons de toutes nos forces nous rendre semblable à notre œuvre puisqu’elle ne veut pas se rendre semblable à nous. (…)

Voilà donc les raisons essentielles et philosophiques qui m’ont conduit à construire cet ouvrage (Ferdydurke, 1973) sur la base de parties séparées, en concevant l’œuvre comme une partie d’œuvre, l’homme comme un groupement de parties, l’humanité comme un mélange de parties et de morceaux. Et si l’on m’adresse le reproche que cette conception parcellaire n’est pas une conception du tout, mais une sottise, une plaisanterie, une attrape, et que, au lieu d’obéir aux lois et canons sévères de l’art, j’essaie ainsi de les tourner en ridicule, je répondrai qu’en effet, oui, telle est précisément mon intention. Et je n’hésiterai pas, ma foi, à ajouter un aveu : je désire autant «échapper à votre Art, Messieurs, qui m’est insupportable, qu’à vous-mêmes, parce que je ne peux pas vous supporter, vous non plus, avec vos conceptions, vos attitudes et tout votre petit monde artistique.

Messieurs, il existe en ce monde des milieux plus ou moins ridicules, plus ou moins honteux, humiliants et dégradants, et la quantité de bêtise n’est pas partout la même. (…) Ce qui se passe dans le milieu artistique bat tous les records de sottise et d’indignité, au point qu’un homme à peu près convenable et équilibré ne peut pas ne pas rougir de honte, écrasé par ce festival puéril et prétentieux. Oh ces chants inspirés que personne n’écoute ! Oh ces beaux discours des connaisseurs, cet enthousiasme aux concerts et aux soirées poétiques, ces initiations, révélations et discussions, et le visage de ces gens qui déclament ou écoutent en célébrant de concert « le mystère de la beauté » ! En vertu de quelle douloureuse antinomie tout ce que vous faites ou dites dans ce domaine devient-il risible ? Lorsque dans l’histoire un milieu donné en arrive à de telles sottises convulsives, on peut conclure avec certitude que ses idées ne correspondent pas au réel et qu’il est tout simplement farci de fausses conceptions. Vos conceptions artistiques atteignent sans nul doute au summum de la naïveté ; et si vous voulez savoir pourquoi et comment il faudrait les réviser, je puis vous le dire sur-le-champ, pourvu que vous prêtiez l’oreille.

Que souhaite avant tout celui qui, à notre époque, a ressenti l’appel de la plume, ou du pinceau, ou de la clarinette ? Il souhaite avant tout être un artiste. Créer de l’Art. Il rêve de se nourrir du Vrai, du Beau et du Bien, d’en nourrir ses concitoyens, de devenir un prêtre ou un prophète offrant les trésors de son talent à l’humanité assoiffée. Peut-être veut-il aussi mettre son talent au service d’une idée ou de la Nation. Nobles buts ! Magnifiques intentions ! (…)

Croyez-moi : il existe une grande différence entre l’artiste qui s’est réalisé et la masse des demi-artistes et quarts de prophètes qui rêvent seulement à leur réalisation. Et ce qui convient à un artiste pleinement accompli donne, chez vous, une tout autre impression. Au lieu de créer des conceptions à votre propre mesure et selon votre propre vérité, vous vous parez des plumes du paon et voilà pourquoi vous restez des apprentis, toujours maladroits, toujours derrière, esclaves et imitateurs, serviteurs et admirateurs de l’Art qui vous laisse dans l’antichambre. Il est réellement terrible de voir comment vous faites de votre mieux sans succès, comment on vous dit à chaque fois que ce n’est pas encore tout à fait ce qu’il faut, sur quoi vous revenez avec une autre production, comment vous essayez d’imposer vos ouvrages, comment vous vous raccrochez à de petits succès de quatrième ordre, organiser des soirées littéraires, vous complimentez mutuellement, tentez de présenter à autrui comme à vous-mêmes un nouveau masque pour dissimuler votre incapacité.

Et vous n’avez même pas la consolation de penser que ce que vous écrivez et fabriquez a de la valeur à vos yeux : tout cela, je le répète, n’est qu’imitation, emprunt, et reflète seulement l’illusion qu’on possède déjà un poids, une valeur. Vous vous trouvez dans une situation fausse qui ne peut que donner des fruits amers. Bientôt l’hostilité, le mépris, la méchanceté se développent dans votre groupe, chacun méprise autrui et se méprise, vous devenez une société d’auto-mépris et vous finirez par vous mépriser vous-mêmes mortellement.(…)

Il est vraiment temps, croyez-moi, d’élaborer et de consolider une attitude propre à l’écrivain de second ordre, sans quoi tout le monde pâtira. N’est-il pas surprenant que des personnes attachées professionnellement à la forme et, à ce qu’on  peut supposer, sensibles au style, admettent sans protester une telle situation prétentieuse et fausse ? Ne comprenez-vous pas que, du point de vue de la forme et du style, justement, rien ne peut être plus néfaste, car celui qui se trouve dans une position artificielle et médiocre ne peut pas prononcer une parole qui ne soit médiocre aussi ?

Mais alors, demanderez-vous, quelle conception devons-nous adopter pour pouvoir nous exprimer de façon plus souveraine et mieux adaptée à notre vérité personnelle ? »

Witold Gombrowicz, Ferdydurke, 1937, 1973, 1995.

 

A propos de la structuration et représentation des Arts Visuels en Hauts de France

Avant la rencontre d’une « délégation » des Arts Visuels avec la DRAC, je souhaite vous faire part d’éléments d’analyse du contexte « politique », de coordination organisation et représentation dans lequel cette rencontre se place.

Je le fais au titre de ma contribution à la « mobilisation » Arts Visuels en Hauts de France à laquelle j’ai participée de l’intérieur, mais aussi au titre de ma position de chercheur, distancié et donc critique.

Il me semble utile de rappeler que la rencontre précédente des Arts Visuels avec la Drac s’est déroulée en décembre 2018 dans un contexte très particulier. C’était le moment de pleine mobilisation des « gilets jaunes ».  La délégation était alors composée d’une enseignante chercheuse en école supérieure d’art, étant l’une des principales animatrices de la démarche dite « filière » et présidente du principal réseau régional de structures et institutions d’art contemporain en Hauts de France, d’un représentant de Lille Design et d’un chercheur du cnrs.

Il était tout à fait manifeste que l’écoute de cette délégation par le Drac de l’époque était à relier au contexte politique du moment. Il est certain que l’expression directe des acteurs en arts visuels, par-delà leurs représentations politiques ou professionnelles instituées, a trouvé à ce moment une audience à laquelle les deux conseiller.es du Drac ne semblaient pas acquis.es.

Aujourd’hui, nous sommes à un moment particulièrement critique pour cette mobilisation collective des « actif.ive.s » en arts visuels. Je dis actif pour ne pas réduire le périmètre, la « communauté » des personnes concernées, dans la diversité de leur situation sociale, économique ou professionnelle.

 

L’action collective a d’abord pris l’orientation « filière économique ».

C’était une façon pertinente de trouver un écho immédiat auprès des élus politiques en région. Cette approche en filière représente autant d’opportunités que de risques. La première opportunité est bien sûr d’obtenir l’écoute, dans l’espace publique, politique, des pouvoirs économiques dominants auxquels se rallient les pouvoirs politiques. La deuxième opportunité, et ce n’est pas négligeable, c’est de décentrer la mobilisation par rapport aux institutions publiques dont on sait qu’elles sont dominantes dans la viabilisation économique de la grande majorité des actifs en arts visuels. Nombre d’entre eux relèvent, directement ou indirectement, du financement public. Parler et parier « filière », c’est mettre en avant des capacités d’autonomie vis-à-vis des pouvoirs publics et de garantir ainsi une dynamique d’initiatives collectives des créateurs et autres actifs.

Mais, le risque est alors que la filière se structure à partir des opérateurs principaux de production, diffusion, jouant un rôle de prescription et/ ou organisation des activités en « offres », des gestionnaires des dispositifs publics et privés de validation des activités en notoriété, des organisateurs des marchés, des organismes accompagnant la « professionnalisation » reconnue des actif.iv.es., des artistes et autres professionnels indépendants ou salariés.

Le risque ici est, pour la filière arts visuels – Il faudrait dire les « filières arts visuels » ; cela serait différent dans le cas de la filière « design », ou celle des « métiers d’art » – comme dans d’autres filières économiques, que la structuration de la filière privilégie les grands opérateurs, type « entreprises », au détriment des « petits » et des autonomes (pour ne pas dire « indépendants » qui renvoient à d’autres logiques de valorisation économique), et surtout des acteurs au travail prescrit, les « artistes en travailleurs » dont parlent les sociologues des activités artistiques, et les salariés des structures.

 

L’action collective a ensuite plus souvent fait référence à un « secteur » des arts visuels incarné par la mobilisation régulière d’un Comité, dit Technique, puis comité arts visuels.

Cette référence présente, elle aussi, des opportunités et des limites, voire des risques.

Elle présente l’avantage de mettre au centre de la mobilisation la question des rapports aux acteurs publics, aux institutions et collectivités territoriales dont on sait le rôle déterminant dans l’économie du secteur. Cela donne une garantie que les actions envisagées au titre du secteur trouvent un éventuel débouché auprès des pouvoirs publics dont dépend principalement la viabilité économique des acteurs du secteur. Cela représente cependant des écueils pour cette mobilisation.  Certain.es, des artistes, des intermédiaires, des galeristes, d’autres, qui s’étaient senti.es concerné.es par les premières rencontres du comité technique arts visuels HdF ne sont plus venu.es, laissant entendre que cela ne concernait que les acteurs publics ou subventionnés.

L’approche en secteur met en avant les acteurs qui misent sur le rapport à l’institution. Le mode d’organisation et de représentation se centre sur les représentants de structures dans la mesure de leurs rapports aux institutions. Le mode de coordination adopté, de type « réseau », plus « club » fermé, sélectionnant ses membres sur critères, et peu ouvert à la cooptation des personnes physiques ou morales, risque alors de jouer le rôle d’organe de contrôle de ces rapports. Leurs salariés n’y accèdent pas en tant qu’acteurs professionnels en arts visuels mais comme représentants de personnes morales que sont ces structures. Certain.es sont même découragées par leur structure d’y participer en tant que personnes physiques, autonomes. La mobilisation et la représentation des acteurs autonomes ou des petits collectifs et organisations basées sur la coopération y sont également difficiles dans la mesure où les collectifs et les personnes qui les composent, plus ou moins durablement ou par projets, relèvent de différentes logiques et formes de rémunération, traversant les logiques de professionnalisation.

Tout cela tend à focaliser la mobilisation sur la question de la structuration et de la représentation des acteurs auprès de ces mêmes acteurs publics et institutionnels. Et, l’on voit bien que c’est ce qui se passe aujourd’hui, où les tensions se manifestent sur l’organisation et le contrôle de cette représentation au nom d’un secteur dont les acteurs, autant les personnes que les petits collectifs permanents ou liés aux opportunités de coopération, ne s’émancipent que peu des structures qui jouent un rôle de prescription, de production ou de diffusion. Même les salarié.es de ces structures et institutions ont des difficultés à être représentées en tant que tel.les. Il faudrait y ajouter les difficultés des rapports de genre inhérentes à l’écosystème des arts visuels. On pourrait citer les conditions spécifiques des rapports à l’emploi pour les salarié.es et des opportunités des financements des activités par le recours aux dispositifs de résidences qui est souvent plus difficile pour les femmes ; ce qui se retrouve dans les opportunités de parcours d’activités.

Une mobilisation plus complète, ouverte, ne devrait-elle pas correspondre à ce que suppose comme mode de relations entre les actif.ves en arts visuels ce que les initiateurs de la démarche Arts Visuels en HdF ont défini dans une Charte Arts Visuels Hauts de France ?  Cette mobilisation de ce que l’on pourrait appeler plus justement, selon la Charte, un « écosystème ouvert » ne devrait-elle pas alors prendre la forme d’une « assemblée », d’un forum permanent, tenant conventions et commissions ?

Ce serait alors à l’image d’une dynamique politique, démocratique, de participation et expression directe. Cette forme collective irait au-delà des rapports institués, des liens de subordination ou de dépendance économique. Elle n’empêcherait pas des modes de représentation, mais sous la contrainte d’un contrôle démocratique de mandats limités.

La complexité et la diversité des positions sociales et économiques des acteurs en Arts Visuels font que les rapports de coopération et de représentation de ces rapports ne peuvent peut-être pas s’envisager sous la forme, pourtant souvent habituelle, d’un arrangement  politique de représentants d’institutions et de groupes professionnels. A défaut d’envisager cet écosystème de rapports dans sa diversité et sa pluralité, une expression immédiate et directe des acteurs les plus marginalisés par les approches en filières ou en secteurs, les artistes et les salarié.es les précarisé.es en tout premier lieu, pourrait être une voie prise par certain.es. Au moment où la question des droits sociaux rencontre celle de l’exercice des droits culturels, cette hypothèse émancipatrice traverse la mobilisation des acteurs en arts visuels.

La première rencontre au titre des Arts Visuels HdF avec la DRAC a eu lieu en plein moment des « gilets jaunes » qui a beaucoup surpris les institutions et les organisations politiques et professionnelles. Certes, la période est aujourd’hui différente du point de vue des conditions d’une mobilisation politique « sectorielle », mais les conditions concrètes en arts visuels demeurent difficiles et jugées injustes par nombre de précaires et de marginalisés qui ont pourtant un rôle social crucial dans ce monde en transition politique, économique, écologique, et donc esthétique.

La rencontre avec la Drac, comme avec la Région, doit, me semble-t-il, permettre d’aborder ces questions. Les réponses à trouver supposent une construction écosystémique, démocratique, qui ne fait que s’amorcer.

 

L’esprit Catalyse, Coopérer dans l’écosystème des communs

« Les mondes nouveaux doivent être vécus avant d’être expliqués », Alejo Carpentier

Les différentes initiatives de transformation que nous avons engagées, « associations », lieux, dispositifs d’action collective, toutes, contribuent à cet espace public intermédiaire que nous partageons. Le « nous » demanderait à être précisé. Il ne se limite pas à l’un ou l’autre réseau (de tiers lieux, de l’ESS..), a fortiori à l’une ou l’autre structure formelle présente dans notre écosystème local. Disons, que ceux qui mettent les enjeux de la coopération et des communs  au cœur de leurs initiatives devraient s’y reconnaître.

C’est ambitieux, mais préciser le cadre de nos coopérations au sein de cet espace est essentiel. Hormis des questions de disponibilité, ces coopérations sont parfois rendues difficiles par des tensions qu’il nous faut aborder.

De fait, c’est ce dont il a été question lors des deux jours de discussion lors des « microRoumics », organisées par Catalyst-Anis, en décembre 2021. Ces discussions ont fait l’objet d’une prise de notes collective enrichie des matériaux élaborés lors de ces deux jours, une frise temporelle et thématique notamment. J’en donne ici une interprétation personnelle. Les formulations je les prends à mon compte avec toutes les hésitations et les maladresses que provoque le début de réflexivité de nos actions. Et le calibrage de ces formulations n’implique ni cadrage ni préalable à toute collaboration ; on apprend en faisant, en mettant en œuvre nos actions collectives.

 

Coopérer sous tensions

A l’occasion des Roumics 2021 nous avons mis les « tensions vécues » au centre de notre réflexion collective. Nos échanges y ont été « animés et facilités » par un intervenant extérieur, sur cette problématique des tensions. La discussion a porté sur nos relations, nos implications, nos engagements, au regard des initiatives dont nous sommes les déclencheurs, les facilitateurs et les porteurs.  Nous l’avons fait en tenant compte -Les mots « compte » et « comptabilité » sont ici à prendre au sens de la lettre-, mais sans les expliciter pleinement, des modalités selon lesquelles nous coopérons, nous portons des projets en communs, nous gérons des budgets contributifs partagés, mais surtout nous construisons collectivement et individuellement nos conditions de vie, en particulier nos conditions de rémunération. Nous faisons pour cela référence à  ce que nous appelons la « contribution » sans vraiment savoir ce que cela recouvre vraiment.

Il n’y a pas de préalable à nos collaborations. Suffisamment d’enjeux et d’intentions en commun nous rapprochent. Une conception, même instrumentalisée, et, selon moi, un peu réductrice, des communs lorsque ceux-ci sont envisagés principalement en termes de ressources partageables, pourrait suffire, mais à condition qu’un travail collectif d’explicitation et de requalification soit mené d’une façon ouverte et délibérative. Il s’agit en fait d’une œuvre commune de démocratie économique et politique à mener.

 

Expliciter nos relations et nos modes de gestion en commun : les contraintes et opportunités des structures que nous développons

L’écosystème de relations dans lequel ces « collaborations » interviennent est cependant à envisager et à requalifier sous plusieurs aspects, et c’est en cela que nos expérimentations participent d’un vrai programme de recherche action. Ces aspects sont ceux que nous imposent les formes actuelles de l’action économique publique et, à partir desquelles, nous tentons d’inventer un nouvel « agir collectif », en communs.

Ne faut-il pas réorienter les structures juridiques de l’action économique et leurs capitalisations spécifiques ? Le risque n’est-il pas que leurs fonctionnements attendus demeurent prégnants alors que souvent nous les habillons de considérations « collaboratives » ou « coopératives » ? Ces structures, en elles-mêmes, disent tout et rien à la fois. Elles peuvent relever simultanément de plusieurs logiques de valorisation économiques et de modes différents de régulation des liens entre les agents et acteurs concernés, selon les « communautés » de liens qu’ils créent. Elles peuvent afficher des modalités, coopératives par exemple, qu’elles ne tiennent pas, ou pas vraiment. Elles peuvent mettre en avant des formes instituées, d’actionnariat et de responsabilité sociale limitée, tout en s’efforçant et pratiquant des formes d’entreprises à « objet social étendu ». Comment faire pour expliciter et faire évoluer les affectio societatis qui président aux « entreprises » que nous formalisons, et les repositionner en « affectio communalis » que nous sommes censés porter en communs si nous prenons les communs aux mots et pas seulement sous l’angle de ressources partageables ? On pourrait regarder nos « structures » (Anis, Optéos, la Compagnie des tiers lieux, Pop, etc.) sous cet angle, mais aussi la place et la consistance socioéconomique que nous donnons à nos « communs », avec leurs communautés, leurs budgets contributifs, leurs publicités collectives, leurs espaces, leurs plateformes technologiques, etc.

 

Potentialités et contraintes d’une approche des communs par les ressources et les budgets partagés

L’expérience de la mise en commun a privilégié l’approche par le partage des ressources. La nécessité, le manque en fait, et le pragmatisme des solutions à trouver rapidement ont présidé à ce choix en faveur d’une définition simplifiée, au risque de la réduction, de ce que pourraient être les « communs ». Ce que une « mise en communs » suppose de mobilisation collective, d’implication et de transformation des représentations de l’action collective, politique et économique, a été souvent sous-estimée.

Nous sommes souvent contraints à aller vite pour trouver les formes de viabilité économique de nos initiatives. Souvent, sans que nous ayons la possibilité, la disponibilité et la capacité à différencier des choix possible, nous nous conformons aux dispositifs de financement existants. Et, même si nous arrivons, par nos mobilisations collectives, à en circonscrire certains aspects, tel ou tel appel d’offres, appel à projet, appel à manifestation d’intérêt, tout à la fois, nous arrivons à les donner un minimum de viabilité et nous les fragilisons en les mettant en dépendance de l’institution publique et nous nous désolidarisons de nos engagements collectifs. L’appui public nous permet d’exister mais dans un rapport de subordination de nos initiatives aux dispositifs de financement qui les font se maintenir sous contrôle. Souvent, l’appui publique spécifie, différencie et, de fait, isole des initiatives qui, souvent, ne sont que des configurations d’engagements collectifs qui se relient et s’emboîtent les unes dans les autres. Très souvent, du fait des multi appartenances des personnes qui les portent, il est difficile de délimiter les champs d’action et les périmètres d’activité de ces initiatives. Cela mobilise d’ailleurs un part importante du travail de contrôle de ceux qui, au sein des institutions, mettent en place ces dispositifs de soutien. Les rapports d’activité des structures aidées sont alors souvent des simplifications qui n’existent qu’en rapport avec les obligations formelles imposées par ces institutions. Nous-mêmes éprouvons des difficultés organisationnelles mais d’abord cognitives à faire autrement. Nous tentons cependant de le faire en mettant nos pratiques de coopération en phase avec une approche en communs que nous voulons caler sur la maitrise collective de ressources partagées. Cela suppose alors que nous donnions une importance centrale à une gestion partagée des budgets que représentent ces ressources à acquérir, à constituer collectivement, à maintenir de façon collective, etc. Au sein des initiatives chacun et chaque structure porteuse doit arbitrer entre  ce qu’il pratique comme partage de ressource et comme budget et ce dont il doit rendre compte au titre de sa structure. Mais quelle priorité se donne-t-on alors ? Mettons nous en avant les budgets qui assurent la viabilité de l’une ou l’autre des structures, ou ceux qui, partagés, assurent la viabilité des ressources partagées entre ces structures ? Qui, et comment, ces budgets et ces ressources sont-ils portés, ménagés donc comptés ? Ces questions ne sont cependant pas nouvelles, les entreprises ordinaires dans les différentes formes de coordination (co entreprise, consortium, etc.) qu’elles se donnent y sont rompues.

Au sein de nos écosystèmes en communs c’est cependant plus difficile dans la mesure où la confiance des personnes investies dans ces dispositifs en communs repose souvent sur l’assurance que représentent les structures ou les formes instituées de rémunération personnelle, plus que sur la pérennité des ressources partagées, en communs. C’est pourquoi la visibilité donnée à la mobilisation collective et prioritaire des ressources partagées et rendues publiques par des budgets portés en communs est un enjeu majeur. C’est tout à la fois une urgence pour crédibiliser et rendre opératoire une approche en ressources partagées mais c’est une condition politique primordiale pour donner un sens à nos initiatives vis-à-vis des institutions qui souvent ne demandent pas mieux que de comprendre le sens que nous donnons à nos actions. Mais, cela suppose alors de mieux afficher et affirmer ce qui pour nous fait communs. Les arguments avancés et les mots pour le dire sont alors essentiels. Notre pragmatisme dans l’usage des mots et la reprise des formes de l’action économique pour être audible de nos publics et des acteurs de l’action publique, ne doit pas nous faire renoncer à inventer les formes et les langages de l’action économique en communs. C’est dans cette perspective qu’il faut mieux argumenter nos pratiques au regard d’une socio économie de la contribution aux communs.

 

Une référence à la « contribution » qui masque la réalité de nos conditions de rémunération

Ne faut-il pas avoir la même approche de recomposition des conditions singulières de rémunérations ? Faire référence à la contribution, surtout dans son état actuel d’élaboration et d’absence de reconnaissance institutionnelle, ne suffit pas à qualifier ces conditions. Il faut envisager les configurations concrètes dans lesquelles interviennent des rétributions en contribution, selon leurs adossements spécifiques à des normes d’emploi, de salariat, ou d’indépendance économique. Ces configurations se développent selon les trajectoires des personnes au sein des écosystèmes en communs. Ces conditions de rémunérations en contribution sont souvent argumentées de façon relative, en substitution, partielle ou totale, à d’autres formes de rémunération qu’elles confortent en laissant croire qu’elles les transforment. Les rétributions en contribution pourront ainsi s’adosser à un « emploi » exclusif avec contrat de subordination, on pourrait alors les envisager comme une sorte de « part variable » de la rémunération. Elles peuvent abonder un chiffre d’affaires dans les cas, dits, d’indépendance économique. Elles peuvent s’adosser à des formes de salaire telles que les contrats CAPE et CESA pratiqués dans les CAE. Elles pourraient composer de nouvelles formes de rémunération garantie par des dispositifs de solidarité salariale à créer.

Le fait que se circonscrive un champ d’expérimentation de la contribution commence à spécifier des pratiques et oblige, progressivement, à les différencier et à les qualifier pour qu’elles soient reconnues. Cette problématique de la reconnaissance est critique pour les personnes elles-mêmes, pour les communautés dans lesquelles ces pratiques opèrent et pour les institutions qui légitiment les règles. Dire que c’est la reconnaissance du travail effectif, par-delà les appartenances de structures ne suffit pas à expliciter les enjeux de valeur et pour qui. Il en va de même de la reconnaissance de capacités, au sens que lui donne Amartya Sen en maintenant le travail comme valeur d’échange dans un marché qui reste assujetti à des formes d’échanges basés sur l’immédiateté et l’indifférenciation anonyme de la relation. La contribution peut-elle être à la fois rétribuée et bénévole ? Après tout, le bénévolat n’implique pas la gratuité de la relation d’échange mais le fait que la relation se fait selon le « bon vouloir », sans recherche de compensation immédiate et tarifée. La valorisation peut être différée et régulée au titre d’une modélisation en réciprocités plus ou moins formalisées. La relation bénévole peut être plus spécifiquement de l’ordre du « don », déconnectée de toute évaluation apparemment économique pour représenter une valorisation symbolique, éthico politique, qui n’implique pas de retour immédiat et tarifé. Nos pratiques de la contribution participent de tout cela à la fois sans explicitation, ni différenciation.

Sur base de ces pratiques et des formes salariales existantes comment composer des conditions de viabilité socioéconomique qui soient congruentes avec une socialisation en communs ?

Pour envisager ces conditions ne faut-il pas alors, aussi, ré examiner les règles générées par l’appui que nous donne l’institution publique ?

 

Coopérer dans notre écosystème des communs mis sous tensions par les marchés, mais plus encore par l’institution publique qui les créent

Une bonne partie de nos énergies, au sein de nos écosystèmes, passe dans la mise en œuvre de liens avec l’action publique. Il faut considérer toutes nos « initiatives » comme des actions pour obtenir des moyens, pour leur faire bénéficier d’appuis publics, plus ou moins en complément à des capitalisations privées, de différentes sortes. Nous ne nous contentons pas de solliciter ces appuis, nous nous efforçons d’en orienter la construction la distribution et la gestion par des « appels », à manifestation d’intérêt, à projets, d’offres, aujourd’hui, voire, aujourd’hui, à communs.

Ces appuis, comment nous mettent-ils en relations et en tensions, au sein de nos écosystèmes ?

De fait, les appuis que nous sollicitons auprès des pouvoirs publics se transforment en potentialités de « quasi marchés » de l’accompagnement, de la facilitation, du conseil et de la formation des communautés correspondant à nos initiatives. Les formes de coordination que nous développons alors sont, tout à la fois, des « réseaux », des « coalitions » ou des « assemblées ».

La forme la plus évidente, parce qu’apparemment la plus « professionnelle », est celle du réseau. Elle  représente le lien le plus fort, le plus permanent. Parce que professionnelle et souvent induite par l’appui public qui suscite cette alliance, la forme réseau risque de n’exister que comme contrôle et régulation des quasi marchés instaurés par cet appui, et même, de fait, que comme partage, plus ou moins équitable, des effets de rente que ces appuis instituent, surtout les  aides financières directes. Mais alors comment les communautés porteuses de ces initiatives se positionnent-elles dans ces réseaux professionnels et économiques, y compris en ESS, économie circulaire, de la fonctionnalité, dans ces réseaux de lieux Tiers Lieux, de plateformes, etc.

La forme coalition vise à mobiliser des communautés dans une alliance plus ou moins éphémère, dans une mobilisation plus oppositionnelle pour peser sur l’action publique ou s’affronter à l’institution.

La forme assemblée représente un mode de regroupement où la question des appartenances et des modes de représentation des communautés est débattue, comme est régulé le rapport de ces communautés aux institutions, selon des principes d’autonomie relative par exemple.

Voilà quelques considérations que l’on doit prendre en compte, il me semble. Elles sont ici évoquées de façon générique et théorique mais nos pratiques collectives les expérimentent sans toujours les expliciter du point de vue des enjeux, tensions et effets de domination qu’elles génèrent.

 

Pour avancer sur le chemin du commun

Bien sûr, il ne s’agit pas de tout expliciter avant de se mettre à coopérer entre nous, au sein de nos écosystèmes d’action en communs. Nos actions et les acteurs qui les promeuvent sont eux-mêmes tout à la fois en construction et en transition de formes. Le recours désormais systématique à la notion de « fabrique » est bien le symptôme des potentialités et des incertitudes qui président à ces mobilisations, ces mouvements, ces dynamiques de transformation. Sachons trouver les dispositifs d’action collective qui permettent des moments d’explicitation, de délibération et de construction de compromis viables. Un gros travail d’argumentation et de justification nous attend, celui qui porte sur la formulation des « grandeurs » (pour parler comme les sociologues Luc Boltanski et Laurent Thévenot) qui nous mobilisent, des engagements que nous prenons sur ces bases et des mises en pratiques congruentes qui nous animent.

Le commun est ce chemin.

 

Imaginer des formes, des chemins, des milieux…

Avec Gilles Deleuze et Felix Guattari, Augustin Berque, Philippe Descola, Tim Ingold…

Habiter le monde, c’est imaginer et pratiquer des formes, des espaces, des lieux, des lignes, des chemins, des milieux…

Tout semble agencé par des espaces, des lieux et des territoires. Mais ce qui ressort de nos imaginaires, c’est l’incertitude, l’errance, l’interstice, l’entre deux, le milieu intermédiaire, déplacé des déterminations habituelles. De fortes incitations « publiques » sont exercées qui promeuvent les lieux, dits, tiers, et les territoires dont on parle sans savoir s’il s’agit des découpages administratifs ou des milieux qui les constituent, qui les habitent, en vivent en les entretenant et les faisant croître. Et si toutes ces « intentions » qui nous parlent de « lieux » et de « territoires » n’étaient que l’expression de difficultés face aux processus de socialisation, aux épreuves de désocialisation, d’anomie ou de socialisation éphémère et d’errance dans les espaces intermédiaires ?

L’espace dont il s’agit alors semble ne pouvoir être caractérisé que par les notions de périmètre et de clôture. Mais peut-il être tout à la fois clôturé et ouvert, accessible ? C’est tout l’objet de la référence aux  communs que d’offrir cette double caractéristique d’ouverture et de clôture. Déjà, envisager l’espace au regard de sa composition interne, et pas seulement de ce qui le délimite, nous fait avancer sur ce qu’il recouvre. Mais, on pourrait ne l’envisager qu’en rapport aux agencements humains qui le composent. On raterait alors ce que la notion de milieu peut apporter de relations humaines et de rapport au vivant, plus encore qu’aux seules ressources matérielles et immatérielles.  Il faudrait envisager ces relations et ce rapport au vivant dans leurs entremêlements.

Les discussions entre Tim Inglod et Philippe Descola sont, de ce point de vue, éclairantes. Tout agencement humain ne peut être interprété au seul regard d’une grammaire du social pour en faire des entités objectivées sans défaut, délimitées et sans mélange. Il est toujours processus en cours de développement. Pour Michel Lussault qui introduit le dialogue entre Descola et Ingold, ce dernier souligne que « plutôt que des réseaux (‘network ‘), l’activité individuelle et l’organisation sociale forment des trames, des mailles (‘meshwork’, incluant à la fois la trame-maille et le tramage-maillage, l’objet et l’action donc, ce qui est pour Tim Ingold une constante : on ne peut séparer l’un de l’autre). Il appréhende les modes de déploiement de la vie humaine comme des tissages, le plus souvent sans patron, à entendre ici au sens de pattern, des entrecroisements, des enchevêtrements de lignes qui ne sont jamais vraiment contrôlées ni finalisées. A la figure trop rationnelle et ordonnée du réseau, il préfère ce buissonnement au sein duquel des impasses subsistent, qui empêchent des éléments de communiquer entre eux, mais où s’ouvrent et s’offrent aussi des raccourcis, des porosités insoupçonnées et des chemins malicieux » (Michel Lussault, présentation d’ « Etre au monde, quelle expérience commune ? », p.21).

Aussi, plutôt que de donner de l’importance aux agencements sociaux, de ne les envisager qu’au regard des structures sociales, des contextes culturels et des institutions qui procéderaient des ontologies et conditionneraient la manière d’exister des individus, et de les relier en réseaux, ne convient-il pas de privilégier les onto genèses aux ontologies, et donc de valoriser leurs genèses, leurs déploiements, comme autant de milieux ?

 

On pourrait aussi les envisager, avec Deleuze et Guattari, en rapport avec les notions de « lisse » et de « strié » (Deleuze, Guattari, « Mille plateaux », 14. 1440- Le lisse et le strié, p.592-625). L’espace lisse et l’espace strié, l’espace nomade et l’espace sédentaire, ne sont pas de même nature, nous disent-ils. Mais, les deux types d’espaces n’existent en fait que par leurs mélanges l’un avec l’autre.

Les matériaux nous en fournissent de nombreux modèles d’opposition et de combinaison du « lisse » et du « strié ». De ce point de vue, un tissu est plutôt un espace strié, alors qu’un non –tissé, un « anti-tissu », comme le feutre par exemple, serait plutôt un espace lisse. Un espace strié comme le tissu est nécessairement délimité, fermé sur un côté au moins. « Le tissu peut être infini en longueur, mais  non sur sa largeur définie par le cadre de la chaîne » (Deleuze, Guattari, p.593). Le feutre, quant à lui, n’implique aucun dégagement des fils, aucun entrecroisement, seulement des enchevêtrements de fibres. Mais alors, plus encore que la question de la clôture c’est celle de la texture qui importe.

En référence à ce qui le compose, l’espace que des pratiques de travail et de création circonscrivent  est-il plutôt « tissu » ou « feutre ». ? Est-il plutôt tissé, avec une trame et une chaîne, ou plutôt tricoté ? Un espace strié, tissu, présente nécessairement un envers et un endroit, en reportant d’un seul côté les fils noués. « N’est-ce pas en fonction de tous ces caractères que Platon peut prendre le modèle du tissage comme paradigme de la ’science royale’, c’est-à-dire de l’art de gouverner les hommes ou d’exercer l’appareil d’Etat ? », telle est la question que posent alors Deleuze et Guattari (p.594).

Lisse et strié opposent aussi leur dynamique. Dans l’espace strié, les lignes sont subordonnées au point. Dans l’espace lisse les points sont subordonnés au trajet. C’est le trajet qui entraîne l’arrêt. C’est l’intervalle qui prend tout, c’est l’intervalle qui est substance. La ligne est vecteur, elle donne une direction, un sens, et non pas une dimension, un état. L’espace lisse est donc directionnel, non pas dimensionnel. Il est occupé par des événements plus que par des positions. C’est un espace d’affects plus que de propriétés, un espace de forces plus que de substances. « Dans l’espace strié on ferme une surface et on la répartit… ; dans le lisse, on se distribue sur un espace ouvert, d’après des fréquences et le long des parcours (logos et nomos) » (Deleuze, Guattari, p.600).  Ainsi, soit on distribue les espaces de l’extérieur, soit on les partage de l’intérieur.

Ce que nous disent ces auteurs anthropologues et philosophes, plus encore que les sociologues trop piégés par les problématiques du social, même celles du « fait social total », à la Mauss, et les ontologies qui les soutiennent, c’est que, pour habiter le monde, et donc imaginer et pratiquer des formes, des espaces, des lieux, des lignes, des chemins, il faut en comprendre l’ « écoumène » dont nous parle Augustin Berque. Pour lui, l’écoumène « c’est l’ensemble et la condition des milieux humains, en ce qu’ils ont proprement d’humain, mais non moins d’écologique et de physique » (Augustin Berque, « Écoumène, introduction à l’étude des milieux humains », p.17).

Les voies / voix d’exploration de ces imaginaires sont celles qui entremêlent connaissances et approches de créativité qui sont autant l’apanage des créateurs que des chercheurs.

 

Décrire la décence ordinaire

Avec Joan Didion, avec George Orwell, avec Bruce Begout

 

Le hasard aura voulu que je commence cette rédaction le jour où j’ai appris à la fois l’existence et le décès récent (trois jours avant) de Joan Didion. C’est elle qui m’aura suggéré le lien avec Georges Orwell. Dans un texte court paru sur la revue en ligne AOC, elle s’interrogeait sur « Pourquoi j’écris ? ». Elle disait avoir volé le titre de ce texte à Georges Orwell, « Why I write ? ». L’une des raisons invoquées par elle était la sonorité des mots en anglais ; trois petits mots brefs, sans ambiguïté,  avec une sonorité en commun : « I »,  « I »,  « I », c’est-à-dire « Je ». Cela me donnait une opportunité d’écrire avec Georges Orwell, ce qui me démangeait depuis un moment.

« Je n’écris que pour découvrir ce que je pense, ce que je regarde, ce que je vois et ce que ça signifie. Ce que je veux et ce que je crains ». Joan Didion, Pour tout vous dire, 2022.

« Par bien des aspects, écrire, c’est l’acte de dire « je », d’imposer sa présence à autrui, de dire écoutez-moi, voyez les choses à ma façon, changez de point de vue. C’est un acte agressif, hostile, même. Vous pouvez déguiser cette agressivité autant que vous voulez en la voilant de propositions subordonnées, de qualificatifs et de subjonctifs précautionneux, d’ellipses et de dérobades – en convoquant tout l’arsenal qui permet d’intimer au lieu d’affirmer, de suggérer au lieu de déclarer –, mais inutile de se raconter des histoires, le fait est que poser des mots sur le papier est une tactique de brute sournoise, une invasion, une manière pour la sensibilité de l’écrivain d’entrer par effraction dans l’espace le plus intime du lecteur »(Joan Didion).

L’année 2020 aura été marquée par des événements importants. Evidemment, tous évoquerons les débuts de la pandémie, avec ce que cela a entrainé de confinements, de couvre feux, de restrictions, et autres contraintes. Pour moi, cela aura été aussi de nombreux projets, de rencontres ; des rencontres avec des auteurs notamment. Je ne sais plus par quel hasard j’étais tombé sur l’un d’entre eux dont je n’avais jamais entendu parler, Bruce Begout. Un petit livre énigmatique avait attiré mon attention, pour lui-même et sa thématique de la décence –Voilà bien une notion que j’aurais de prime abord rejeté-, « De la décence ordinaire ». Son sous-titre indiquait : « court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de Georges Orwell ». Ainsi ce livre de Bruce Begout me servait d’introduction à l’œuvre de Georges Orwell. Bien sûr j’avais lu, il y a longtemps déjà, « 1984 » et « La ferme des animaux ». La charge contre les systèmes totalitaires semblait l’argument essentiel de cette œuvre et, avec ces deux titres, la question semblait réglée. Bruce Begout nous faisait découvrir un tout autre aspect de cette œuvre, celui d’une mise en scène de l’ « ordinaire ». Orwell est surtout connu pour ces romans et ces deux-là en particulier. Bruce Begout nous propose une lecture des récits documentaires qu’Orwell a publiés à partir de 1936 et pendant les années 1940, celui dédié à cette ville ouvrière de Wigan, dans le nord de l’Angleterre, « The Road to Wigan Pier », et ceux rassemblés sous le titre « Dans le ventre de la baleine et autres essais ». Pour Bruce Begout, «  la décence ordinaire est le revers de l’apparente indécence publique », et c’est Georges Orwell qui lui livre, dans ses récits, la matière pour argumenter cela. L’ordinaire, c’est la fragilité du monde commun, bafoué. Et, le réel est avant tout ordinaire car le quotidien en constitue le noyau. Chez Orwell que commente Begout, le commun est entendu comme l’ordinaire partagé par tous. En ce sens la décence ordinaire renvoie à une expérience partagée, une pratique commune du respect et de la loyauté, une résistance à toute forme d’injustice, antithèse de la volonté de puissance. L’ordinaire décence c’est aussi le charme discret de la trivialité face à l’ironie mordante de l’intellectuel, l’acceptation de la finitude, le charme d’une justesse personnelle. Et Orwell, tel que le présente Begout, se veut « socialiste » dans l’esprit de ces années 1930. Pour lui, la réforme sociale ne peut que se fondre sur le monde de la vie en convergence avec la décence ordinaire. Plus encore, trop souvent le révolutionnaire n’a été qu’une tête haineuse, un être abstrait, immature et caractériel, sans nulle relation avec l’existence ordinaire, dans la pauvreté de son univers quotidien ; l’utopie politique venait compenser la vacuité d’une existence sans qualité (Begout, p.39). Se trouve ainsi dégagées les conditions d’un « humanisme ordinaire » : « Il faut d’abord savoir acquiescer au monde avant d’entreprendre de la changer » (Begout, reprenant Orwell, p.41). En fait, l’homme ordinaire se moque du pouvoir, pratiquant cette décence ordinaire, il a –Il aurait donc, selon eux- le sens du partage, de l’entraide pratiqué par les gens simples, la méfiance vis-à-vis de toute autorité, une bienveillance commune avec une assise affective et « pré-intellectuelle » d’une société immanente sans qu’elle soit associée à une quelconque croyance transcendantale (Begout, p.44). Et, toujours face à cette décence ordinaire, l’indécence des intellectuels.

M’imprégnant de ces considérations, les hasards et les paradoxes n’ont pas manqué. J’ai égaré le petit livre de Bruce Begout que j’avais tendance à emmener partout avec moi pour le montrer, en faire état, jouer de ces paradoxes de la décence ordinaire. Il m’a fallu le racheter et le relire à cette occasion.

Un autre de ces paradoxes est qu’un programme d’exploration des initiatives portées par des collectifs alternatifs, en lien avec des associations et des collectivités territoriales m’a conduit cette année-là, en 2020, dans le nord de l’Angleterre, juste avant que la pandémie ne vienne empêcher ce genre de situations. Les hasards –Mais, est-ce des hasards ?- de ce programme m’ont conduit à Wigan, sur les pas d’Orwell. Visitant différentes initiatives et autres lieux sociaux dans cette ville avec des représentants de la municipalité nous sommes passés devant la maison de briques rouges dans laquelle Orwell a habité pendant son séjour à Wigan. A cet endroit, il a écrit sur cette ville un livre, « The Road to Wigan Pier », qui n’est pas une description misérabiliste des conditions de vie et de travail d’une population ouvrière. Les descriptions y sont pourtant nombreuses et très détaillées. Les personnes y sont désignées avec leurs contextes et les représentations qu’ils se font de leurs conditions. Orwell ne cesse pas de s’interroger sur ce qu’il écrit mais plus encore sur ce qui pourrait l’autoriser à écrire ce qu’il écrit : « Once again, here am I, with my middle-class origins and my income of about three pounds a week from all sources… But if you are constantly bullying me about my ‘bourgeois ideology’, if you give me to understand that in some subtle way I am an inferior person because I have never worked with my hands, you will only succeed in antagonising me… I cannot proletarianise my accent or certains of my tastes and beliefs, and I would not if I could » (Orwell, p.213). Il n’a pas écrit non plus un récit épique de luttes sociales, même si Orwell pointe un état d’esprit qui n’est pas de la résignation. Certes, il « prend parti »: « There is no chance of righting the conditions I described in the earlier chapters of this book, or of saving England from Fascism, unless we can bring an effective Socialist party into existence…We can only get it if we offer an objective which fairly ordinary people will recognize as desirable. Beyond all else, therefore, we need intelligent propaganda. Less about ‘class consciousness’, ‘expropriation of the expropriators’, ‘bourgeois ideology’, and ‘proletarian solidarity’, not to mention the sacred sisters, thesis, antithesis and synthesis, and more about justice, liberty and the plight of the unemployed…. All that is needed is to hammer two facts home into the public consciousness. One, that the interests of all exploited people are the same; the other, that Socialism is compatible with common decency “ (Orwell, p.214).

Nous voici revenus, avec Orwell, à la décence ordinaire. Et lorsque ce dernier tente de répondre à la question « pourquoi j’écris », premier essai du recueil d’essais intitulé « Dans le ventre de la baleine », il évoque plusieurs raisons. C’est d’abord, le « pur égoïsme », puis l’  « enthousiasme esthétique », puis l’ « inspiration historienne », finalement la « visée politique ». Mais, concluant cet essai, en relisant ce qu’il vient d’écrire, il affirme « je m’aperçois que j’ai pu donner l’impression d’être un écrivain exclusivement gouverné par son ‘engagement’. Je ne veux pas laisser le lecteur sur une telle impression ». En fait, selon lui, « Ecrire un livre est un combat effroyable et éreintant, une sorte de lutte contre un mal qui vous ronge. Nul ne se lancerait dans pareille entreprise s’il n’y était poussé par quelque démon auquel il ne peut résister, et qu’il ne peut davantage comprendre….On ne peut rien écrire de lisible sans s’efforcer constamment d’effacer sa propre personnalité…Et lorsque je considère mon travail, je constate que c’est toujours là où je n’avais pas de visée politique que j’ai écrit des livres sans vie,… de l’esbroufe pour tout dire » (Orwell, p. 19).

 

 

Coopérer dans l’écosystème des communs

« Les mondes nouveaux doivent être vécus avant d’être expliqués », Alejo Carpentier

Voilà un titre bien ambitieux pour envisager des collaborations, me direz-vous, mais il me semble que préciser le cadre de nos coopérations est essentiel. Hormis des questions de disponibilité, ces coopérations sont parfois rendues difficiles par des tensions qu’il nous faut aborder, me semble-t-il. Nos pratiques pourraient être plus communes et partagées qu’elles ne le sont.

De fait, c’est ce dont il a été question lors de nos deux jours de discussion à l’occasion de nos « microRoumics ». Les formulations je les prends à mon compte avec toutes les hésitations et les maladresses que provoque le début de réflexivité de nos actions. Et le calibrage de ces formulations ne doit pas être un préalable à toute collaboration ; on apprend en faisant, en mettant en œuvre nos actions collectives.

A l’occasion de nos Roumics nous avons mis les « tensions vécues » au centre de notre réflexion collective. Nos échanges y ont été « animés et facilités » par un intervenant extérieur, sur cette problématique des tensions. La discussion a porté sur nos relations, nos implications, nos engagements, au regard des initiatives dont nous sommes les déclencheurs, les facilitateurs et les porteurs.  Nous l’avons fait en tenant compte -Les mots « compte » et « comptabilité » sont ici à prendre au sens de la lettre-, mais sans les expliciter pleinement, des modalités selon lesquelles nous construisons collectivement et individuellement nos conditions de vie, en particulier nos conditions de rémunération. Nous faisons pour cela référence à  ce que nous appelons la « contribution » sans vraiment savoir ce que cela recouvre vraiment.

Il me semble qu’il n’y a pas de préalable ni d’atermoiement à mettre pour envisager des collaborations. Suffisamment d’enjeux et d’intentions en commun nous rapprochent. Une conception, même instrumentalisée, et, selon moi, un peu réductrice, des communs envisagés principalement en termes de ressources partageables, pourrait suffire, mais à condition qu’un travail collectif d’explicitation et de requalification soit mené d’une façon ouverte et délibérative. Il s’agit en fait d’une œuvre de démocratie économique et politique à mener.

L’écosystème de relations dans lequel ces « collaborations » interviennent est cependant à envisager et à requalifier sous plusieurs aspects, et c’est en cela que nos expérimentations participent d’un vrai programme de recherche action. Ces aspects sont ceux que nous imposent les formes actuelles de l’action économique publique et, à partir desquelles, nous tentons d’inventer un nouvel « agir collectif », en communs.

Ne faut-il pas réorienter les structures juridiques de l’action économique et leurs capitalisations spécifiques ? Le risque n’est-il pas que leurs fonctionnements attendus demeurent prégnants alors que souvent nous les habillons de considérations « collaboratives » ou « coopératives » ? Ces structures, en elles-mêmes, disent tout et rien à la fois. Elles peuvent relever simultanément de plusieurs logiques de valorisation économiques et de modes différents de régulation des liens entre les agents et acteurs concernés, selon les « communautés » de liens qu’ils créent. Elles peuvent afficher des modalités, coopératives par exemple, qu’elles ne tiennent pas, ou pas vraiment. Elles peuvent mettre en avant des formes instituées, d’actionnariat et de responsabilité sociale limitée, tout en s’efforçant et pratiquant des formes d’entreprises à « objet social étendu ». Comment faire pour expliciter et faire évoluer les affectio societatis qui président aux « entreprises » que nous formalisons, et les repositionner en « affectio communalis » que nous sommes censés porter en communs si nous prenons les communs aux mots et pas seulement sous l’angle de ressources partageables. On pourrait regarder nos « structures » (Anis, Optéos, la Compagnie des tiers lieux, Pop, etc.) sous cet angle, mais aussi la place et la consistance socioéconomique que nous donnons à nos « communs », avec leurs communautés, leurs budgets contributifs, leurs publicités collectives, leurs espaces, leurs plateformes technologiques, etc.

Ne faut-il pas avoir la même approche de recomposition des conditions singulières de rémunérations ? Faire référence à la contribution, surtout dans son état actuel d’élaboration et d’absence de reconnaissance institutionnelle, ne suffit pas à qualifier ces conditions. Il faut envisager les configurations concrètes dans lesquelles interviennent des rétributions en contribution, selon leurs adossements spécifiques à des normes d’emploi, de salariat, ou d’indépendance économique. Ces configurations se développent selon les trajectoires des personnes au sein des écosystèmes en communs. Ces conditions de rémunérations en contribution sont souvent argumentées de façon relative, en substitution, partielle ou totale, à d’autres formes de rémunération qu’elles confortent en laissant croire qu’elles les transforment. Les rétributions en contribution pourront ainsi s’adosser à un « emploi » exclusif avec contrat de subordination, on pourrait alors les envisager comme une sorte de « part variable » de la rémunération. Elles peuvent abonder un chiffre d’affaires dans les cas, dits, d’indépendance économique. Elles peuvent s’adosser à des formes de salaire telles que les contrats CAPE et CESA pratiqués dans les CAE. Elles pourraient composer de nouvelles formes de rémunération garantie par des dispositifs de solidarité salariale à créer.

Le fait que se circonscrive un champ d’expérimentation de la contribution commence à spécifier des pratiques et oblige, progressivement, à les différencier et à les qualifier pour qu’elles soient reconnues. Cette problématique de la reconnaissance est critique pour les personnes elles-mêmes, pour les communautés dans lesquelles ces pratiques opèrent et pour les institutions qui légitiment les règles. Dire que c’est la reconnaissance du travail effectif, par-delà les appartenances de structures ne suffit pas à expliciter les enjeux de valeur et pour qui. Il en va de même de la reconnaissance de capacités, au sens que lui donne Amartya Sen en maintenant le travail comme valeur d’échange dans un marché qui reste assujetti à des formes d’échanges basés sur l’immédiateté et l’indifférenciation anonyme de la relation. La contribution peut-elle être à la fois rétribuée et bénévole ? Après tout, le bénévolat n’implique pas la gratuité de la relation d’échange mais le fait que la relation se fait selon le « bon vouloir », sans recherche de compensation immédiate et tarifée. La valorisation peut être différée et régulée au titre d’une modélisation en réciprocités plus ou moins formalisées. La relation bénévole peut être plus spécifiquement de l’ordre du « don », déconnectée de toute évaluation apparemment économique pour représenter une valorisation symbolique, éthico politique, qui n’implique pas de retour immédiat et tarifé. Nos pratiques de la contribution participent de tout cela à la fois sans explicitation, ni différenciation.

Sur base de ces pratiques et des formes salariales existantes comment composer des conditions de viabilité socioéconomique qui soient congruentes avec une socialisation en communs ?

Pour envisager ces conditions ne faut-il pas alors, aussi, ré examiner les règles générées par l’appui que nous donne l’institution publique ? Une bonne partie de nos énergies, au sein de nos écosystèmes, passe dans la mise en œuvre de liens avec l’action publique. Il faut considérer toutes nos « initiatives » comme des actions pour obtenir des moyens, pour leur faire bénéficier d’appuis publics, plus ou moins en complément à des capitalisations privées, de différentes sortes. Nous ne nous contentons pas de solliciter ces appuis, nous nous efforçons d’en orienter la construction la distribution et la gestion par des « appels », à manifestation d’intérêt, à projets, d’offres, aujourd’hui, voire, aujourd’hui, à communs.

Ces appuis, comment nous mettent-ils en relations et en tensions, au sein de nos écosystèmes ?

De fait, les appuis que nous sollicitons auprès des pouvoirs publics se transforment en potentialités de « quasi marchés » de l’accompagnement, de la facilitation, du conseil et de la formation des communautés correspondant à nos initiatives. Les formes de coordination que nous développons alors sont, tout à la fois, des « réseaux », des « coalitions » ou des « assemblées ».

La forme la plus évidente, parce qu’apparemment la plus « professionnelle », est celle du réseau. Elle  représente le lien le plus fort, le plus permanent. Parce que professionnelle et souvent induite par l’appui public qui suscite cette alliance, la forme réseau risque de n’exister que comme contrôle et régulation des quasi marchés instaurés par cet appui, et même, de fait, que comme partage, plus ou moins équitable, des effets de rente que ces appuis instituent, surtout les  aides financières directes. Mais alors comment les communautés porteuses de ces initiatives se positionnent-elles dans ces réseaux professionnels et économiques, y compris en ESS, économie circulaire, de la fonctionnalité, dans ces réseaux de lieux Tiers Lieux, de plateformes, etc.

La forme coalition vise à mobiliser des communautés dans une alliance plus ou moins éphémère, dans une mobilisation plus oppositionnelle pour peser sur l’action publique ou s’affronter à l’institution.

La forme assemblée représente un mode de regroupement où la question des appartenances et des modes de représentation des communautés est débattue, comme est régulé le rapport de ces communautés aux institutions, selon des principes d’autonomie relative par exemple.

Voilà quelques considérations que l’on doit prendre en compte, il me semble. Elles sont ici évoquées de façon générique et théorique mais nos pratiques collectives les expérimentent sans toujours les expliciter du point de vue des enjeux, tensions et effets de domination qu’elles génèrent.

Bien sûr, il ne s’agit pas de tout expliciter avant de se mettre à coopérer entre nous, au sein de nos écosystèmes d’action en communs. Nos actions et les acteurs qui les promeuvent sont eux-mêmes tout à la fois en construction et en transition de formes. Le recours désormais systématique à la notion de « fabrique » est bien le symptôme des potentialités et des incertitudes qui président à ces mobilisations, ces mouvements, ces dynamiques de transformation. Sachons trouver les dispositifs d’action collective qui permettent des moments d’explicitation, de délibération et de construction de compromis viables. Un gros travail d’argumentation et de justification nous attend, celui qui porte sur la formulation des « grandeurs » (pour parler comme les sociologues Luc Boltanski et Laurent Thévenot) qui nous mobilisent, des engagements que nous prenons sur ces bases et des mises en pratiques congruentes qui nous animent.

Le commun est ce chemin.

Rencontrer Claude Lévi-Strauss

Un petit livre qui ouvre vers un monde…

Nous sommes en mars 1969.  Les épreuves du bac sont en juin. A la vitrine d’une petite librairie existant alors, dans le Vieux Lille, il a remarqué un livre, petit, à la couverture déjà jauni, un « Que sais-je ? ». Le titre l’intrigue, « L’anthropologie physique » (Pierre Morel, Que-sais-je ? PUF, 1962). Plus tard, il aura définitivement l’impression d’une double surprise : un livre de ce type, sur un tel sujet à la vitrine d’une petite librairie. Paradoxalement, de nombreuses années après, plus de quarante ans en fait, il retrouvera cette surprise en parcourant les rues de Buenos Aires, et en voyant des livres de ce genre à la vitrine de nombreuses petites librairies.

Certes, ce livre n’est pas cher, dans ses moyens. Mais, il passe son chemin, puis revient sur ses pas. Il hésite. Finalement résolu, il entre pour l’acheter. Il ne lui vient pas à l’idée de le feuilleter d’abord, pour s’assurer de son achat. En fait, il n’ose pas ; ça ne se fait pas. Il se compose un air assuré pour un achat qui n’est pourtant pas dans ses habitudes. Les livres qu’il a déjà achetés se comptent sur les doigts d’une main. Ce choix vient conforter celui qu’il a fait il y a quelques semaines. Il est tombé par hasard, est-ce vraiment par hasard ?, sur un autre petit livre dans une collection de livre « de poche », « Introduction à l’ethnologie », (Abram Kardiner et Edward Preble, Gallimard, 1966). Dans le rapport aux livres qui est le sien, il ne s’autorise que des petits livres, des « introductions », des « synthèses ». Il n’en est pas à connaître les auteurs. Tout au plus, est-il, intrigué, motivé par les titres, pour ce qu’il en comprend.

Il a tout de suite été accroché par le propos introductif de ce livre sur l’ethnologie, mot qu’il découvre aussi, « une nouvelle dimension : la société ». Ainsi, on peut envisager quelque chose qui s’appelle « la société » ! Il en a perçu l’émergence il y a un an maintenant, à partir de Mai 1968. Depuis, ça le travaille. Ainsi, il y a quelque chose que l’on pourrait appeler « la société » et qui pourrait, devrait, être autre qu’elle est ? On pourrait donc s’autoriser à penser ça. En tout cas, certains le font et le font savoir, bruyamment. La compréhension n’est ici pas d’abord intellectuelle, elle est d’abord « sensible » ; un sentiment d’évidence et d’urgence, dans un moment de crise.

Tout au long du deuxième trimestre de cette année scolaire un peu particulière, ouvert par les événements de Mai, il a lu consciencieusement les courts chapitres de la première partie de ce livre, véritable révélation. Les auteurs le marqueront à jamais, Charles Darwin, Herbert Spencer, James Frazer, Emile Durkheim, Franz Boas, Bronislav Malinowski, Ruth Benedict. Et, puis cette découverte de la seconde partie, « une nouvelle dimension : l’homme », l’homme tel qu’il peut être envisagé par les anthropologues de la première partie du livre, et surtout, par un auteur présenté comme le « fondateur de la psychodynamique », Sigmund Freud. Le livre acheté en 1969 a été publié en 1966. Le mot psychanalyse n’était-il pas déjà accepté ? En tout cas, cela n’a pas facilité la compréhension de celui qui faisait alors ses premières découvertes d’une pensée émancipée des représentations religieuses, catholiques, de l’homme et du monde. Divers, impacté par des contextes culturels différents, évoluant dans des environnements socialement compréhensibles, l’homme, en plus, est au monde avec une « impulsion sexuelle, un instinct biologique fondamental ». Même limitée à ces courts chapitres, ce livre mettant en relation diversité anthropologique et structuration par l’inconscient est une vraie révélation, même s’il ouvre plus de questions qu’il ne propose de réponses. Mais le « mal » est fait, les convictions religieuses et morales qui n’ont jamais été bien solides, s’effondrent, dans un contexte où ces convictions, peu convaincantes, sont de l’ordre de l’indiscutable puisqu’indiscutées.

Ces nouvelles lectures prennent du temps tandis que l’année scolaire s’écoule malgré les perturbations, véritables répliques sismiques, d’une année qui suit des événements de Mai 68. Et puis, cette lecture d’un deuxième livre que l’on s’autorise, que l’on pense dans la lignée du premier. Mais, pourquoi avoir été intellectuellement sollicité par l’anthropologie « physique » ? Est-ce à dire que l’on doit d’abord s’autoriser à transgresser les représentations religieuses que l’on pense immuables, évidentes, tout simplement parce que seules accessibles, et que cela passe par un détour par ce qui apparaît alors solide, la science qui rassure ; que tout cela est inscrit dans la biologie, le physique ? Les sciences sociales sont alors un domaine inconnu, impensé. Il aura bientôt affaire avec son prof de maths de terminale, prof principal, qui, lorsqu’il notera sur sa fiche d’intention pour la suite après le bac, son intérêt pour les sciences sociales, mot qu’il a découvert quelques semaines plus tôt, lui signifiera son mépris, voire son dégoût. Entre deux il aura eu le choc de la lecture de « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss.

Le choc « race et histoire » avant celui de « tristes tropiques » qui le marquera encore plus durablement. Entre deux il se sera fait offrir à Noël par ses parents mais acheté par lui « la sexualité et sa répression » de Malinowski ; ce qui ne manquera pas de faire réagir.

 

 

 

Rencontrer Lévi-Strauss

C’est décidé, il ira à Paris, au Musée de l’Homme puisque c’est là qu’il l’a repéré, rencontrer Claude Levi-Strauss.

Il entre au musée de l’homme, voit une porte sur laquelle est indiqué « interdit au public » ; c’est là. Il entre, parcourt un long couloir, voit une porte en bois sombre sur laquelle est écrit : Laboratoire d’Anthropologie Sociale, M. Claude Levi-Strauss, Directeur. Il attend. Une secrétaire, qui l’a vu passer et s’asseoir, vient le voir : « que faites-vous là ? ». « J’attends M. Levi-Strauss ». « Vous avez rendez-vous ? ». « Non, je viens de Lille pour le voir, j’attends ». « Mais, il n’est pas là, il ne viendra pas aujourd’hui ? ». « Ah ! ». « Si vous voulez, vous pouvez aller voir son adjoint, c’est cette porte là ? ». « D’accord, merci ». Le sous-directeur le reçoit. Il le fait asseoir. Il n’a pas l’air surpris. « Alors comme ça vous voulez voir Claude Levi-Strauss, pourquoi ? ». « Ben, j’ai lu un livre sur l’anthropologie physique et ça m’intéresserait de faire ça plus tard ». La personne n’a pas l’air de trouver ça saugrenu, ni d’ailleurs qu’on vienne le trouver de façon inopinée. Il est là, en blouse blanche ouverte, assis derrière un gros bureau de bois, encombré de papier de toutes sortes. « Mais, où en êtes-vous ? Quel âge avez-vous ? ». « Ben, je vais passer le bac bientôt, j’ai presque 17 ans ».

Il répond avec empressement. Il prend une feuille de papier ; une feuille de papier blanc, au format dont il apprendra ensuite qu’il s’agit du célèbre format A4 qui va ensuite rythmer sa vie professionnelle avant qu’elle ne le soit par la page écran. Il commence à figurer sur le papier deux parcours en parallèle qui semblent conduire à l’anthropologie physique. Dans une première colonne il indique des études de lettres sciences humaines, dans lesquelles il situe l’ethnologie, en détaillant, en parallèle, des études en biologie. Au terme d’un niveau qu’il situe alors –Nous sommes en 1969- au niveau de la Maîtrise, suivi de plusieurs « certificats » -Même le niveau DEA n’existe pas encore-, les deux études se rejoignent pour une spécialisation en anthropologie physique rattachée à la Médecine. Dans une seconde colonne, il décrit les études de médecine, menant plus directement à la spécialisation visée en s’assurant en parallèle d’études en sciences humaines et ethnologie. « Mais, je vais vous mettre cela au propre et vous l’adresser par courrier ». Et, il le fera quelques jours plus tard ; la lettre à l’en-tête du Labo d’anthropologie sociale du Musée de l’Homme est là pour le prouver. Pour faire cela, le sous-directeur ne peut s’appuyer sur aucun formulaire ou brochure qui pourrait décrire ces parcours. Il n’est pas surpris mais avoue que cela ne lui était jamais vraiment arrivé de cette façon.

En plus de ces conseils, il fait mieux que cela. Il propose au demandeur de le mettre entre les mains de ses collègues pour une visite des différents « labos » forme cet univers mystérieux de la recherche en anthropologie. A chaque salle ou couloir, un ou une collègue, en blouse blanche…, prend en charge avec un regard amusé et accueillant le timide explorateur de labo de recherche. Ce ou cette collègue le passera aux suivants en disant montrer lui ce que vous faites. C’est tout d’abord, les salles d’anthropologie physique. C’est une surprise. Des squelettes et des ossements, des cranes et des photos remplissent les salles. Des questions émergent ; c’est donc ça, aussi, l’anthropologie physique ? Heureusement, les salles suivantes sont celles d’ethnomusicologie, avec des instruments de musique aux formes plus bizarres les unes que les autres et qui semblent pleuvoir du plafond, tant il semble que l’on ne sache plus où les mettre. On se risque à les toucher. Quelques sons en sortent ; un monde s’ouvre. Puis, ce sont les salles d’archéologie. Les tables sont remplies d’objets en tous genres. Mais, il n’a pas le temps de s’émerveiller qu’on lui dit : « attends tu n’as rien vu, suis nous ». Et, deux jeunes collègues l’emmènent, de salles interdites au public vers d’autres salles toutes aussi interdites ; les « réserves du Musée de l’Homme ». Les rayonnages sont espacés d’étroits couloirs où on se glisse. Elles en sortent délicatement des cartons qu’elles ouvrent avec précaution. De quoi s’agit-il que ce soit à ce point si solennel ? Des sortes de boules entourées de papier de soie apparaissent. Elles en ouvrent chacune une. Ça se présente comme  quelque chose enroulée dans de longs fils noirs. Ce sont en fait des têtes momifiées qui lui sont présentées comme d’authentiques têtes réduites d’indiens dont il apprend alors que ce sont des Achuars plus connus comme des têtes de Jivaros.  Des années après, sans avoir un seul jour oublié ce moment, en dévorant les livres de Philippe Descola, il aura le souvenir physique d’avoir touché ces têtes.

 

 

 

Vivre des espaces intermédiaires Imaginer et vivre des espaces intermédiaires

Mais, je ne vis que des espaces intermédiaires.

Aber, Ich libe nur von den Zwischenräumen”, Peter Handke

Cette citation de Peter Handke, c’est mon ami et collègue Jules qui l’a faite devant un public d’étudiants en Master ; un Master dans lequel nous intervenons en commun dans le cadre d’un module sur les lieux intermédiaires. J’étais intrigué qu’une référence aussi littéraire puisse représenter tant de choses. Tout d’un coup, elle exprimait et donnait un sens à ce qui furent et sont encore mes choix personnels ; « mais, bon sang, mais c’est bien sur… ». Elle aurait pu n’être qu’un bon mot, une référence marquant l’espace culturel dans lequel nous intervenions au titre de ce « Master ». Bien sûr, Peter Handke fait d’abord référence à sa pratique d’écriture et à sa place en tant qu’écrivain dans des espaces mondes et entre ces espaces mondes (zwischenräumen) ……

Mais, cette citation avait une résonance  tout à fait concrète pour moi. Elle évoquait des contextes politiques d’action collective, des espaces physiques, des lieux, mais aussi des espaces virtuels, en plateformes, numériques et autres contextes d’action collective, en référence à des notions d’espaces et de sphères  publics. Mais, elle évoquait aussi des situations et des positions sociales, celles que pratiquent les « habitants » des espaces et lieux que l’on appelle les lieux intermédiaires ou, désormais, depuis que ces espaces ont reçu l’appui des pouvoirs publics, les tiers lieux.

Cette notion d’espace intermédiaire, je l’avais déjà rencontré, avec celle d’intermédiation, voire d’intermédialité, m’intéressant aux contextes des friches culturelles et autres lieux intermédiaires tels qu’ils ont émergé dans les années 1980 avec les occupations de lieux laissés en friches permettant l’essor et le renouveau de pratiques artistiques et culturelles. Cet essor s’est accompagné d’un « mouvement »[1] qui a percuté les institutions et a ouvert une « conversation active » avec les pouvoirs publics, tout cela débouchant sur des propositions exprimées en termes de « Nouveaux Territoires de l’Art » qui ont eu un impact fort dans la redéfinition des politiques culturelles en France dans les 1990-2000.

Ce mouvement s’est fait rejoindre par d’autres dynamiques impulsées par ce qu’il est désormais (ou provisoirement, l’avenir le dira…) convenu d’appeler les « Tiers Lieux ». Dans la mesure où les initiatives d’actions collectives, alternatives, auxquelles mes pratiques de recherche action m’avaient associées s’inscrivaient pour nombre d’entre elles dans cette perspective de création de tiers lieux, j’ai été amené à chercher les points d’ancrage communs à ces dynamiques d’actions collectives, plus ou moins localisées, spatialisées, en interactions fortes avec des questions posées à l’institution, au foncier, à la propriété. Un lien s’imposait avec les problématiques marquantes d’un nouveau paradigme de l’action collective, exprimées en terme de commun et de biens communs avec le « mouvement «  des communs.

Présent, à Marseille, à un événement participant de ce mouvement, présenté comme « Assemblée des Communs » (rendez-vous avec nos imaginaires, du 12 au 14 novembre 2021), j’ai eu l’avantage d’y croiser Fabrice Lextrait auteur (avec Frédéric Kahn) du « rapport » établi à la demande du secrétaire d’État au patrimoine et à la décentralisation culturelle, Michel Dufour, et ensuite de l’ouvrage « Les Nouveaux Territoires de l’Art ». Réunis pour cet événement à Marseille, à la Belle de Mai, lieu constitutif de ce mouvement des lieux intermédiaires, nous y avons entendus Fabrice Lextrait, occupant historique de la friche, nous donner quelques propos en guise d’accueil et d’introduction à nos échanges. Ses premiers mots ont été pour reprendre à son compte cette référence à Peter Handke nous parlant d’espaces intermédiaires.

Très vite a germé en moi cette idée que cette notion, mais plus encore les approches qu’elle sous-tend, pouvait me permettre de donner un sens à un réexamen critique de mes recherches actions, et activités qui ont balisé mon parcours et m’activent encore. N’y aurait-il pas toujours été question d’espaces intermédiaires ? Cet examen pose cette hypothèse qui donnerait un sens à ce parcours.

C’est ce que je tente ici.

 

 

 

 

 

 

[1] Avec notamment la création de la CNLII (coordination nationale des lieux intermédiaires indépendants) et la mise en avant de collectifs comme ArtFactories et Autre Part.

Vers un revenu garanti pour les travailleurs de la culture

Les conditions faites aux artistes et autres acteurs de la culture telles qu’ils.elles les expriment me font m’intéresser aux analyses et propositions faites pour tenter de nouvelles approches de leur rémunération.  Cela a motivé ma rencontre avec les chercheurs et acteurs du Réseau Salariat (https://www.reseau-salariat.info/) et le groupe Culture de ce réseau (https://www.reseau-salariat.info/groupes/culture/).

Cette intention est fondée sur ma forte implication auprès d’artistes et de collectifs. Avec eux, je constate que le maintien de leurs activités est de plus en plus lié à des pratiques interdisciplinaires du point de vue des domaines et formats artistiques et de plus en plus ouverts à des coopérations avec d’autres « travailleurs » dont ils partagent les ressources et les projets. Dans ces contextes, la question de la rétribution est tout à fait essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’elle dépend des conditions d’équilibre et de pérennité des formats de rémunération, par-delà les différences de statuts et les types d’emploi. Comment prendre en compte les situations créées par les projets de création artistique partagés par ceux qui relèvent du statut de salarié intermittent et ceux qui se rémunère par des « avances sur droits d’auteur »… ?

Les éléments avancés dans le compte rendu, appuyés sur les travaux menés au sein du Réseau Salariat, posent les bases d’une « cible » susceptible de répondre aux attendes de nombreux contributeurs à ces pratiques artistiques/culturelles partagées. Certes, il faut encore enrichir la cible pour qu’elle offre une perspective désirable. Mais, comment la mettre en œuvre, en l’élaborant avec les personnes concernées et en s’appuyant sur toutes les potentialités d’alternative déjà en germe.

Aujourd’hui, le contexte est rendu encore plus difficile par la crise sanitaire qui ne fait que renforcer celle déjà là par l’extension du prima néolibéral donné au tout marché que ne contrebalance que peu une intervention publique alignée sur la dynamique néolibérale. Mais, pourtant les voies alternatives sont déjà au travail au sein des collectifs artistes. Ces collectifs n’ont pas attendu des contextes plus favorables pour exploiter des opportunités de développer des alternatives en termes d’agencement de leurs activités et de leurs formes partagées de rémunération.

Mais, toutes les potentialités sont loin d’avoir été repérées, expérimentées et soutenues pour qu’elles soient plus effectives par leur début de reconnaissance. Plus que normaliser la cible, il me semble que c’est le chemin vers ces formes mutualisées de rémunération pérenne qu’il faut mieux maîtriser pour en faire une vraie alternative.

Ces potentialités, quelles sont-elles ?

Il y a déjà ce que pourrait permettre l’extension du régime des intermittents, en réduction des heures exigées et en reconnaissance de davantage d’activités.

Une autre voie me semble être représentée par les expériences d’auto ou de co rémunérations au titre de contributions à des projets faisant l’objet de budgets contributifs ; ces rétributions étant cumulées sur un statut de salarié, sous contrat CAPE ou de salarié coopérateur, au sein d’une CAE, coopérative d’activité et d’emploi. Evidemment, demeure dépendant de la hauteur des financements des projets de création.

Dans l’état actuel de mes réflexions sur ces potentialités de rémunération garantie et pérenne, deux questions préalables sont à prendre en considération. Leur non prise en compte pourrait mettre en cause toute perspective de salariat continué.

La première question est celle de l’autonomie créative et de la garantie de non subordination. Une des façons « simple » et un peu défensive d’y répondre, en minorant de ce fait les contraintes de subordination est de multiplier et diversifier les relations contractuelles entrainant rétribution ; créant ainsi davantage d’indépendance par la multiplication des liens qui pourraient être assimilés à de la dépendance.

La seconde question est celle de la logique de rétribution et de ses liens avec les valorisations et donc évaluations en travail. La difficulté repose ici sur la nature de l’institution sur laquelle s’appuie le principe de rétribution. Bernard Friot fait remarquer que « ce n’est pas le contenu d’une activité qui conduit à la définir comme du travail, mais l’institution dans laquelle elle s’inscrit ».

Du fait de la situation salariale d’où l’on vient, un premier moment de recomposition des formes de rétribution, me semble devoir être d’assurer la déconnexion des formes de rétribution de leur évaluation en travail marchandise. C’est cette déconnexion qui est assurée par les expérimentations de rétributions en termes de contribution.

Dans le contexte d’un « écosystème contributif » nous expérimentons dans les Hauts de France, cette forme de mobilisation de budgets et revenus contributifs. Un numéro de la revue Imaginaire Communs éditée par le collectif Catalyst ANIS, fait une première présentation de ces expérimentations. https://anis-catalyst.org/communs/imaginaire-communs/imaginaire-communs-1/.

 

Mais, cette première déconnexion apparente, ne peut manquer d’un appeler une autre, par une institution qu’il nous reviendrait de créer en nous appuyant sur des logiques solidaires existantes. L’important serait ici qu’elle ne relève pas d’une solidarité marginale et défensive mais repose bien sur un principe de contribution en activités et travail ainsi que d’engagement et d’utilité sociale reconnus. Il est de ce point de vue intéressant de regarder ce qui a commencé à se profiler comme « salariat, au-delà du salariat » (M-C. Bureau et A. Corsani, eds.) et comme « emploi, au-delà de l’emploi » (A. Supiot, ed.) pour reprendre les titres de certaines synthèses de travaux de recherche sur ces thématiques.

C’est ici que la créativité politique et institutionnelle devrait s’exercer pour envisager ces institutions à différents niveaux d’intervention. Cela devrait/pourrait être tout d’abord un niveau local, en phase avec les contenus d’activité, leurs domaines et territoires d’expression et de réalisation, au plus proche des salariés individuels et personnes morales associés à leur « gouvernance », dans une logique de « caisse primaire » par exemple. Mais, cela devrait / pourrait tout autant, ou aussi, être un niveau plus global national, relevant d’une logique de fonction publique.

Certains collectifs d’artistes expérimentent des formes de mise en communs des projets, budgets et modalités de rétribution à la marge des dispositifs réglementaires actuels.

Ma préoccupation est de les aider à nourrir ces expérimentations, de les conforter et les pérenniser en les mettant dans une perspective de sécurisation et de garantie de revenu mais sans les renvoyer à un horizon politique, certes souhaitable, mais pas immédiatement atteignable.

 

Faire converger les recherches et les expérimentations sur les nouvelles de rémunérations, pour un salariat au-delà du salariat, ordinaire…

Parmi d’autres, mais pas tant que ça…, j’ai été et suis encore un acteur qui a contribué à une certaine popularisation « des communs » dans un petit écosystème local, porteur de ce que l’on a appelé des « initiatives solidaires en communs ». Cet « écosystème » fait de la référence aux « communs » son point de ralliement. Il le fait sur la base d’une définition limitée, peu mise en perspective théorique et politique. Dans un premier temps, cette définition très centrée sur une économie des ressources, a permis, du fait de sa simplification/réduction, une diffusion assez simple et consensuelle. En fait, coupée de toute référence contextuelle et de toute mise en perspective des transformations convergentes du capital et de l’État, elle permettait la cohabitation pérenne dont nous parle Patrice Grevet dans un texte récent[1]. Cette cohabitation pérenne avait certes l’avantage de permettre de ne pas différer la mise en action et l’expérimentation d’une économie basée sur les communs. De ce point de vue, l’ambiguïté d’une définition limitée des communs n’a pas été qu’un obstacle, elle a été aussi une opportunité pour problématiser des formes alternatives d’action en communs, de mise en communs. Par exemple, l’ écosystème émergent en communs sur le territoire lillois se voit financé par les pouvoirs publics pour mettre au point un KIC, Kit Incubateur en Communs, sorte de « prêt à agir en communs », manuel de cohabitation pérenne…Que faire ? Faut-il faire le pari que l’intention et la pratique de la mise en œuvre débouchera sur la compréhension, dans l’action, du double danger d’enclosures par la logique du capital, comme rapport social, et par l’action étatiste ? Cela suppose que les enjeux juridiques et institutionnels soient bien posés, ce qui manque à la définition simplificatrice des communs qui sert de base à la diffusion courante de ce que serait une alternative en communs.

Mais, on peut considérer que nous sommes aujourd’hui à un tournant où les effets contreproductifs de cette définition réductrice de l’agir en communs se font sentir. En tout ça, les prises d’initiatives en communs sont aujourd’hui face à la nécessité de s’expliquer et d’expliciter les enjeux.

Les contextes où cette nécessité théorique et pratique s’affirme sont, principalement, d’une part, celui des « agencements socioéconomiques locaux » et, d’autre part, celui des dynamiques de rémunération par la contribution, « au-delà de l’emploi » et constitutif d’un « salariat, au-delà du salariat ».

Le premier contexte est celui que constituent les dynamiques autour des « tiers lieux », des « lieux culturels  intermédiaires » (souvent amorcées dans des pratiques d’occupation de friches urbaines industrielles…), mais aussi des pratiques de « développement/reconversion » territorialisées, à l’initiative des dynamiques politiques locales.

Dans ce premier type de contexte, les problématiques en communs qui sont diffusées dans les réseaux des lieux intermédiaires (par exemple la CNLII, http://cnlii.org/) s’efforcent de dépasser les limites d’un en communs restrictif que l’on retrouve majoritairement diffusé par les pouvoirs publics dans la mesure de leur capacité à discipliner le mouvement des tiers lieux (au niveau local avec la création de la Compagnie des Tiers Lieux avec le soutien de la MEL, https://compagnie.tiers-lieux.org/), et au niveau national, avec la création de France Tiers Lieux, https://francetierslieux.fr/). On retrouve le même contexte de cohabitation à l’œuvre dans les collectivités territoriales, par exemple dans la présentation/discussion du PSTET (plan stratégique de transformation économique du territoire) promu par la MEL.

Le second contexte est celui de la construction des formes individuelles de viabilisation et de rémunération économiques des actions potentiellement engagées en communs. La solution de cohabitation pérenne prend ici la forme de la coopérative pour les organisations collectives et de la CAE (coopérative d’activités et d’emploi) pour les individus. A cela il faut ajouter l’expérience récente des EBE (entreprises à but d’emploi) sur lesquelles s’appuient les programmes TZCLD. Mais, là on est proche des « solutions réservées » aux publics plus mis « en réserves » qu’en communs, avec le risque de réinventer les « ateliers nationaux »…

Ici, dans ce type de contexte d’action pour la rémunération, le dépassement de ce qu’implique une définition restrictive des communs conduit à se rapprocher de problématiques développées dans d’autres dynamiques, par exemple celle développée autour de Bernard Friot, avec le Réseau Salariat (https://www.reseau-salariat.info/) et le groupe Culture de ce réseau (https://www.reseau-salariat.info/groupes/culture/) dans la mesure où les terrains lillois d’expérimentation et d’action font se poser ces questions de rémunérations et d’agencements collectifs dans le contexte des activités liées à la création/action artistique. Mais là, cette dynamique se fixe comme objectifs « opérationnels » la mobilisation d’une cotisation à faire accepter par les pouvoirs publics et la création d’une sécurité sociale sectorielle pour le salariat continué et garanti pour les travailleurs de la culture. Elle ne permet pas de penser des points d’appui actuels à l’action en communs dans les dispositifs actuels privés et publics de financement ou maintien des rémunérations, ou dans les marges et angles morts de ces dispositifs.

 

Imaginons un partenariat susceptible de développer des « recherches participatives autour et au-delà de l’emploi » sur la base d’éventuels partenaires, ceux avec lesquels je collabore et qu’il me serait facile de contacter rapidement et ceux dont je connais les travaux qui me sembleraient un apport précieux mais que je ne connais pas personnellement, sachant que le fait de les contacter de la part d’ATD/TZCLD pourrait retenir leur attention du fait de la notoriété d’ATD et de l’impact actuel de TZC.

Tout d’abord, pour développer des recherches, dites, « participatives » mais être pris en considération par l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) il faut des partenaires susceptibles d’être, pour certains, dans un rapport de compréhension critique des expérimentations portant sur les formes alternatives de rémunération, et, pour d’autres, dans un positionnement de recherche plus en phase avec le débat scientifique sur ces questions.

La prise en compte, critique, des expérimentations sur les dynamiques alternatives (Je veux dire autres que les formes d’insertion professionnelle « classiques » dans l’emploi ordinaire…) me semble importante. Ces expérimentations sont plus « en exploration », sans être en aveugle du point de vue  des problématiques qui sous-tendent ces expérimentations, que véritablement appuyés sur des modèles économiques et politiques préexistants. Mais elles ont l’avantage de poser, dans leur propre démarche de recherche-action, comment les processus de problématisation (Où est le problème, pourquoi faut-il l’aborder ?) dans le même temps que l’on comprend les logiques d’action et d’acceptation de l’action, comment les personnes concernées peuvent se construire des représentations valorisantes pour elles-mêmes et les autres de ces processus alternatifs de viabilisation économique. La recherche doit traiter, dans l’action/expérimentation, les questions suivantes : Est-ce que ça représente des conditions de viabilité économique acceptable pour moi, est-ce une vraie solution même si ce n’est pas un emploi ordinaire, quelles garanties, quelles protections sociales, si l’on considère que ces éléments sont essentiels ? etc. Est-ce que j’ai raison de participer à ces dispositifs/actions qui peuvent apparaître comme des pis-aller ou des solutions provisoires ou marginalisantes ?…

C’est un peu ce que tente de faire le collectif local auquel je participe au sein de cet « écosystème local expérimentant des budgets et revenus contributifs, en commun » (https://anis-catalyst.org/communs/imaginaire-communs/imaginaire-communs-1/).

Une passerelle entre ces expérimentations et les approches plus problématisées sur l’ « emploi au-delà de l’emploi » pourrait être représentée par les travaux de Lionel Maurel sur les Droits Communs du Travail (https://scinfolex.com/2017/11/18/droits-communs-du-travail-et-droit-au-travail-dans-les-communs/).

La mise en relation de ces expérimentations avec les problématiques sociologiques et économiques est aussi l’objet d’un nouveau programme de recherche de la Chaire ESS, notamment avec le projet TACT (https://christianmahieu.lescommuns.org/wp-admin/post.php?post=145&action=edit)

De ce point de vue la ChaireESS pourrait être un partenaire du projet ATD TZC. Mais, du point de vue de l’ANR, la ChaireESS n’étant pas considérée comme un « vrai » labo, trop lié aux acteurs de l’ESS, elle doit passer par les labo universitaires de ses membres, le Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE) de l’Université de Lille et le Centre de Recherche Interdisciplinaire en sciences de la société (CRISS) de l’Université Polytechnique des Hauts-de-France.

D’autres chercheurs pourraient être associés à ce projet du fait de leurs travaux sur :

– l’ « au-delà de l’emploi » (Alain Supiot, ancien professeur au Collège de France, il a porté des recherches européennes sur cette thématique, ouvrant des pistes pour des travaux convergents en cours),

– le « Un salariat au-delà du salariat ? » (C’est le titre d’un livre collectif de Marie-Christine Bureau et Antonella Corsani) (https://www.pantheonsorbonne.fr/unites-de-recherche/idhes-homepage/membres/bourg-la-reine-chercheurs-enseignants/antonella-corsani/);

-le Réseau-Salariat (https://www.reseau-salariat.info/), autour de Bernard Friot, universitaire (Institut européen du salariat, https://ies-salariat.org/) en même temps que très engagé pour une option alternative associant sécurisation du salaire, droits sociaux et financement par la cotisation.

Permettre à ces potentiels partenaires de collaborer entre eux et avec TZCLD permettrait de relever le défi que représente cette recherche.

 

[1] Patrice Grevet, « Que retenir des communs pour une alternative ? », Les Possibles (revue d’ATTAC), n°27, 2021.