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Chercheur un jour, chercheur toujours, Entrée par l’anthropologie, poursuite par la création, en communs, Engageant plus qu’engagé, Sociologue, observateur actif des pratiques de création, Entre « Vivre, c’est créer sans œuvre » (avec H. Miller), et « Créer, c’est résister » (avec G. Deleuze), Pratiquer les Communs Créatifs, Projet en cours « Oeuvrages d’Art »…à suivre… christianmahieu christian.mahieu@orange.fr + 33 (0)6 07 68 67 87

Vers un revenu garanti pour les travailleurs de la culture

Les conditions faites aux artistes et autres acteurs de la culture telles qu’ils.elles les expriment me font m’intéresser aux analyses et propositions faites pour tenter de nouvelles approches de leur rémunération.  Cela a motivé ma rencontre avec les chercheurs et acteurs du Réseau Salariat (https://www.reseau-salariat.info/) et le groupe Culture de ce réseau (https://www.reseau-salariat.info/groupes/culture/).

Cette intention est fondée sur ma forte implication auprès d’artistes et de collectifs. Avec eux, je constate que le maintien de leurs activités est de plus en plus lié à des pratiques interdisciplinaires du point de vue des domaines et formats artistiques et de plus en plus ouverts à des coopérations avec d’autres « travailleurs » dont ils partagent les ressources et les projets. Dans ces contextes, la question de la rétribution est tout à fait essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’elle dépend des conditions d’équilibre et de pérennité des formats de rémunération, par-delà les différences de statuts et les types d’emploi. Comment prendre en compte les situations créées par les projets de création artistique partagés par ceux qui relèvent du statut de salarié intermittent et ceux qui se rémunère par des « avances sur droits d’auteur »… ?

Les éléments avancés dans le compte rendu, appuyés sur les travaux menés au sein du Réseau Salariat, posent les bases d’une « cible » susceptible de répondre aux attendes de nombreux contributeurs à ces pratiques artistiques/culturelles partagées. Certes, il faut encore enrichir la cible pour qu’elle offre une perspective désirable. Mais, comment la mettre en œuvre, en l’élaborant avec les personnes concernées et en s’appuyant sur toutes les potentialités d’alternative déjà en germe.

Aujourd’hui, le contexte est rendu encore plus difficile par la crise sanitaire qui ne fait que renforcer celle déjà là par l’extension du prima néolibéral donné au tout marché que ne contrebalance que peu une intervention publique alignée sur la dynamique néolibérale. Mais, pourtant les voies alternatives sont déjà au travail au sein des collectifs artistes. Ces collectifs n’ont pas attendu des contextes plus favorables pour exploiter des opportunités de développer des alternatives en termes d’agencement de leurs activités et de leurs formes partagées de rémunération.

Mais, toutes les potentialités sont loin d’avoir été repérées, expérimentées et soutenues pour qu’elles soient plus effectives par leur début de reconnaissance. Plus que normaliser la cible, il me semble que c’est le chemin vers ces formes mutualisées de rémunération pérenne qu’il faut mieux maîtriser pour en faire une vraie alternative.

Ces potentialités, quelles sont-elles ?

Il y a déjà ce que pourrait permettre l’extension du régime des intermittents, en réduction des heures exigées et en reconnaissance de davantage d’activités.

Une autre voie me semble être représentée par les expériences d’auto ou de co rémunérations au titre de contributions à des projets faisant l’objet de budgets contributifs ; ces rétributions étant cumulées sur un statut de salarié, sous contrat CAPE ou de salarié coopérateur, au sein d’une CAE, coopérative d’activité et d’emploi. Evidemment, demeure dépendant de la hauteur des financements des projets de création.

Dans l’état actuel de mes réflexions sur ces potentialités de rémunération garantie et pérenne, deux questions préalables sont à prendre en considération. Leur non prise en compte pourrait mettre en cause toute perspective de salariat continué.

La première question est celle de l’autonomie créative et de la garantie de non subordination. Une des façons « simple » et un peu défensive d’y répondre, en minorant de ce fait les contraintes de subordination est de multiplier et diversifier les relations contractuelles entrainant rétribution ; créant ainsi davantage d’indépendance par la multiplication des liens qui pourraient être assimilés à de la dépendance.

La seconde question est celle de la logique de rétribution et de ses liens avec les valorisations et donc évaluations en travail. La difficulté repose ici sur la nature de l’institution sur laquelle s’appuie le principe de rétribution. Bernard Friot fait remarquer que « ce n’est pas le contenu d’une activité qui conduit à la définir comme du travail, mais l’institution dans laquelle elle s’inscrit ».

Du fait de la situation salariale d’où l’on vient, un premier moment de recomposition des formes de rétribution, me semble devoir être d’assurer la déconnexion des formes de rétribution de leur évaluation en travail marchandise. C’est cette déconnexion qui est assurée par les expérimentations de rétributions en termes de contribution.

Dans le contexte d’un « écosystème contributif » nous expérimentons dans les Hauts de France, cette forme de mobilisation de budgets et revenus contributifs. Un numéro de la revue Imaginaire Communs éditée par le collectif Catalyst ANIS, fait une première présentation de ces expérimentations. https://anis-catalyst.org/communs/imaginaire-communs/imaginaire-communs-1/.

 

Mais, cette première déconnexion apparente, ne peut manquer d’un appeler une autre, par une institution qu’il nous reviendrait de créer en nous appuyant sur des logiques solidaires existantes. L’important serait ici qu’elle ne relève pas d’une solidarité marginale et défensive mais repose bien sur un principe de contribution en activités et travail ainsi que d’engagement et d’utilité sociale reconnus. Il est de ce point de vue intéressant de regarder ce qui a commencé à se profiler comme « salariat, au-delà du salariat » (M-C. Bureau et A. Corsani, eds.) et comme « emploi, au-delà de l’emploi » (A. Supiot, ed.) pour reprendre les titres de certaines synthèses de travaux de recherche sur ces thématiques.

C’est ici que la créativité politique et institutionnelle devrait s’exercer pour envisager ces institutions à différents niveaux d’intervention. Cela devrait/pourrait être tout d’abord un niveau local, en phase avec les contenus d’activité, leurs domaines et territoires d’expression et de réalisation, au plus proche des salariés individuels et personnes morales associés à leur « gouvernance », dans une logique de « caisse primaire » par exemple. Mais, cela devrait / pourrait tout autant, ou aussi, être un niveau plus global national, relevant d’une logique de fonction publique.

Certains collectifs d’artistes expérimentent des formes de mise en communs des projets, budgets et modalités de rétribution à la marge des dispositifs réglementaires actuels.

Ma préoccupation est de les aider à nourrir ces expérimentations, de les conforter et les pérenniser en les mettant dans une perspective de sécurisation et de garantie de revenu mais sans les renvoyer à un horizon politique, certes souhaitable, mais pas immédiatement atteignable.

 

Faire converger les recherches et les expérimentations sur les nouvelles de rémunérations, pour un salariat au-delà du salariat, ordinaire…

Parmi d’autres, mais pas tant que ça…, j’ai été et suis encore un acteur qui a contribué à une certaine popularisation « des communs » dans un petit écosystème local, porteur de ce que l’on a appelé des « initiatives solidaires en communs ». Cet « écosystème » fait de la référence aux « communs » son point de ralliement. Il le fait sur la base d’une définition limitée, peu mise en perspective théorique et politique. Dans un premier temps, cette définition très centrée sur une économie des ressources, a permis, du fait de sa simplification/réduction, une diffusion assez simple et consensuelle. En fait, coupée de toute référence contextuelle et de toute mise en perspective des transformations convergentes du capital et de l’État, elle permettait la cohabitation pérenne dont nous parle Patrice Grevet dans un texte récent[1]. Cette cohabitation pérenne avait certes l’avantage de permettre de ne pas différer la mise en action et l’expérimentation d’une économie basée sur les communs. De ce point de vue, l’ambiguïté d’une définition limitée des communs n’a pas été qu’un obstacle, elle a été aussi une opportunité pour problématiser des formes alternatives d’action en communs, de mise en communs. Par exemple, l’ écosystème émergent en communs sur le territoire lillois se voit financé par les pouvoirs publics pour mettre au point un KIC, Kit Incubateur en Communs, sorte de « prêt à agir en communs », manuel de cohabitation pérenne…Que faire ? Faut-il faire le pari que l’intention et la pratique de la mise en œuvre débouchera sur la compréhension, dans l’action, du double danger d’enclosures par la logique du capital, comme rapport social, et par l’action étatiste ? Cela suppose que les enjeux juridiques et institutionnels soient bien posés, ce qui manque à la définition simplificatrice des communs qui sert de base à la diffusion courante de ce que serait une alternative en communs.

Mais, on peut considérer que nous sommes aujourd’hui à un tournant où les effets contreproductifs de cette définition réductrice de l’agir en communs se font sentir. En tout ça, les prises d’initiatives en communs sont aujourd’hui face à la nécessité de s’expliquer et d’expliciter les enjeux.

Les contextes où cette nécessité théorique et pratique s’affirme sont, principalement, d’une part, celui des « agencements socioéconomiques locaux » et, d’autre part, celui des dynamiques de rémunération par la contribution, « au-delà de l’emploi » et constitutif d’un « salariat, au-delà du salariat ».

Le premier contexte est celui que constituent les dynamiques autour des « tiers lieux », des « lieux culturels  intermédiaires » (souvent amorcées dans des pratiques d’occupation de friches urbaines industrielles…), mais aussi des pratiques de « développement/reconversion » territorialisées, à l’initiative des dynamiques politiques locales.

Dans ce premier type de contexte, les problématiques en communs qui sont diffusées dans les réseaux des lieux intermédiaires (par exemple la CNLII, http://cnlii.org/) s’efforcent de dépasser les limites d’un en communs restrictif que l’on retrouve majoritairement diffusé par les pouvoirs publics dans la mesure de leur capacité à discipliner le mouvement des tiers lieux (au niveau local avec la création de la Compagnie des Tiers Lieux avec le soutien de la MEL, https://compagnie.tiers-lieux.org/), et au niveau national, avec la création de France Tiers Lieux, https://francetierslieux.fr/). On retrouve le même contexte de cohabitation à l’œuvre dans les collectivités territoriales, par exemple dans la présentation/discussion du PSTET (plan stratégique de transformation économique du territoire) promu par la MEL.

Le second contexte est celui de la construction des formes individuelles de viabilisation et de rémunération économiques des actions potentiellement engagées en communs. La solution de cohabitation pérenne prend ici la forme de la coopérative pour les organisations collectives et de la CAE (coopérative d’activités et d’emploi) pour les individus. A cela il faut ajouter l’expérience récente des EBE (entreprises à but d’emploi) sur lesquelles s’appuient les programmes TZCLD. Mais, là on est proche des « solutions réservées » aux publics plus mis « en réserves » qu’en communs, avec le risque de réinventer les « ateliers nationaux »…

Ici, dans ce type de contexte d’action pour la rémunération, le dépassement de ce qu’implique une définition restrictive des communs conduit à se rapprocher de problématiques développées dans d’autres dynamiques, par exemple celle développée autour de Bernard Friot, avec le Réseau Salariat (https://www.reseau-salariat.info/) et le groupe Culture de ce réseau (https://www.reseau-salariat.info/groupes/culture/) dans la mesure où les terrains lillois d’expérimentation et d’action font se poser ces questions de rémunérations et d’agencements collectifs dans le contexte des activités liées à la création/action artistique. Mais là, cette dynamique se fixe comme objectifs « opérationnels » la mobilisation d’une cotisation à faire accepter par les pouvoirs publics et la création d’une sécurité sociale sectorielle pour le salariat continué et garanti pour les travailleurs de la culture. Elle ne permet pas de penser des points d’appui actuels à l’action en communs dans les dispositifs actuels privés et publics de financement ou maintien des rémunérations, ou dans les marges et angles morts de ces dispositifs.

 

Imaginons un partenariat susceptible de développer des « recherches participatives autour et au-delà de l’emploi » sur la base d’éventuels partenaires, ceux avec lesquels je collabore et qu’il me serait facile de contacter rapidement et ceux dont je connais les travaux qui me sembleraient un apport précieux mais que je ne connais pas personnellement, sachant que le fait de les contacter de la part d’ATD/TZCLD pourrait retenir leur attention du fait de la notoriété d’ATD et de l’impact actuel de TZC.

Tout d’abord, pour développer des recherches, dites, « participatives » mais être pris en considération par l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) il faut des partenaires susceptibles d’être, pour certains, dans un rapport de compréhension critique des expérimentations portant sur les formes alternatives de rémunération, et, pour d’autres, dans un positionnement de recherche plus en phase avec le débat scientifique sur ces questions.

La prise en compte, critique, des expérimentations sur les dynamiques alternatives (Je veux dire autres que les formes d’insertion professionnelle « classiques » dans l’emploi ordinaire…) me semble importante. Ces expérimentations sont plus « en exploration », sans être en aveugle du point de vue  des problématiques qui sous-tendent ces expérimentations, que véritablement appuyés sur des modèles économiques et politiques préexistants. Mais elles ont l’avantage de poser, dans leur propre démarche de recherche-action, comment les processus de problématisation (Où est le problème, pourquoi faut-il l’aborder ?) dans le même temps que l’on comprend les logiques d’action et d’acceptation de l’action, comment les personnes concernées peuvent se construire des représentations valorisantes pour elles-mêmes et les autres de ces processus alternatifs de viabilisation économique. La recherche doit traiter, dans l’action/expérimentation, les questions suivantes : Est-ce que ça représente des conditions de viabilité économique acceptable pour moi, est-ce une vraie solution même si ce n’est pas un emploi ordinaire, quelles garanties, quelles protections sociales, si l’on considère que ces éléments sont essentiels ? etc. Est-ce que j’ai raison de participer à ces dispositifs/actions qui peuvent apparaître comme des pis-aller ou des solutions provisoires ou marginalisantes ?…

C’est un peu ce que tente de faire le collectif local auquel je participe au sein de cet « écosystème local expérimentant des budgets et revenus contributifs, en commun » (https://anis-catalyst.org/communs/imaginaire-communs/imaginaire-communs-1/).

Une passerelle entre ces expérimentations et les approches plus problématisées sur l’ « emploi au-delà de l’emploi » pourrait être représentée par les travaux de Lionel Maurel sur les Droits Communs du Travail (https://scinfolex.com/2017/11/18/droits-communs-du-travail-et-droit-au-travail-dans-les-communs/).

La mise en relation de ces expérimentations avec les problématiques sociologiques et économiques est aussi l’objet d’un nouveau programme de recherche de la Chaire ESS, notamment avec le projet TACT (https://christianmahieu.lescommuns.org/wp-admin/post.php?post=145&action=edit)

De ce point de vue la ChaireESS pourrait être un partenaire du projet ATD TZC. Mais, du point de vue de l’ANR, la ChaireESS n’étant pas considérée comme un « vrai » labo, trop lié aux acteurs de l’ESS, elle doit passer par les labo universitaires de ses membres, le Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE) de l’Université de Lille et le Centre de Recherche Interdisciplinaire en sciences de la société (CRISS) de l’Université Polytechnique des Hauts-de-France.

D’autres chercheurs pourraient être associés à ce projet du fait de leurs travaux sur :

– l’ « au-delà de l’emploi » (Alain Supiot, ancien professeur au Collège de France, il a porté des recherches européennes sur cette thématique, ouvrant des pistes pour des travaux convergents en cours),

– le « Un salariat au-delà du salariat ? » (C’est le titre d’un livre collectif de Marie-Christine Bureau et Antonella Corsani) (https://www.pantheonsorbonne.fr/unites-de-recherche/idhes-homepage/membres/bourg-la-reine-chercheurs-enseignants/antonella-corsani/);

-le Réseau-Salariat (https://www.reseau-salariat.info/), autour de Bernard Friot, universitaire (Institut européen du salariat, https://ies-salariat.org/) en même temps que très engagé pour une option alternative associant sécurisation du salaire, droits sociaux et financement par la cotisation.

Permettre à ces potentiels partenaires de collaborer entre eux et avec TZCLD permettrait de relever le défi que représente cette recherche.

 

[1] Patrice Grevet, « Que retenir des communs pour une alternative ? », Les Possibles (revue d’ATTAC), n°27, 2021.

Comprendre les écosystèmes en communs Projet TACT

Au travers son précédent programme de recherche (2016-2019), les membres de la Chaire en économie sociale et solidaire des Hauts-de-France (ChairESS HDF) ont cherché à comprendre et observer les « initiatives solidaires en communs ». Leurs investigations les ont amenés à identifier de nouvelles formes d’engagement socio-économique sur le territoire. L’action collective finalisée par la recherche de nouvelles formes de viabilité économique pour les personnes, leurs organisations et leur territoire d’implantation prend en effet des formes nouvelles. Ce sont ces formes innovantes que les membres de la ChairESS HDF proposent aujourd’hui de se donner comme horizon de recherche, en engageant une nouvelle dynamique de recherche acteurs-chercheurs autour d’un nouveau programme intitulé « Travail Activités et Synergies Territoriale » (ou Travail, Activités, Communs et territoires). Dans les territoires de la région, les attentes exprimées par les acteurs de l’économie sociale et solidaire sur ces questions sont fortes. L’expertise développée par les membres sur ces nouvelles initiatives économiques invite également la ChairESS HDF à mettre ces thématiques au centre de ces préoccupations de recherche.

 

Les dénominations de ces nouvelles formes d’action collective sont inédites et les configurations diversifiées : Territoire Zéro Chômeurs de Longue Durée (TZCLD), Kpa-Cité, Compagnie des Tiers Lieux, la Coopérative de Transition écologique (TILT), d’autres encore… Mais, elles révèlent plus que des entités et des organisations spécifiques. Elles désignent la configuration de véritables écosystèmes de solidarité et coopération socioéconomique.  Dans la diversité de leur configuration, elles entendent développer de nouveaux rapports au travail, à l’activité et à la rétribution des personnes en même temps qu’au financement des ressources mobilisées. Elles transforment la façon de s’organiser au quotidien, de construire des utilités sociales et de les valoriser pour les personnes qui y contribuent, elles font évoluer les entités économiques qui portent les activités, ainsi que leurs écosystèmes au travers des externalités qu’elles génèrent. Ces initiatives questionnent les notions qui structurent majoritairement nos  régulations économiques et sociales : les structures de l’entreprendre, l’emploi, le salariat, mais aussi les formes de l’intervention publique.

 

Pour comprendre les dynamiques d’action de ces initiatives solidaires, leurs contenus, leur portée, leur pertinence du point de vue des acteurs mobilisés, l’approche retenue privilégiera leur dimension écosystémique. Il faut alors s’expliquer sur cette notion. Elle n’est la plupart du temps évoquée que pour signifier que plusieurs entités ou organisations sont engagées simultanément dans une même logique de coopération et en partageant des objectifs communs. C’est par exemple sous cette acception que les pouvoirs publics régionaux y font référence dans une perspective de développement régional. Mais cette référence n’explicite pas plus avant la nature des rapports prétendument coopératifs si ce n’est pour mobiliser l’intervention économique publique par des dispositifs d’aides et des appuis financiers. De fait, il s’agira souvent de modalités de coordination qui facilitent des rapports qui demeurent largement marchands, même si les effets de domination peuvent être « tempérés » par des modalités d’action publique, par exemple par des dispositifs spécifiques de marchés publics.

La notion d’écosystème telle qu’elle est mobilisée dans ces perspectives de coordination territorialisée l’est-elle pour mieux en comprendre les rapports complexes ? Ce n’est pas évident. Ces rapports sont souvent envisagés entre des entités que l’on continue à ne considérer que dans le cadre de relations formelles liées à leur structuration selon qu’elles sont des entreprises ou des associations et selon les stratégies de valorisation socioéconomique qu’elles se donnent ; l’inscription dans une logique d’économie sociale ou solidaire en étant une parmi d’autres.

 

On pourrait aussi envisager les notions de pole, de district. Mais, de la même façon, ces autres notions, enrichissent l’analyse dans ses dimensions socioéconomiques mais laissent de côté, sans véritablement en prendre compte, les aspects environnementaux dans une acception plus restrictive parce que n’envisageant pas les relations explicitement envisagées en termes de rapports économiques.

On peut aussi faire référence à la notion de milieu qui a commencé à trouver de nouveaux éléments de définition à partir du moment où il s’est agi de mieux comprendre les processus et configurations de mise en relations et d’action économiques localisées. Plus récemment, la notion de territoire a pu être mobilisée pour dépasser la seule compréhension des processus institutionnels et politiques pour envisager les dynamiques socioéconomiques.

 

En fait, l’approche écosystémique souvent invoquée n’en est pas véritablement une, ou alors elle n’est que tronquée. Elle est plus une évocation qu’une véritable aide à la problématisation des systèmes de relations en jeux et en construction.

 

Parler d’écosystème c’est tout d’abord, pour beaucoup, insister sur le fait que la compréhension des initiatives qualifiées d’initiatives solidaires en communs ne peut être réduite ni à la seule analyse des processus individuels et collectifs de formation et transformation des acteurs sociaux, par l’analyse de la dynamique de leurs positions socioéconomiques et de leurs régimes d’engagement, ni à celle des entités et structures d’action socioéconomique que peuvent être les associations et autres entreprises par lesquelles l’initiative inscrit ses activités dans l’espace public, par exemple par la prise en compte des positionnements adoptés par ces entités, la façon dont elles définissent, ou pas, leur mission, leurs objectifs, leurs pratiques et réalisations. Elargir le spectre d’analyse dans cette perspective est déjà un enrichissement notable. Mais, alors que référence peut être faite à l’écosystème, dans ce type de problématique l’écosystème n’est pas envisagé comme un véritable contexte dans toutes ses dimensions. Pour mieux définir ce que l’on entend par écosystème et ce que suppose le préfixe « éco » à la notion de système. La notion de contexte doit elle-même être définie dans différentes dimensions qui sont tout à la fois socioéconomiques, géographiques, sociodémographiques  mais aussi environnementales, physiques, écologiques, tout en étant anthropologisées ; des dimensions à l’œuvre, en jeux, au moment de la prise en compte du contexte ou héritées des configurations contextuelles précédentes.

 

On peut aussi s’appuyer sur les notions de champ que mobilisent les sociologues après Bourdieu. Cette notion réintroduit les questions de la domination et du pouvoir. En ce sens elle semble prendre en compte certaines dimensions écologiques et éthologiques que n’envisagent que peu ceux qui reprennent cette notion en la réduisant à une métaphore impropre des seuls rapports de coordination voire de coopération. Mais alors sont passés sous silence des rapports qui peuvent être de synergie, de prédation et autres, qui peuvent tout autant caractériser la réalité des rapports participant à leur mise en système.

 

Une approche par les communs est de nature à permettre de mieux qualifier une approche écosystémique. Doivent ainsi être explicitées les relations complexes entre des entités dont l’autonomie stratégique qui est envisagée est perçue sous l’angle de l’autonomie, voire l’indépendance des « associés », ou sous l’angle de rapports contractuels entre parties prenantes alors qu’elles s’inscrivent dans des processus plus larges de rapports aux ressources que ces entités partagent dans le déploiement de leurs missions et de leurs activités. Relations à l’environnement signifie rapports aux ressources dans ce qu’elles traduisent de dispositifs humains et non humains.

Doivent aussi être explicités les rapports nouveaux que les acteurs économiques individuels entre tiennent avec ces entités dans leurs agencements d’action économique. Ces rapports sont souvent basés sur une multivalence, multi appartenance à ces entités ; les rémunérations et les systèmes de protection se construisant au travers d’une diversité de liens, de contrats, de transactions et d’échanges, non exclusifs avec ces entités. Les expériences de portage de budgets contributifs, ainsi que celles autour des revenus de la contribution, posent la question de l’équilibre de ces liens pour les personnes comme pour les entités. Elles répondent à des attentes exprimées en termes d’autonomie, de prise en compte des capacités individuées, de la reconnaissance des singularités.

Ces questions ne sont pas annexes. Si l’on se situe dans une perspective écosystémique on ne peut pas en faire l’économie.

 

 

Les initiatives et les expérimentations qu’elles supposent mobilisent l’attention des chercheurs ne sont pas sans susciter un usage de l’action réflexive de la part de communauté d’acteurs qui ont à cœur de mieux les « faciliter » et les « accompagner ». Cela participe déjà de processus eux-mêmes innovants de recherche-action. Tout cela renforce l’intérêt montré pour une recherche participative, solidaire, ou contributive que la ChairESS HDF tente de mettre en pratique au cœur de son action.

 

Un objectif partagé entre différents acteurs de ces initiatives et des membres de la ChairESS HDF serait de se donner une plateforme commune de recherche permettant à chacun de relier les projets et objets de recherche relevant de ce cadre problématique, de les confronter et de les mettre en perspective. L’ambition serait de réfléchir aux différentes dimensions de ces initiatives, à leurs convergences mais aussi leurs spécificités.

 

Une définition plus précise d’un tel programme, en termes d’axes et de dispositifs de recherche, suppose un repérage plus précis des initiatives et des actions qui ont su enclencher une dimension projective et réflexive en leur sein ou en lien avec des entités dédiées à la recherche. Des pistes de définition des contours d’un tel programme peuvent néanmoins être proposées et soumises à la discussion collective.

 

 

Axe 1. Sociologie des participants

 

Un premier axe tient à la compréhension des caractéristiques des personnes qui participent à ces nouvelles formes d’engagement, notamment en dégageant un revenu de cette implication. Ce premier axe se propose ainsi d’étudier les profils sociologiques des personnes investies dans ces initiatives.

 

Leurs caractéristiques ne sont pas aisées à définir, y compris quand l’initiative trouve son nom en désignant le public auquel elle s’adresse, comme c’est ce le cas pour TZCLD, qui parle aussi de personnes privées durablement d’emploi alors que l’administration tendrait à ne s’intéresser qu’aux demandeurs d’emploi de longue durée, inscrits à Pole emploi. Au-delà de la situation quant à l’emploi et des caractéristiques sociodémographiques des participants, l’analyse de leur parcours et de leurs positionnements quant à l’emploi et au travail doit aussi être analysée de manière plus qualitative.

 

Si l’axe de recherche est bien de comprendre les conditions dans lesquelles des « participants » à ces initiatives en dégagent un revenu, il convient d’élargir le spectre de l’analyse est de ne la réserver à l’observation des bénéficiaires officiellement désignés et potentiellement institués; ne serait-ce qu’ils ne le sont souvent que par effet supposé des financements qui les rendent possibles.

 

Par exemple, les effets de ces initiatives sur les conditions permettant d’en dégager un revenu concernent tout autant, et parfois plus, les participants qui en sont les concepteurs, porteurs, facilitateurs, accompagnateurs de ces initiatives.

 

La réflexion doit alors se nourrir de problématiques en termes de position, de disposition, de capacité, d’engagement, d’intermédiation, de modes de contribution, rétribution, de reconnaissance et d’institution.

 

 

 

Axe 2. Les rapports au travail et à l’activité

 

Le deuxième axe se propose d’investiguer les « nouveaux » rapports au travail qu’entendent développer ces initiatives, renouant en cela avec des aspirations autogestionnaires présentes dans certaines entreprises de l’économie sociale et solidaire même si le terme d’autogestion est souvent peu repris. Le recours à des statuts coopératifs (CAE, SCIC…) renforce ces dynamiques d’auto-organisation au sein des entreprises. L’utilisation des nouvelles technologies à travers Internet et les outils collaboratifs offre aussi des modes de coopération horizontale au sein de communautés générées par les tiers-lieux avec le recours notamment au concept de commun pour les qualifier. La limitation des niveaux intermédiaires d’encadrement au sein des EBE est une autre expression de la volonté de s’appuyer sur les compétences propres des recrutés que l’on retrouve dans le dispositif Kpa-Cité.

 

De fait, il faut considérer que ces initiatives sont prises et développées dans le cadre de nouveaux rapports au travail à interroger. La transformation n’est pas seulement dans les objectifs visés, fixés pour les relations sociales et de travail qu’elles entendent promouvoir, mais dans ceux mis en œuvre au sein des projets et des actions qui les portent.

 

Le travail mis en question doit alors être envisagé sous ses dimensions expressive (la valeur d’usage du travail pour soi-même), publique (en relation avec les autres et aux frontières des organisations et des institutions) et politique (sur l’espace public et dans le cadre d’une citoyenneté active). Les configurations dans lesquelles sont mobilisées tâches, œuvres, activités, ressources (matières, connaissances, règles partagées et méthodes, espaces et lieux, etc.) sont fortement conditionnées par l’existant et les contextes institués, mais s’en affranchissent aussi, sous des formes plus ou moins en rupture (comme les coopératives ou plus encore les coalitions entrepreneuriales en communs), ou jouant le paradoxe comme les « entreprises à but d’emploi » par exemple.

 

Cet axe invite également à inscrire ces réflexions dans le cadre des problématiques qui mettent en question les formes salariales et de l’emploi, celles qui se formule en avançant la notion d’emploi solidaire, de sécurisation de l’emploi, celles qui mettent en avant les notions de contribution (et de revenus de la contribution), ou les notions de revenus, inconditionnels ou conditionnés (par la contribution à la transition écologique, notamment).

 

 

Axe 3. Marché, redistribution et réciprocité

 

A travers l’axe 3, une analyse des modèles socio-économiques de ces formes inédites d’actions collectives pourrait être envisagée. Depuis le commencement de ces activités de recherche, la ChairESS HDF a développé une expertise importante sur les modèles socio-économiques de l’ESS, entre autres en comparant les caractéristiques socio-économiques de divers mouvements de pratiques au sein de l’ESS. Dans le prolongement de ce travail, la Chaire souhaite approfondir l’étude des modèles de ces initiatives. Par exemple avec l’étude du modèle « contributif » proposé par la CAE OPTEOS et l’association ANIS qui fournit un exemple de ces nouveaux modes d’entreprendre dans les territoires. La ChairESS est également engagée dans l’étude de l’expérimentation Territoires Zéro Chômeurs sur deux territoires de la MEL. Compte tenu des enjeux que représente cette expérimentation pour la dizaine de territoires engagés en France, la Chaire souhaite en poursuivre l’investigation.

 

Ces initiatives sont encore en expérimentation d’un modèle socio-économique pérenne. La viabilité économique recherchée fait l’objet de questionnement sur la définition de l’économie dans les rapports avec les partenaires, notamment publics mais aussi au sein des organisations. Une définition formelle de l’économie ne mobilisant que le marché est dominante dans nos sociétés. Pourtant, l’économie substantielle de ces initiatives s’appuie au quotidien sur la mobilisation de ressources issues du marché, de la redistribution (appuis publics, subventions, voire fondations) et de la réciprocité (réseaux de solidarité, bénévolat). Cette hybridation est parfois assumée dans la durée mais le détachement vis-à-vis de la redistribution voire de la réciprocité peut aussi être recherché. La réciprocité prend aussi des dynamiques différentes : entraide entre les commoners sur la base de l’auto-organisation, aide aux de chômeurs en cherchant leur participation…

 

 

Axe 4. L’impact socio-territorial

 

L’évaluation de l’action de ces initiatives uniquement sous un angle économique, même plurielle, est insuffisante pour faire reconnaître leurs activités. Pour cette raison, elles cherchent à valoriser leurs effets sur la société et leur territoire. Les dimensions mobilisées de leur impact sont multiples : 1) budgétaires en montrant les économies de dépenses publiques qu’elles permettent de réaliser et qui pourraient compenser les aides attribuées (c’est notamment l’argumentaire de TZC) ; 2) social en mettant l’accent sur leur capacité de mobilisation des compétences des acteurs mobilisés mais aussi sur l’utilité sociale des activités développées ; 3) environnemental en axant leurs activités sur des enjeux écologiques (Tilt)… Les modalités d’évaluation de ces bénéfices collectifs sont complexes et font l’objet de controverses qui limitent le recours à ces méthodes en tension entre des approches managériales ou plus participatives impliquant les différentes parties prenantes territorialisées.

 

Dans ses problématiques territoriales, il pourrait être pertinent de sortir d’une approche trop exclusive en termes d’impact, approche qui n’est cependant pas sans effets bénéfiques de compréhension immédiate. Il s’agirait aussi de mieux comprendre les dynamiques écosystémiques qui se mettent en œuvre, leurs finalités, leurs conditions, leurs modalités spécifiques d’évaluation et de reconnaissance qui pourraient être en tension avec les logiques qui président à la structuration du contexte. Les approches évaluatives et comparatives sont toujours riches d’enseignement à condition de qualifier spécifiquement ce que l’on compare et évalue.

En quête d’une rémunération garantie pour les artistes

Avec le Réseau Salariat  et son Groupe Culture

Je participe aux travaux du Réseau Salariat Groupe Culture. Ma participation aux travaux du Groupe est fondée sur ma forte implication auprès d’artistes et de collectifs. Avec eux, je constate que le maintien de leurs activités est de plus en plus lié à des pratiques interdisciplinaires du point de vue des domaines et formats artistiques et que leurs pratiques sont de plus en plus ouvertes à des coopérations avec d’autres « travailleurs » dont ils partagent les ressources et les projets.

Dans ces contextes, la question de la rétribution est tout à fait essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’elle dépend des conditions d’équilibre et de pérennité des formats de rémunération, par-delà les différences de statuts et les types d’emploi. En effet, comment prendre en compte collectivement, et même au regard des désirs de créer dans des relations de coopération, les situations créées par les projets de création artistique partagés par ceux qui relèvent du statut de salarié intermittent et ceux qui se rémunèrent par des « avances sur droits d’auteur »… ?

Les éléments avancés dans les travaux menés au sein du Réseau Salariat, posent les bases d’une « cible » susceptible de répondre aux attendes de nombreux contributeurs à ces pratiques artistiques/culturelles partagées. Certes, il faut encore enrichir la cible pour qu’elle offre une perspective désirable. Mais, comment la mettre en œuvre, en continuant à l’élaborer  avec les personnes concernées tout en s’appuyant sur toutes les potentialités d’alternative déjà en germe.

Aujourd’hui, le contexte est rendu encore plus difficile par la crise sanitaire qui ne fait que renforcer celle déjà là par l’extension du prima néolibéral donné au tout marché que ne contrebalance que peu une intervention publique de plus en plus alignée sur la dynamique néolibérale. Pourtant, les voies alternatives sont déjà au travail au sein des collectifs artistes. Ces collectifs n’ont pas attendu des contextes plus favorables pour exploiter des opportunités de développer des alternatives en termes d’agencement de leurs activités et de leurs formes partagées de rémunération.

Mais, toutes les potentialités sont loin d’avoir été repérées, expérimentées et soutenues pour qu’elles soient plus effectives par leur début de reconnaissance. Plus que normaliser la cible, il me semble que c’est le chemin vers ces formes mutualisées de rémunération pérenne qu’il faut mieux maîtriser pour en faire une vraie alternative.

Ces potentialités, quelles sont-elles ?

Il y a déjà ce que pourrait permettre l’extension du régime des intermittents, en réduction des heures exigées et en reconnaissance de davantage d’activités.

Une autre voie me semble être représentée par les expériences d’auto ou de co rémunérations au titre de contributions à des projets faisant l’objet de budgets contributifs. Ces rétributions peuvent être cumulées sur un statut de salarié, sous contrat CAPE ou de salarié coopérateur, au sein d’une CAE, coopérative d’activité et d’emploi. Évidemment, elles demeurent dépendantes de la hauteur des financements des projets de création.

Dans l’état actuel de mes réflexions sur ces potentialités de rémunération garantie et pérenne, deux questions préalables me semblent se poser. Leur non prise en compte pourrait mettre en cause toute perspective de salariat continué.

La première question est celle de l’autonomie créative et de la garantie de non subordination. Une des façons « simple » et un peu défensive d’y répondre, en minorant de ce fait les contraintes de subordination, est, pour la personne, ici l’artiste, de multiplier et diversifier les relations contractuelles entrainant rétribution ; créant ainsi davantage d’indépendance par la multiplication des liens qui pourraient être assimilés à de la dépendance. Mais, c’est au risque de la précarisation ou de l’isolement s’il n’y a pas de dispositif collectif de sécurisation, en communs par exemple. De fait, il faut constater que les pratiques de création et les processus à l’œuvre révèlent une diversité de formes de coopération, non seulement dans les activités de création/fabrication/diffusion proprement dites, mais aussi dans le recours à des ressources mutualisées pour  créer les conditions économiques et institutionnelles de production de ces œuvres. Les collectifs dans le spectacle vivant pratiquent déjà ces formes et agencements mutualisés. D’autres collectifs, associant des artistes plasticiens à d’autres plus aguerris aux formes du spectacle vivant, notamment ceux porteurs de lieux partagés, le découvrent à leur tour.

La seconde question est celle de la logique de rétribution et de ses liens avec les valorisations et donc les évaluations en travail. La difficulté repose ici sur la nature de l’institution sur laquelle s’appuie le principe de rétribution. Bernard Friot fait remarquer que « ce n’est pas le contenu d’une activité qui conduit à la définir comme du travail, mais l’institution dans laquelle elle s’inscrit ».

Du fait de la situation salariale d’où l’on vient, un premier moment de recomposition des formes de rétribution, me semble devoir être d’assurer la déconnexion des formes de rétribution de leur évaluation en travail marchandise. C’est cette déconnexion qui est assurée par les expérimentations de rétributions en termes de contribution.

Dans le contexte d’un « écosystème contributif » nous expérimentons dans les Hauts de France, cette forme de mobilisation de budgets et revenus contributifs. Un numéro de la petite revue « Imaginaire Communs » éditée par le collectif Catalyst ANIS, en cours de publication, fait une première présentation de ces expérimentations.

Mais, cette première déconnexion apparente ne peut manquer d’un appeler une autre, par une institution qu’il nous reviendrait de créer en nous appuyant sur des logiques solidaires existantes. L’important serait ici qu’elle ne relève pas d’une solidarité marginale et défensive mais repose bien sur un principe de contribution en activités et travail ainsi que d’engagement et d’utilité sociale reconnus. Il est de ce point de vue intéressant de regarder ce qui a commencé à se profiler comme « salariat, au-delà du salariat » (M-C. Bureau et A. Corsani, eds.) et comme « emploi, au-delà de l’emploi » (A. Supiot, ed.) pour reprendre les titres de certaines synthèses de travaux de recherche sur ces thématiques.

C’est ici que la créativité politique et institutionnelle devrait s’exercer pour envisager ces institutions à différents niveaux d’intervention. Cela devrait/pourrait être tout d’abord un niveau local, en phase avec les contenus d’activités, leurs domaines et territoires d’expression et de réalisation, au plus proche des salariés individuels et personnes morales associés à leur « gouvernance », dans une logique de « caisse primaire » par exemple. Mais, cela devrait / pourrait tout autant, ou aussi, être un niveau plus global national, relevant d’une logique de fonction publique.

Certains collectifs d’artistes expérimentent des formes de mise en communs des projets, budgets et modalités de rétribution à la marge des dispositifs réglementaires actuels. Ma préoccupation est de nourrir ces expérimentations, de les conforter et les pérenniser en les mettant dans une perspective « progressiste », mais sans les renvoyer à un horizon politique, certes souhaitable, mais pas immédiatement atteignable.

Conditions de la création artistique

Des artistes, seul.e.s ou en collectifs, s’interrogent [i]sur les conditions qui leur sont faites ; celles qu’ils.elles connaissent dans leur parcours de vie et de travail, celles des activités qu’ils.elles impulsent, souvent en relations avec d’autres que l’on ne peut que marginalement qualifier de « clients » et que l’on ne peut plus dénommer « publics » sans préciser la nature des intermédiations et interactions qui s’opèrent au sein de processus et espaces de « publicité »[ii]. Ce sont aussi les conditions faites aux agencements collectifs (compagnies, associations, selon qu’ils mettent leurs activités en réseaux, ou qu’ils les développent de façon coopérative) qu’ils.elles se donnent pour faire vivre leurs projets et pratiques de création.

Ces interrogations participent de controverses qui portent aussi bien sur les conditions générales, génératives, de la création artistique elle-même ; conditions de leur existence et de leur capacité à générer des activités à valeurs sociétales, culturelles et éthico-politiques. Elles portent aussi sur les conditions socio-économiques, intermédiaires, qui président aux situations dans lesquelles des pratiques se mettent à l’œuvre engageant autant de processus d’interactions et d’intermédiations dans une diversité de positions socio-économiques pratiquées par des personnes physiques et morales. Ces interrogations portent enfin sur les conditions particulières, singulières, faites à ceux qui font le projet d’en vivre.

 

Conditions génératives

Au premier niveau de controverse la question qui se pose est celle de la possibilité même de la création et de ce qu’il est convenu de nommer « art » dans un rapport à l’idée largement partagée d’une valeur inconditionnelle de la culture.

L’art serait « impossible » nous dit Geoffroy de Lagasnerie, ou à la condition de ce qu’il appelle une « éthique cynique » qu’il oppose à l’éthique de la marginalisation[iii].

Mettre en avant cette éthique cynique supposerait alors, et tout d’abord, de « s’autoriser ». Considérons, ici aussi avec Geoffroy de Lagasnerie, au fait que « penser la création ce serait donc essayer de saisir la singularité et ses conditions de possibilité », et donc d’en comprendre l’émergence de capacités de prise d’initiative[iv] . Avec cette éthique cynique, il s’agirait aussi de « résister ». Gilles Deleuze argumente le fait que que « créer, c’est résister »[v] ; ce n’est pas avant tout partager des idées et coopérer. C’est aussi  « s’expliquer ». Avec de Lagasnerie disons que, plutôt qu’être « pédagogique », la posture artistique éthique cynique serait de proposer des « dispositifs d’énigmatisation »[vi]. De ce point de vue il la définit par l’équation qu’il qualifie d’ « infernale » : « fiction + énigmatisation ». Ce serait enfin « s’opposer ». Ici encore, considérons qu’une éthique des œuvres suppose tout d’abord de rompre avec l’ensemble des représentations qui conduisent à ne pas prendre ne compte le monde, tel qu’il est. C’est aussi rompre avec ces représentations pour qui l’art est, en tant que tel, oppositionnel, en sorte qu’il n’y aurait pas à se poser de question. Or, la création se pratique en dispositifs. On n’y échappe pas.  Pour de Lagasnerie , « une pratique apolitique représente une impossibilité logique », « toute pratique ratifie ou consolide des dispositifs de pouvoir » (de Lagasnerie, 2020, p.25). L’opposition ne serait pas entre une prétendue neutralité et un impact politique implicite. Elle serait plutôt, ou devrait être, entre potentialité de conformation ou potentialité d’opposition. Dans cette perspective, l’expérience esthétique, affirmation de valeur de pureté, de contentement autosuffisant, d’inutilité existentielle, serait « dotée d’une dimension critique car anti-utilitariste dans un monde que l’on se représente dominé par la norme de l’intérêt » (idem, p.27). Le formalisme orienté serait alors force subversive. Mais, on pourrait se demander s’il ne s’agit pas de faire diversion, par divertissement, de dévier les énergies, de créer des moments de suspension par rapport à l’ordre ordinaire et aux tensions qui le traversent. Avec de Lagasnerie, posons l’axiome qu’il n’y a pas de dimension esthétique. La croyance dans l’existence d’un univers de pratiques et de jugements qui s’inscrirait en rupture avec le fonctionnement ordinaire du monde et où l’action des forces qui animent celui-ci serait suspendue, n’a pas de sens. Il n’y a pas de pratique artistique qui ne soit inscrite dans des dispositifs culturels. Et on peut définir une démarche artistique comme une action qui va perturber, mettre en question ou consolider ces dispositifs (idem, p.32).

 

Conditions intermédiaires

D’une part, il n’y a pas de pratique artistique qui ne soit pas inscrite dans des dispositifs culturels, plus ou moins institués. Les projets «  en résidence » dont on sait l’importance pour le financement des projets de création en sont un exemple majeur. Il est de point de vue important de s’interroger sur le fait qu’ils sont relativement peu connus des artistes qui y ont peu recours, surtout s’ils sont peu impliqués dans des collectifs ou liés aux réseaux de la création artistique. Ces dispositifs interviennent au sein d’un champ des pratiques artistiques dans lequel les rapports entre les acteurs de la création présentent des formes variées d’interactions et sont porteurs d’activités en intermédiations.

En effet, de plus en plus souvent, désormais, on pourra qualifier ces pratiques artistiques comme « ouvertes » ou « plurielles » dans la mesure où elles ne correspondent pas aux séquences attendues de ce que l’on envisage au titre des chaînes de valeur ordinaire, finalisées par des échanges marchands. Les pratiquants de ces intermédiations de la création artistique ne sont plus, ou plus seulement, les intermédiaires reconnus et stabilisés des « mondes de l’art ». Certes, ces derniers sont encore les acteurs reconnus de ces mondes, souvent regroupés en organisations ou réseaux professionnels qui s’efforcent de représenter, protéger et faire davantage reconnaître des spécificités de leur positionnement. Il en est ainsi des critiques, curateurs, commissaires d’exposition, agents d’artistes, producteurs, diffuseurs. Mais, on peut constater que, dans une proportion qu’une étude systématique pourrait nous montrer, de plus en plus, il s’agit alors davantage de rôles et missions, transitoirement ou plus durablement occupés, sur base de dispositions et compétences portées par certains, que de véritables professions et donc de positions socio-économiques professionnalisées et reconnues en « métier s». Les réseaux qui portent ces positions, par exemple le réseau des commissaires d’exposition (CEA), se font l’écho de ces transformations. La connaissance fine de ces dispositions, à l’œuvre dans les pratiques de création, mais qui ne sont pas des positions professionnalisées permanentes et des transformations qu’elles révèlent dans les processus de création, est ici particulièrement utile et éclairante. C’est dans cette même logique de décomposition et recomposition des dispositions et positions que des profils composites et hybrides émergent et donnent lieu à des parcours singuliers, à différents niveaux de reconnaissance professionnelle, sous différents statuts ou régimes de rémunération. C’est aussi dans cette logique que l’on peut envisager la mise en œuvre de dispositions de la part de certains qui œuvrent en l’absence de rétributions malgré leurs contributions ; ce à quoi on identifie le « bénévolat » ou certaines pratiques que l’on continue à désigner comme pratiques amateures, avec les différentes positions « artistes », plus ou moins professionnalisées et relevant de différents logiques de professionnalisation. Ces pratiques de création et les processus auxquelles elles correspondent participent de cette « créativité diffuse » dont Pascal Nicolas Le Strat restitue toute la nouveauté et la complexité[vii]. Elles constituent des milieux de la création, comme autant d’écosystèmes anthropiques générateurs d’utilités artistiques en communs. Il faudrait envisager les conséquences de ces pratiques désormais, en partie, reconnues sur notre compréhension du « geste artistique ». Cela rend d’autant plus importante la compréhension fine des singularités que l’on peut y percevoir tant au niveau des agencements que prennent ces pratiques collectives, qu’au niveau des individualités « artistes » elles-mêmes.

 

Conditions particulières, singulières

Avec ces pratiques de créativité diffuse se sont autant de profils spécifiques d’artistes et d’auteurs qui s’affirment, en décalage avec les représentations et les formes de reconnaissance sociale et juridique, au travers de l’exercice du droit d’auteur, droits de la propriété intellectuelle. L’auteur individuel et collectif demeure en droit, mais il tend de plus en plus à cette forme d’auteur que certains commencent à appréhender comme un  auteur « dispersé ». Il n’est pas étonnant que cette approche de la qualité de l’auteur se trouve problématisée parmi les mondes de la création artistique par ceux qui portent les réseaux de lieux de création que sont les lieux intermédiaires et indépendants (Coordination Nationale des Lieux Intermédiaires Indépendants-CNLII) et les collectifs qui les animent (par exemple Artfactories/Autre Part)[viii].

Quelles conditions socio-économiques sont-elles réservées pour les porteurs de ces pratiques ouvertes et plurielles de création d’utilités artistiques communes ? A ces utilités correspondent autant d’œuvres dont les logiques de valorisation socio-économique ont peu à voir avec les formes marchandes, même si elles peuvent, pour une part, large pour certains artistes reconnus, relever d’une logique essentiellement marchande.

Ainsi, l’existence et la pérennité des activités de création artistique sont de plus en plus liées à des pratiques interdisciplinaires du point de vue des domaines et formats artistiques. Ces pratiques sont aussi de plus en plus ouvertes à des coopérations, d’une part, entre artistes plus ou moins professionnalisés et, d’autre part, avec d’autres « travailleurs » dont ils partagent les ressources et les projets.

Dans ces contextes, la question de la rétribution est tout à fait essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’elle dépend des conditions d’équilibre et de pérennité des formats de rémunération, par-delà les différences de statuts et les types d’emploi. En effet, comment prendre en compte collectivement, et même au regard des désirs de créer dans des relations de coopération, les situations créées par les projets de création artistique partagés par ceux qui relèvent du statut de salarié intermittent et ceux qui se rémunèrent par des « avances sur droits d’auteur »… ?

Des réflexions et propositions avancées par certains visent à répondre aux attentes de nombreux contributeurs à ces pratiques artistiques/culturelles partagées. Cette perspective consisterait à envisager des formes étendues et généralisées de sécurisation salariale, sous différentes modalités[ix]. Ces propositions en termes de « salariat continué » devant assuré une rémunération pérenne, garantie, se feraient principalement sur bases de cotisations sociales et dans le cadre d’une gouvernance telle que celle pratiquée aux origines de la Sécurité Sociale, par les partenaires sociaux directement et exclusivement. Ces propositions ont besoin d’être enrichies et éprouvées par des expérimentations convaincantes pour offrir une perspective désirable aux acteurs sociaux. Mais, pour cela, il leur faut s’appuyer sur toutes les potentialités d’alternative déjà en germe dans ces expérimentations ?

Ces propositions ne font que reprendre en les systématisant des évolutions qui se font jour dans les formes salariales existantes. La première piste de réflexion sur ces questions est celle qui prend en compte les déconnexions qui s’opèrent entre le salarié et le cadre réglementaire de subordination que représente son « contrat de travail ». Autonomie, hétéronomie, subordination, autonomie de deuxième génération, para subordination, quasi subordination, toutes ses qualifications de relations de travail plus ou moins instituées, révèlent les « frontières mouvantes du salariat »[x]. Mais, le mouvement d’extension du salariat dans cet au-delà, en autonomie relative avec multi dépendance, connait des blocages, voire des retournements. Les juges saisis sur ces questions ont souvent visé la restriction plutôt que l’élargissement du champ d’application du Code du Travail (Bureau, Corsani, 2012, p.12). C’est bien ce que constate Alain Supiot lorsqu’il souligne que : « la logique des frontières mouvantes que sous-tend l’extension du salariat est fort limitée car elle présuppose une invariance du travail salarié et du travail indépendant et leur opposition « en noir et blanc. (…) Dès lors, il s’agit plutôt de reconnaître l’existence d’une « zone grise » entre travail indépendant et travail salarié »[xi].

Cette « zone grise » dont parlent ces auteurs est aussi le résultat concret des mobilisations et des expérimentations menées aux « frontières mouvantes » des institutions et des réglementations qu’incarnent les droits, droit du travail et droit, dit, droit social. Des figures professionnelles d’exception bénéficient des protections au titre de la dépendance, et malgré une subordination limitée ou faiblement caractérisée : il s’agit, notamment des artistes du spectacle et des journalistes (Bureau, Corsani, idem, p13.) Ainsi, les « intermittents » et les « pigistes » constituent une exception avec des relations de travail marquées par la discontinuité et la déconnection. Les controverses qui marquent l’actualité de ces « statuts » révèlent les enjeux qu’ils pourraient représenter pour l’ensemble des « salariés autonomes », travailleurs de la création artistique.

Mais, toutes les potentialités « au-delà de l’emploi » sont loin d’avoir été réexaminées et éventuellement appropriées par ces mêmes travailleurs dans la conduite de leurs activités de création. Elles sont loin d’avoir été repérées, expérimentées et soutenues pour qu’elles soient plus effectives par leur début de reconnaissance.

Ces potentialités, quelles sont-elles ?

Il y a déjà ce que pourrait permettre l’extension du régime des intermittents, en réduction des heures exigées et en reconnaissance de davantage d’activités.

Une autre voie est représentée par les expériences d’auto ou de co rémunérations au titre de contributions à des projets faisant l’objet de budgets contributifs. Ces expériences sont portées par des écosystèmes locaux qui mettent en avant des principes d’une économie, dite, de la contribution, associée à la perspective d’une économie politique élaborée à partir de ressources en communs[xii]. Des rétributions, auto ou co évaluées au sein de nouveaux espaces de régulation, en communs, peuvent être cumulées en rémunération sur un statut de salarié, sous contrat CAPE ou de salarié coopérateur, au sein d’une CAE, coopérative d’activité et d’emploi. Evidemment, elles demeurent dépendantes de la hauteur des financements des projets de création.

Mais ces expérimentations ne concernent que peu la rémunération des activités liées à la création artistique. Dans l’état actuel des réflexions sur ces potentialités de rémunération garantie et pérenne et de leur extension au champ de la création artistique, deux questions préalables se posent. Leur non prise en compte pourrait mettre en cause toute perspective d’extension de ces expérimentations et leurs évolutions possibles vers un éventuel salariat continué.

La première question est celle de l’autonomie créative et de la garantie de non subordination. Une des façons « simple » et un peu défensive d’y répondre, en minorant de ce fait les contraintes de subordination, est, pour la personne, ici l’artiste, de multiplier et diversifier les relations contractuelles entrainant rétribution ; créant ainsi davantage d’indépendance par la multiplication des liens qui pourraient être assimilés à de la dépendance. Mais, c’est au risque de la précarisation ou de l’isolement s’il n’y a pas de dispositif collectif de sécurisation, en communs par exemple. De fait, il faut constater que les pratiques de création et les processus à l’œuvre révèlent une diversité de formes de coopération, non seulement dans les activités de création/fabrication/diffusion proprement dites, mais aussi dans le recours à des ressources mutualisées pour  créer les conditions économiques et institutionnelles de production de ces œuvres. Les collectifs dans le spectacle vivant pratiquent déjà ces formes et agencements mutualisés. D’autres collectifs, associant des artistes plasticiens à d’autres plus aguerris aux formes du spectacle vivant, notamment ceux porteurs de lieux partagés, le découvrent à leur tour.

La seconde question est celle de la logique de rétribution et de ses liens avec les valorisations et donc les évaluations en travail. La difficulté repose ici sur la nature de l’institution sur laquelle s’appuie le principe de rétribution. Bernard Friot fait remarquer que « ce n’est pas le contenu d’une activité qui conduit à la définir comme du travail, mais l’institution dans laquelle elle s’inscrit ».

Du fait de la situation salariale d’où l’on vient, un premier moment de recomposition des formes de rétribution, serait d’assurer la déconnexion des formes de rétribution de leur évaluation en travail marchandise. C’est cette déconnexion qui est assurée par les expérimentations de rétributions en termes de contribution.

Mais, cette première déconnexion apparente ne peut manquer d’un appeler une autre, par une « institution » originale que les porteurs de ces activités de création artistique, impliqués dans ces expérimentations, ne pourraient éviter de créer en s’appuyant sur des logiques coopératives  existantes. Du fait de la structuration politique du champ socio-politique dans lequel ces activités opèrent, l’important serait ici que cet agencement volontaire ne relève pas d’une solidarité marginale et défensive mais repose bien sur un principe de contribution en activités et travail ainsi que d’engagement et d’utilité sociale reconnus. C’est ici que la créativité politique et institutionnelle ne manquera pas de s’exercer pour envisager ces agencements en institutions à différents niveaux d’intervention. Cela pourrait être tout d’abord un niveau local, en phase avec les contenus d’activités, leurs domaines et territoires d’expression et de réalisation, au plus proche des salariés individuels et personnes morales associés à leur « gouvernance », dans une logique de « caisse primaire » par exemple. Mais, cela pourrait tout autant, ou aussi, être un niveau plus global national, relevant d’une logique de fonction publique.

Aujourd’hui, le contexte est rendu encore plus difficile par la crise sanitaire qui ne fait que renforcer celle déjà là par l’extension du prima néolibéral donné au tout marché que ne contrebalance que peu une intervention publique alignée sur la dynamique néolibérale. Pourtant, les voies alternatives sont déjà au travail au sein des collectifs artistes. Ces collectifs n’ont pas attendu des contextes plus favorables pour exploiter des opportunités de développer des alternatives en termes d’agencement de leurs activités et de leurs formes partagées de rémunération.

Certains collectifs d’artistes expérimentent des formes de mise en communs des projets, budgets et modalités de rétribution à la marge des dispositifs réglementaires actuels. Leur préoccupation est de nourrir ces expérimentations, de les conforter et les pérenniser en les mettant dans une perspective économico politique, mais sans les renvoyer à un horizon politique, certes riche de visées utopiques, mais inatteignables.

Plus que normaliser une cible utopique, il semble que c’est le chemin vers ces formes mutualisées de rémunération pérenne que semblent prendre les porteurs de ces activités de création artistique, qu’ils s’efforcent de mieux maîtriser pour en faire une vraie alternative.

Mais, pour cela, Il leur faut mieux comprendre les parcours socio professionnels et socio-économiques de la création artistique et les conditions d’existence de celles et ceux qui sont au cœur de ces pratiques de création.

 

[i] Ces quelques réflexions sont le résultat d’une  recherche collective, menée en « conversation active réflexive » avec des artistes plasticiens, notamment le collectif Groupe A, www.groupeacoop.org

 

[ii] Publicité s’entend ici comme principe médiatisant le droit et la politique. Cf. J-M. Ferry, « Civilité, légalité, publicité, considérations sur l’identité politique de « l’homme européen » », Revue d’éthique et de théologie morale, n°267, 2011.

[iii] « Des pratiques artistiques qui se pensent comme oppositionnelles sont très souvent inoffensives et le narcissisme de l’art contemporain constitue un obstacle à l’invention d’une esthétique efficace. Je suis persuadé que la pureté et la radicalité politiques ne se mesurent pas à l’intention subjective mais à l’action objective. Et si nous voulons penser correctement notre situation dans le monde et notre capacité à y intervenir, il est important de poser qu’il y a différence entre être soumis à des dispositifs et les utiliser. Nous ne pouvons pas nous abstraire du monde, nous ne pourrons jamais être innocents et nous ne pouvons échapper à la (re)production des normes. Mais nous pouvons néanmoins tirer profit de cette situation en manipulant ces dispositifs, en essayant de les faire jouer les uns contre les autres afin d’essayer de produire des effets qui leur échappent. C’est la raison pour laquelle , à l’éthique de la marginalisation, que je comprends mais que je crois stratégiquement inefficace, à l’idéologie esthétique, je pense qu’il serait possible d’opposer quelque chose qui apparaîtra peut-être comme une impossibilité- que je propose d’appeler une éthique cynique : être cynique, c’est utiliser des forces du système pour imposer ses propres narrations et déjouer les systèmes. », L’art impossible, Geoffroy de Lagasnerie, PUF, 2020, p.71-72.

[iv] En termes d’écologie des idées l’approche de la création centrée sur l’artiste comme auteur acteur sous le registre de l’exception et de l’invention n’explique pas les conditions d’émergence de la singularité. « Lorsqu’on se concentre sur les accidents biographiques qui ont affecté une trajectoire individuelle, sur les étapes qui ont abouti à la naissance d’une personnalité atypique et remarquable (on parle ainsi fréquemment d’une « sociologie de l’exception »), on oublie à peu près totalement de s’interroger, d’un point de vue plus radicalement sociologique et historique, et donc aussi plus politique, sur ce que l’on pourrait appeler les forces sociales de l’innovation et celles de la conservation, c’est-à-dire sur les différents fonctionnements possibles de l’espace intellectuel (et de l’Université), ainsi que sur leur capacité différentielle à produire ou non des types d’hommes et de femmes prédisposés à penser de manière novatrice et hérétique. », Logique de la création, G. de Lagasnerie, Fayard, 2011, p.16.

[v] https://contemporaneitesdelart.fr/gilles-deleuze-quest-ce-que-lacte-de-creation/

[vi] « La problématique éthique (cynique) conduit à questionner des dispositifs constitutifs de ce que nous appelons le travail artistique : la fiction, l’abstraction, le formalisme…Elle conduit également à interroger la valeur de ce que je propose d’appeler les dispositifs d’énigmatisation. Par ce terme je veux désigner une idéologie très puissante dans le champ artistique, qui prend souvent la forme d’une dévalorisation de la « pédagogie », de l’explicite, du « dit » et qui consiste à poser que, pour être dotée de valeur, une œuvre doit nécessairement ne pas dire ce qu’elle dit, ou ne pas le dire directement, ou le cacher, ou simplement l’évoquer…Être « pédagogique » est peut-être l’une des accusations les plus violentes qu’un artiste peut subir. Cette modalité de conception des œuvres est même parvenue à être relégitimée dans certains secteurs faussement critiques à travers la revendication de la mise en place de démarches « non autoritaires » qui n’« imposeraient » rien au public, le laisserait libre d’investir dans l’œuvre les affects qu’il souhaite – en sorte que l’art qui se proclame pour des raisons politiques non autoritaires retrouve paradoxalement des exigences propres à l’art le plus élitiste : l’implicite, l’allusif, le symbolique… En un sens, on pourrait définir le domaine esthétique contemporain par l’équation infernale : « fiction + énigmatisation. », L’art impossible, idem, p.45-46.

[vii] « L’impact de la créativité diffuse se fait particulièrement sentir sous la forme d’une banalisation des procédés et des opportunités d’appariement des activités, ce que la sociologie qualifie aussi d’hybridation ou de mixité. (…)  En combien d’occasions la pratique artistique s’apparie naturellement à d’autres, à des activités d’aménagement pour déboucher sur une véritable signature urbanistique, à des pratiques éducatives qui forment le spectateur et favorisent la diffusion des œuvres, aux politiques de communication des villes qui en renforcent alors l’attractivité, et encore, mais sur un mode jugé parfois indigne, avec toutes sortes d’initiatives entrepreneuriales, qu’elles soient prises dans le domaine du design, de la publicité, de la mode… Face à la prolifération de ces hybrides, deux attitudes sont possibles, soit se crisper sur la pureté du corpus artistique et sa défense, et ne pas voir dans ces hybrides que des pratiques dévoyées ou des activités de simple survie qui, d’une manière ou d’une autre, nuisent au véritable travail de création, soit, à la manière des nouveaux travailleurs « créatifs-intellectuels », les concevoir comme des tenseurs ou des passeurs qui confrontent l’art à d’autres contextes d’action. », Une sociologie du travail artistique, Artistes et créativité diffuse, Pascal Nicolas Le Strat, Ed. L’Harmattan, 1998, p.14.

[viii] Cf. Faire commun(s), comment faire ?, Actes du 3ème Forum national des lieux intermédiaires & indépendants, Rennes, juin 2019, www.cnlii.org.

 

[ix] Ces perspectives sont élaborées au sein d’un groupe de chercheurs et artistes, appelé Réseau Salariat, dont Bernard Friot est l’un des principaux animateurs (L’enjeu du salaire, Bernard Friot, La Dispute, 2012).

[x] Un salariat au-delà du salariat ?, M-C. Bureau, A. Corsani (eds.), Presses Universitaires de Nancy, 2012.

[xi] Au-delà de l’emploi, Transformations du travail et devenir du droit du travail en Europe, Alain Supiot (ed.), Flammarion, 1999.

[xii] Dans le contexte d’un « écosystème contributif » des expérimentons vont dans ce sens, en Hauts de France, sous forme de mobilisation de budgets et revenus contributifs. Un numéro de la revue « Imaginaire Communs » éditée par le collectif Catalyst ANIS, en cours de publication, fait une première présentation de ces expérimentations.

 

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Répondre à l’éco-conditionnalité du projet stratégique PSTET, porté par la MEL

Répondre à l’éco-conditionnalité du projet stratégique PSTET, porté par la MEL :

Participer aux Hubs thématiques et faire face aux défis du territoire, par les communs

 

La MEL va mettre en œuvre son projet stratégique de transformation économique du territoire (PSTET). Les grands axes définis portent la marque d’une orientation qui pourrait être discutée au regard des exigences d’une transition économique écologique et socio politique. La « gouvernance du projet » relève d’une alliance entre le Préfet, les présidences de la MEL et de la Région, du MEDEF et du comité Grand Lille, de la CCI et de la CMA, de l’Université de Lille et de l’Université Catholique de Lille, de l’Agence d’Urbanisme (ADULM).

Il n’en demeure pas moins que certains dispositifs d’action socioéconomique proposés pourraient permettre de montrer comment et combien la contribution d’une dynamique « en communs » pourrait être porteuse de transformation, tout en répondant aux exigences de transition et développement durable.

Une présentation  a été faite de ce projet lors d’une réunion ciblant les partenaires ESS par Bernard  Haesebroeck VP Action Economique et en charge de l’ESS au sein de la MEL, porteur de ce projet. L’interprétation qu’il en a fait lors de la discussion montre que des marges de manœuvre existent pour que les acteurs économiques ouverts aux problématiques des économies ESS et transformatrices, de la transition et des communs, s’en saisissent.

De ce point de vue, dans ce projet, une attention et mobilisation particulière pourraient être apportées aux dispositifs de gouvernance en « hubs », en s’interrogeant sur leur composition face aux défis proposés qui sont assortis de propositions faites au titre de l’  « Eco-conditionnalité ». L’importance donnée aux hubs dans le projet présente de belles potentialités d’actions en communs. Elle pourrait permettre de faire prévaloir le commun, une dynamique qui priorise l’utilité et l’impact socioéconomique sur les intérêts partisans. Telles qu’elles sont formulées, en liens avec des « défis », les propositions auront besoin d’être enrichies de dynamiques transformatrices.  Celles-ci ne peuvent venir que d’une impulsion plus grande donnée à des propositions alternatives, notamment celles qui se nourrissent de la perspective des communs. C’est une hypothèse forte qui mérite d’être creusée et de nourrir d’indispensables expérimentations.

Le projet ne se contente pas d’évoquer une « éco-conditionnalité ». Il se propose de doter ce principe  de moyens destinés à la rendre effective : concevoir des « marqueurs de transformation »,  rédiger une « charte d’engagement », mettre en place des « contrats d’accompagnement ».

Contribuer à mettre en œuvre l’« Eco-conditionnalité » dont parle le projet de la MEL oblige à se soucier des conditions de la création pérenne des activités, de l’impact social et écologique des activités développées, des utilités sociales générées. Cela ne pourra se faire sans expérimenter et faire évoluer le cadre institutionnel et réglementaire. L’innovation à laquelle le projet fait référence doit conduire aussi à autant d’innovations réglementaires, en particulier dans la façon de privilégier les usages, en droit, et donc à s’interroger sur les droits sociaux, les droits culturels, dans leurs rapports aux droits d’usages. Dans cette logique, envisager l’éco-conditionnalité, ne pourra manquer de s’accompagner, d’innovations dans les modes d’accompagnement de la création d’activités, dans le financement des communs qui la rendent possible et accessible, dans la création et la reconnaissance de coalitions entrepreneuriales permettant leur mise en œuvre en sécurisant les rémunérations par une logique de salariat continué (pensons aux résultats obtenus par les actions engagées au titre de Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée). En plus du recours à des dispositifs d’emploi relevant du niveau national, cela devrait pouvoir se faire, au niveau métropolitain, en intégrant des éléments d’une gestion paritaire des cotisations prélevées sur le travail, notamment celui généré par les activités développées. L’innovation sociale pour laquelle M. Haesebroeck lançait un appel trouverait ici tout son sens transformatif.

Nous pourrions réfléchir à ce qu’une approche « en communs » de cette dynamique d’alliance en hubs pourrait donner. Cette approche pourrait porter sur l’ensemble du projet, mais aussi et surtout, plus concrètement, sur certains d’entre eux, où les potentialités d’une mobilisation en communs semblent plus accessibles, réalistes et concrètes.

La perspective n’est pas ici celle d’une confrontation sur les orientations que reflètent l’architecture et la gouvernance globale du projet mais celle d’une contribution collective et ouverte.

Une initiative pourrait être prise en ce sens pour mobiliser, à l’économie des ressources, capacités et disponibilité des personnes physiques et morales concernées, celles et ceux qui agissent au sein des écosystèmes contributifs en émergence sur le territoire de la MEL, celles et ceux qui sont intéressées par la dynamique de l’Assemblée des Communs qui représente une plateforme ouverte de débat et de partage sur les communs. Cette initiative viendrait continuer et approfondir une réflexion engagée, notamment, à l’occasion des rencontres ROUMICS de 2019 (organisées à Lille par le collectif Catalyst ANIS) qui se proposaient d’explorer les rapports et apports des communs à l’action publique.

La proposition est donc de lancer une première rencontre sur cette thématique des « Hubs et défis en communs », sans exclusive ni volonté d’appropriation partisane.

Cette dynamique pourrait concerner, d’abord, les écosystèmes contributifs, notamment ANIS Catalyst, La Compagnie des Tiers Lieux, les CAE (coopératives d’activités et d’emploi), Opteos et autres, mais aussi, les acteurs et organisations de l’ESS, APES, l’URSCOP, les coopératives, le monde associatif, la ChairEss (Chaire Interuniversitaire en ESS et soutenabilité des territoires).

 

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Quelles dénominations pour les individualités en communs ? Répondre avec Jules Desgoutte

« Porter » et « faciliter » des mises en communs, travailler en relation avec des communs ou dans une perspective en communs, plus encore, vivre des communs , cela commence à caractériser plus que des pratiques marginales, des formes d’action et de travail, des modes de vie….Des questions d’identification et de reconnaissance de ces singularités sociales commencent à se poser. Et on comprend que cela puisse passer par des dénominations, mais il est moins simple qu’il n’y parait.

Pour toi, c’est quoi être commoner ?

Voici quelques semaines, Maïa Dareva posait cette question sur le réseau des réseaux des communs.

Les réponse, ou propositions, n’ont pas tardé. Cela montre une grande attention porté au sujet. Il est de fait que parmi les premiers répondants beaucoup trouvaient là l’occasion d’affirmer un engagement personnel pour les communs. Pour eux, être commoner, c’est d’abord affirmer un accord avec une perspective, et se positionner personnellement en référence à cette perspective, à se déterminer par rapport à cette notion de commun et à la société en communs qu’elle laisse sous-entendre. L’appellation doit alors signifier un engagement éthique et politique. Les réponses allant dans ce sens présenteront de différences de contenus, de priorité de valeurs, mais ne relativisent pas vraiment le rapport au commun. Différents rapports ne se traduiraient –ils pas par des appellations différentes. Ces réponses n’abordent pas ces différences. Des propositions faites en d’autres termes, celui de communeur notamment, argumentent le contexte national, international, d’émergence de ce vocabulaire, mais et se focalisent sur ce même type d’argumentation.

Evidemment, du fait du contexte d’émergence de ce mouvement des communs, et l’inscription des premières entités qui se revendiquent explicitement des communs, certains voient dans les termes commoner, ou communeur, des dénominations possibles pour des travailleurs ou activistes des communs, dans le cadre de processus de « professionnalisation en communs ».

Voulant faire en sorte que soient reconnues des positionnements sociaux émergents, les acteurs « engagés » des communs cherchent à faire valoir des dénominations. Mais, les uns et les autres auraient tort de vouloir nommer hâtivement des personnes aux seuls  titres d’une qualité d’engagement ou de l’exclusivité d’une position professionnelle.

Jules Desgoutte, dans un court texte lumineux, nous en donne les raisons.

Faut-il nommer les personnes ? Le commun est-il affaire de dénomination, est-il, d’abord, affaire de sujet à dénommer ? Mais, le sujet, si sujet il doit y avoir s’agissant de commun, n’est-il pas plutôt l’usage, en tant que « lien indissoluble entre la ressource et les personnes qui en usent » ? Cet usage, in appropriable, ne doit-il pas être mis en avant plus que la personne qui en use, l’usage, avant l’usager en quelque sorte ?

L’élucidation d’une politique des usages, encadrée de droits d’usage est essentielle aux communs. La non qualification a priori des personnes en communs serait alors la force du commun, en même temps qu’une garantie de sa « non enclosure par personnalisation ».

La communauté d’usage et de pratique gomme les distinctions qui seraient établies sur des bases classificatoires préalables ; cette non distinction n’empêchant pas, la confirmant même, la singularité des parcours d’usages.

Relatif à l’usage, la dénomination, s’il en faut une, provisoire, transitoire, ne pourrait que dépendre du parcours d’usage, de son espace de réalisation et de sa durée. Ce parcours d’usage est un parcours de mobilisation diversifiée de compétences, de savoir-faire, en même temps que de niveaux d’implication et d’engagement dans des situations génératrices d’usage. Ce qui compte c’est la part prise au travail du commun ; « dans la durée, qui je suis s’efface au profit de ce à quoi je contribue ».

Merci à Jules Desgoutte de nous mettre en alerte à un moment où on peut s’attendre à ce que s’affirment des forces performatives d’une dénomination plurielle.

 

En réponse à la question : « C’est quoi pour toi être commoner… ? »

Jules Desgoutte

Artefactories/Autrepart

 N’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse des « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est « désindividualiser » par la multiplication et le déplacement des divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation ». 

Michel Foucault, Préface à la traduction américaine du livre de Gilles Deleuze et Felix Guattari, « L’Anti-Oedipe : capitalisme et schizophrénie ».

Pour répondre à la question de Maïa Dereva, dans mon expérience des communs, il y a quelque chose d’important : la force d’invention lexicale de ceux qui les pratiquent. Cette discussion l’illustre. Dans les lieux qui composent le réseau dont je m’occupe, j’ai vu fleurir bien des vocabulaires pour désigner tant les personnes, leur tâche, leur manière de s’agréger que le commun qui les rassemble (ça commence par le nom des lieux eux-mêmes : Mains d’oeuvres, Mixart Myrys, Gare au Théâtre, la Briqueterie, les Pas perdus, la friche RVI, les Ateliers du Vent, la Déviation…). A cette invention en correspond une autre, sur le plan de l’organisation : il s’agit bien de formes performatives, de mimésis interprétative par laquelle s’articulent des actions dans des récits et se construisent des récits par des actions. Pour moi, c’est un peu ça, être un commoner. Cette vitalité demande à être préservée, et donc à ne pas être trop dénommée – à rester libre de sa propre faculté itérative. C’est dans ce sens que je comprends l’antienne selon laquelle il ne faut pas modéliser les communs, mais seulement en documenter les pratiques – quoique cette maxime me paraisse un peu courte. C’est dans ce sens aussi qu’on dit souvent que les pratiques de commun sont des Monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir et qu’on peut comprendre que ceux qui en sont les acteurs s’attardent si longuement à l’énoncé de leur singularité.

 

Autre chose me paraît important : le rôle-clé des usages, dans le déploiement d’un commun, tels qu’il convient de les distinguer des usagers, et de leur donner toute leur autonomie politique. On peut dire que l’usage fait apparaître un lien indissoluble entre la ressource et les personnes qui en usent. Mais dans la perspective du dépassement de l’opposition nature/culture, constituer l’usage lui-même en sujet du commun permet, par subsomption de la catégorie de l’usager, de porter le débat sur la nature des personnes composant la communauté. Un chemin de chèvres, ainsi, s’il est fait à l’usage, est constitué par l’usage qu’en ont les chèvres. Les chèvres n’ont pas besoin de le savoir, ni de le vouloir, pour commoner. Elles cheminent. Le chemin, dans sa forme générale, comme le mode du cheminement des chèvres autant que comme l’infrastructure matérielle en résultant, est l’usage en personne – mais si la chèvre était un homme, elle dirait que le chemin est une ressource entretenue par la communauté des chèvres. Ainsi, les pratiques de commun resignifient la catégorie juridico-politique de personne (comme celle de bien y afférente), à travers une micropolitique des usages. On pourrait bien sûr considérer les chèvres comme des commoner, et les constituer en personnes non-humaines (et dire alors que le chemin est leur bien commun). Mais n’est-ce pas le chemin lui-même, la figure de l’usage et le porteur de l’en-commun, en tant que notion commune à toutes les chèvres, comme corps et comme idée ?  Composée de travail social, d’intermédiation, d’écriture et de réalité matérielle, le chemin, en tant qu’usage, est la personne produite par trans individuation dans le processus de commun que constitue le cheminement des chèvres (de la même manière que, sur un plan juridique, on reconnaît à l’entreprise la personnalité morale). Il naît, il meurt, il a son histoire singulière, distincte de tout autre chemin. Il est ce processus de trans individuation qui tient ensemble le devenir des chèvres qui l’empruntent, de la terre qu’elles foulent et de l’herbe qu’elles broutent. L’en-commun, de ce point de vue, n’a pas besoin des commoneurs pour se dire et se faire : sous sa forme pronominale, l’usage lui suffit. Le chemin de chèvre est un sujet politique autonome, indépendamment des chèvres qui l’ont produit. Cet anonymat de celleux qui font le commun à l’usage est une dimension essentielle, de mon point de vue, de la force politique des communs.

« – Comment t’appelles-tu ? – Personne ! « , comme disait l’autre. On interpelle des individus, mais on n’arrête ni des usages, ni les notions communes qui s’y forment, ni les idées adéquates qui leur correspondent.

 

Ainsi, non seulement il ne me paraît pas absolument nécessaire de désigner les membres de la communauté que constitue un commun pour le dire et le vivre, mais risquerait-on même, en faisant cela, d’en réduire la portée. On risquerait alors de fixer avant l’heure le processus de resignification de la catégorie de personnes à l’œuvre dans l’en-commun. On risquerait de se tromper de personnes. De manquer «  certains sujets », moins audibles, moins visibles, ou non encore advenus. On risquerait d’éteindre l’invention à l’œuvre dans l’en-commun, sa force trans individuelle.

 

C’est pour toutes ces raisons que je m’accommode assez bien de l’absence de mots pour dire l’engagement en tant que personne dans un commun – lequel ne me paraît jamais déterminant dans l’existence dudit commun, mais au contraire s’y défaire dans son intérêt.

 

Pour illustrer ce risque d' »enclosure par personnalisation » présenté là de manière bien abstraite, je pourrais prendre dans mon milieu l’exemple de la dénomination « artiste ». En effet, dans les lieux dont je m’occupe, lieux de pratiques artistiques et culturelles, la distinction entre « artistes » et « non-artistes », entre professionnels et amateurs, s’efface à l’usage. J’y vois l’effet, comme dit précédemment, d’un travail micropolitique de resignification des catégories définitoires des personnes par l’usage, resignification de leur rôle social, comme pour les personnages le théâtre. Ce qui compte, ce n’est pas qui tu es, c’est l’usage que tu as de l’espace où tu te trouves. Artiste ou pas, la distinction ni y est pas pertinente dans la durée, ni sur le plan des usages, ni des dynamiques internes, ni de l’organisation de la communauté, ni de sa vie propre. Ça va, ça vient : on est ceci, on est cela. Cuistot, graphiste, administrateur, luthier, technicien du son, libraire, poète ou curateur… Ce qui reste, c’est ce qu’on fait. C’est la manière dont on prend part au travail du commun nécessaire à la préservation du lieu, de l’espace lui-même et de sa disponibilité, en tant que ressource partagée dans la durée. Dans la durée, qui-je-suis s’efface au profit de ce-à-quoi-je-contribue.

 

Pourtant, dans le même temps, le terme « artiste » y ressurgit sans arrêt sous la pression du monde social (une pression de la norme, des autorités, de la collectivité territoriale, de l’Etat, de la Famille, mais aussi une pression venue du dedans de chacun : de ses enjeux professionnels et personnels, de son ambition, de ses craintes). Il ressurgit accompagné d’une injonction à mettre au clair quel est au juste l’objet de ces lieux, ce qui s’y fabrique, qui y fait quoi au-dedans. Pour y policer les pratiques suspectes qui s’y tiennent, sommées de choisir dans leur rapport à l’espace : de quel droit s’autorisent-elles ? privé ou public ? Pratiques culturelles rentables ou bien subventionnées ? populaires ou savantes ? Sous la double pression à se nommer et à se normer, on y passe de la fête au festival, de la rave à la salle de musiques actuelles, de la vélorution à la résidence de création, du skate à l’art contemporain, etc… Le terme d’« artiste »,  y fonctionne comme l’opérateur d’un tri social – c’est l’ « artistification » des friches, pour reprendre d’un mot ce processus si bien décrit par le socio-anthropologue Fabrice Raffin.

 

Evidemment, l’exemple a ses limites : il y a bien des réalités historiques empilées derrière la notion d’ « artiste », tandis que le terme de commoner est vierge…  Mais dès lors qu’on crée une catégorie, vient la question suivante : savoir comment on discrimine qui en est et qui n’en est pas.

 

Voilà donc qui achève de me convaincre qu’il faut préserver la multiplicité des inventions non seulement lexicales, mais aussi syntaxiques qui sont les nôtres, pour dire ce que nous faisons. Non seulement cet enjeu est interculturel – nous tenons à ce que les communs soient un mouvement décolonial et global, et dès lors nous devons être ouvert à la multiplicité du tout-monde – mais encore est-il intersubjectif et intermédial : il en va de l’invention juridico-politique dont les communs s’occupent, la transformation de l’institution-pivot dans nos sociétés, la propriété privée, dont en droit la possibilité repose sur la distinction entre des personnes et des biens.

 

L’en-commun, les usages, les pratiques, l’auto-organisation : tout ce qui permet de construire des sujets d’action sans passer ni par l’individualisation ni la séparation des biens et des personnes me paraît de nature à accompagner ce mouvement durablement.

 

Pour finir, je rejoins ce qui a été dit plus tôt : le commun, ce n’est pas un truc qu’on inventerait là, depuis nos geeks et nos écolos, dans notre société industrielle en voie d’effondrement, et qu’il faudrait, tels des missionnaires, exporter à travers le monde. Ubuntu, minka, ayni : bien au contraire, c’est une rémanence de pratiques devenues étrangères à notre monde moderne mais qui non seulement le précèdent, mais encore l’abritent et le bordent, le rendant possible, dans son arrogance d’enfant vite grandi, à croire qu’il peut faire comme s’il n’avait pas de parents. Et c’est dans cette ignorance crasse qu’à les entamer nous risquons de tout perdre, et que nous nous retrouvons pire que Jourdain, à réinventer une poudre que non seulement nous faisions sans le savoir, mais encore que nous avons abandonné par l’orgueil de notre connaissance – elle qui toute parée des traits de la positivité s’apprête à nous jeter au nom de l’avenir, dans le cul de basse-fosse de l’Histoire universelle. Le commun, c’est ce nom que nous avons mis temporairement sur une multiplicité de souvenirs et d’expériences fragmentaires par lequel le lointain s’adresse à nous, à travers le temps et l’espace, pour nous montrer le chemin que, mi-chèvres, mi-hommes, nous ouvrirons au dehors.

 

Il y a un sens commun du mot « commun »  qu’on oublie : le plus humble, le plus commun, celui qui dit ce qui ne mérite pas d’être nommé, ce qui n’est pas plus que ce qu’il est, qui ne se distingue en rien, le tel quel du commun, dans sa singularité quelconque. Quelque chose est , qui se tient et simplement parce qu’elle est , dans son ouverture, cette chose s’adresse au monde et le monde vient à elle. L’attention portée au commun le révèle toujours plein par avance d’un murmure insatiable et ininterrompu : c’est l’ouvert du monde, où la parole est parlante. On a toujours déjà trop dit, disant qu’on est un homme.

 

Je vous écris sous influence : j’écoute en même temps le discours d’investiture du vice-président de Bolivie M. David Choquehuanca :

« le pouvoir comme l’économie doit être redistribué, il doit circuler, il doit s’écouler comme le sang s’écoule dans notre organisme. »

Son président n’est pas investi qu’il a déjà essuyé une tentative d’assassinat. Pendant ce temps-là, le Chili écrit sa constitution.

Et nous ?

 

Je crois qu’il illustre mieux que moi-même ce que j’essaie de vous dire. Si les communs doivent se chercher une incarnation politique, il me paraît évident qu’elle est à trouver du côté des peuples autochtones. Je vous laisse avec lui :

 

https://www.youtube.com/watch?v=xLnTJ7WoI10&feature=youtu.be

 

 

 

 

 

 

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A propos de la notion d’écosystème : première approche pour comprendre les écosystèmes en communs

Des nouvelles formes d’action collective se font jour. Inédites, elles sont mises en œuvre sous des formes et dans des configurations diversifiées : Territoire Zéro Chômeurs de Longue Durée (TZCLD), Kpa-Cité, Compagnie des Tiers Lieux, la Coopérative de Transition écologique (TILT), d’autres encore… Se faisant, elles révèlent plus que des entités et des organisations spécifiques. Elles désignent la configuration de véritables écosystèmes de solidarité et coopération socioéconomique. Dans la diversité de leur configuration, elles entendent développer de nouveaux rapports au travail, à l’activité et à la rétribution des personnes en même temps qu’au financement des ressources mobilisées. Elles transforment la façon de s’organiser au quotidien, de construire des utilités sociales et de les valoriser, tant pour les personnes qui y contribuent, que pour les entités économiques qui portent les activités, ainsi que leurs écosystèmes au travers des externalités qu’elles génèrent. Ces initiatives questionnent les notions qui structurent majoritairement nos  régulations économiques et sociales : les structures de l’entreprendre, l’emploi, le salariat, mais aussi les formes de l’intervention publique.

Pour comprendre les dynamiques d’action de ces initiatives solidaires, leurs contenus, leur portée, leur pertinence du point de vue des acteurs mobilisés, l’approche souvent retenue entend privilégier leur dimension écosystémique. Cette dimension est souvent avancée sans faire l’objet d’une réelle définition. Il faut donc s’expliquer sur cette notion. Elle n’est la plupart du temps évoquée que pour signifier que plusieurs entités ou organisations sont engagées simultanément dans une même logique de coopération et en partageant des objectifs communs. C’est par exemple sous cette acception que les pouvoirs publics régionaux y font référence dans une perspective de développement régional. Mais cette référence n’explicite pas plus avant la nature des rapports prétendument coopératifs si ce n’est pour mobiliser l’intervention économique publique par des dispositifs d’aides et des appuis financiers. De fait, il s’agira souvent de modalités de coordination qui facilitent des rapports qui demeurent largement marchands, même si les effets de domination peuvent être « tempérés » par des modalités d’action publique, par exemple par des dispositifs spécifiques de marchés publics.

La notion d’écosystème telle qu’elle est mobilisée dans ces perspectives de coordination territorialisée fait l’impasse sur beaucoup de dimensions. Ces rapports sont souvent envisagés qu’entre les seules structurations instituées et que dans le cadre de relations normalisées liées à leur structuration formelle, selon qu’elles sont des entreprises ou des associations et selon les stratégies de valorisation socioéconomique qu’elles se donnent ; l’inscription dans une logique d’économie sociale ou solidaire en étant une parmi d’autres. L’écosystème ainsi réduit à ces seules relations formelles est alors assez proche des catégories plus traditionnellement avancées par les institutions publiques au titre des politiques publiques d’aménagement telles que celles de pole ou de district.

Une avancée a cependant été faite lorsque les problématiques se sont enrichies de nouvelles catégories comme celle de milieu. Cette notion de milieu a commencé à trouver de nouveaux éléments de définition à partir du moment où il s’est agi de mieux comprendre les processus et configurations de mise en relations et d’action économiques localisées. Plus récemment, la notion de territoire a pu être mobilisée pour dépasser la seule compréhension des processus institutionnels et politiques pour envisager les dynamiques socioéconomiques. Mais l’ambiguïté demeure dans la mesure où la notion de territoire peine à se décaler des découpages et des formes institutionnelles auxquels elle renvoie.

Pour mieux définir ce que l’on entend par écosystème et ce que suppose le préfixe « éco » à la notion de système. La notion de contexte doit elle-même être définie dans différentes dimensions qui sont tout à la fois socioéconomiques, géographiques, sociodémographiques,  mais aussi environnementales, physiques, écologiques, tout en étant « anthropologisées » ; des dimensions à l’œuvre, en jeux, au moment de la prise en compte du contexte ou héritées des configurations contextuelles précédentes.

En fait, l’approche écosystémique souvent invoquée n’en est pas véritablement une, ou alors elle n’est que tronquée. Elle est plus une évocation qu’une véritable aide à la problématisation des systèmes de relations en jeux et en construction.

Parler d’écosystème c’est tout d’abord, pour beaucoup, insister sur le fait que la compréhension des initiatives qualifiées d’initiatives solidaires en communs ne peut être réduite ni à la seule analyse des processus individuels et collectifs de formation et transformation des acteurs sociaux, par l’analyse de la dynamique de leurs positions socioéconomiques et de leurs régimes d’engagement. Parler d’écosystème c’est aussi  mettre en avant des entités et structures d’action socioéconomique que peuvent être les associations et autres entreprises par lesquelles l’initiative inscrit ses activités dans l’espace public, par exemple par la prise en compte des positionnements adoptés par ces entités, la façon dont elles définissent, ou pas, leur mission, leurs objectifs, leurs pratiques et réalisations. Elargir le spectre d’analyse dans cette perspective est déjà un enrichissement notable. Mais, alors que référence peut être faite à l’écosystème, dans ce type de problématique, l’écosystème n’est pas envisagé comme un véritable contexte dans toutes ses dimensions. Tout au plus un élargissement est opéré lorsque sont évoquées de possibles externalités, positives ou négatives, comme produites par la mise en rapport des structures d’action économique. Mais cet élargissement n’en est vraiment un que s’il prend en considération, comme nous y engage Polanyi, les phénomènes d’encastrement et de possibles désencastrement des formes dominantes et alternatives d’action économique et la complexité des rapports entre structures et entités d’action économique, formelles et émergentes.

Dans la perspective ouverte par les communs, l’approche de l’écosystème change de point de vue. D’une approche centrée sur les structures d’action économique, et leurs chaînes de valeur, on passe à une approche centrée sur les ressources ; les coalitions d’acteurs économiques travaillant en communs, en partageant les ressources. Cette autre perspective pose de nombreuses questions aux modalités de l’intervention économique publique qui ne sait financer que des structures.

S’agissant de la compréhension des initiatives solidaires, cette question est essentielle dans la mesure où les formes d’action économique pourront associer des modalités plurielles, hybridées de rapports d’échange jouant la proximité des rapports sociaux, des effets d’entraide et de réciprocité qu’il sera souvent difficile de faire prendre en compte pour caractériser la nature des rapports économiques. Cet élargissement en revient à introduire les catégories d’action économique que représente l’économie sociale et solidaire dans l’analyse. De fait, cela en revient à spécifier l’analyse et à la cadrer à l’intérieur d’une problématique sociopolitique qui représente tout à la fois un espace de controverse, porteur des conflits mais faisant désormais plutôt consensus.

Ainsi, paradoxalement, alors que l’approche par les écosystèmes, parce qu’elle met en avant la notion de territoire, et ce dans une acception plus institutionnelle qu’écologique, et donc qu’elle met au centre de l’analyse les entités d’action politique que sont les collectivités territoriales, une telle approche correspond souvent à une forme d’évitement de la dimension plus proprement politique d’expression des rapports sociaux.

Aussi, un réel enrichissement de la notion d’écosystème serait de faire converger deux types d’approche en jouant de leur complémentarité heuristique. Il s’agirait, d’une part, de s’appuyer sur les notions de champ, de position et d’habitus, telles que les mobilisent les sociologues après Bourdieu. Il s’agirait aussi, d’autre part, de mobiliser réellement toutes les potentialités d’analyse que représente la prise en compte d’une éventuelle dynamique de développement et de pré institution de mise en communs, telle que l’on commence à la problématiser après Ostrom et les courants de recherche qui s’en sont inspirés.

La notion de champ réintroduit les questions de la domination et du pouvoir. En ce sens elle semble prendre en compte certaines dimensions écologiques et éthologiques que n’envisagent que peu ceux qui reprennent cette notion en la réduisant à une métaphore impropre des seuls rapports de coordination voire de coopération. Mais alors sont passés sous silence des rapports qui peuvent être de synergie, de prédation et autres, qui peuvent tout autant caractériser la réalité des rapports participant à leur mise en système.

Une approche par les communs est de nature à permettre de mieux qualifier une approche écosystémique. Doivent ainsi être explicitées les relations complexes entre des entités dont l’autonomie stratégique qui est envisagée est perçue sous l’angle de l’autonomie, voire l’indépendance des « associés », ou sous l’angle de rapports contractuels entre parties prenantes alors qu’elles s’inscrivent dans des processus plus larges de rapports aux ressources que ces entités partagent dans le déploiement de leurs missions et de leurs activités. Relations à l’environnement signifie rapports aux ressources dans ce qu’elles traduisent de dispositifs humains et non humains.

Doivent aussi être explicités les rapports nouveaux que les acteurs économiques individuels entretiennent avec ces entités dans leurs agencements d’action économique. Ces rapports sont souvent basés sur une multivalence, multi appartenance à ces entités ; les rémunérations et les systèmes de protection se construisant au travers d’une diversité de liens, de contrats, de transactions et d’échanges, non exclusifs avec ces entités. Les expériences de portage de budgets contributifs, ainsi que celles autour des revenus de la contribution, posent la question de l’équilibre de ces liens pour les personnes comme pour les entités. Elles répondent à des attentes exprimées en termes d’autonomie, de prise en compte des capacités individuées, de la reconnaissance des singularités.

Ces questions ne sont pas annexes. Si l’on se situe dans une perspective écosystémique on ne peut pas en faire l’économie. Les initiatives, et les expérimentations qu’elles supposent, mobilisent l’attention des chercheurs ne sont pas sans susciter un usage de l’action réflexive de la part de communauté d’acteurs qui ont à cœur de mieux les « faciliter » et les « accompagner ». Cela participe déjà de processus eux-mêmes innovants de recherche-action.

 

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Tiers Lieux et compagnie

Les tiers lieux ont aujourd’hui une réelle existence. Leurs contenus s’affirment et s’affichent, dans leur diversité de construction, de financement et de valorisation sociale et économique (https://christianmahieu.lescommuns.org/2020/04/28/en-quete-de-tiers-lieux/ ).

Par leurs formes mêmes, potentiellement acteurs de mises en communs, ils sont avant tout acteurs de mises en réseaux.

Dans le contexte spécifique de la Métropole européenne de Lille, le phénomène tiers lieux trouve une expression importante avec l’initiative « Compagnie des Tiers Lieux ». Cette initiative doit en effet être renvoyée à son contexte et moment d’émergence. Notamment, elle est inséparable des premiers moments et pratiques de mutualisation opérés par les premiers porteurs de projets de tiers lieux dans un format d’action collective porté par le collectif Catalyst et appuyé par l’association Anis. Elle est aussi inséparable de l’action publique engagée avec la MEL et la construction de l’appel à projets de tiers lieu lancé par elle. En résulte, la création de la Compagnie des Tiers Lieux (https://compagnie.tiers-lieux.org/) , par autonomisation vis-à-vis de ses porteurs initiaux et structuration progressive. Mais, d’autres dynamiques pourraient caractériser le phénomène dans son extension et ses prolongements.

Tout d’abord, compte tenu de l’émergence du phénomène avec la question des espaces de coworking, est-ce que se maintient, et comment, une dynamique de création de ses espaces spécifiques, à l’économie souvent plus strictement marchande, ou de recomposition d’espaces existants dans cette perspective ?

Des formats de lieux, plus identifiés, se spécifient-ils, se forment-ils en réseaux ou sous réseaux d’une façon plus ou moins autonome ? Ça peut être le cas des appellations « cafés citoyens », des « fabLabs », des « Ressourceries » -Rappelons-nous l’aventure des Régies de quartier-, etc.

Ça pourrait aussi être le cas de dynamiques de développement par un opérateur privé de réseaux (de franchises) d’espaces numériques, dédiés principalement à de la médiation numérique. La dynamique s’appuierait ici sur la reprise, dans un autre mode d’action économique et publique, d’actions ayant entraîné l’émergence des espaces numériques et autres cybercentres amorcés par les institutions publiques. Des initiatives existent qui visent à aller dans ce sens, par exemple avec Pop et les Pop Café.

Des tiers lieux pourraient converger vers des formes résiliaires et/ou de plateformes adaptées à des contextes micro locaux. C’est d’ailleurs poussé par l’acteur public qui en fait un vecteur de développement  local territorial. Sur le territoire de la MEL, c’est le cas à Fives Hellemmes.

Des remarques similaires pourraient être faites s’agissant de deux autres dynamiques concernant l’une les formes de l’action sociale publique et l’autre les activités de création artistique et culturelles.

Au départ quelques Centres Sociaux participent à un programme autour des questions numériques (projet Centres Sociaux Connectés). A partir de cela, les mêmes CS, bientôt rejoints par d’autres, se lancent dans des démarches de développement de tiers lieux, soit par adjonction d’un lieu spécifique, maintenant le centre social (ou la maison de quartier, ou autre MJC…) dans sa définition initiale, soit par substitution d’un format tiers lieu au format initial. Ils opèrent ces transformations sous le regard attentif des instances de tutelle, et de financement (Conseil Départemental et CAF, notamment), et avec le relai de leurs fédérations d’appartenance, notamment la fédération des Centres Sociaux. Après ces premiers mouvements, à l’initiative des centres sociaux eux-mêmes, ils sont appuyés, sans pourtant être (encore ?) accompagnés,  par les institutions elles-mêmes qui tentent de se doter d’une politique en la matière.

Pour ce qui est de lieux culturels, la question qui se fait jour aujourd’hui se ressource de démarches plus anciennes, celles de la fin des années 1980-1990, avec la question des friches culturelles, du début de reconnaissance des Lieux Intermédiaires Indépendants lorsque la problématisation des « Nouveaux Territoires de L’art » offraient tout à la fois des places pour des labels culturels et pour des lieux à reconnaissance provisoire /transitoire en fonction de leur configuration et de leurs ouvertures à des publics, eux-mêmes en mouvement. Aujourd’hui, la « tierslieuisation » des lieux culturels prend des chemins, tout à la fois de convergence avec le mouvement des tiers lieux et de spécification des (mi)lieux et plateformes coopératives artistiques qui les font se distinguer dans leurs dynamiques propres, notamment dans leur rapport à l’institution et action publiques. Par exemple, cette question ne peut être traitée sans que le soient les dispositifs d’intervention et de financement que sont les différents appuis publics et privés à la création /diffusion/Intermédiation avec les formats dits de « résidences ».

On ne peut donc pas traiter cette question, et particulièrement si l’on veut comprendre la dynamique de la Cie des TL, si l’on ne regarde pas le jeu croisé des niveaux d’institution et de financement de l’action publique. Il faut envisager les liens avec les différents niveaux de collectivités territoriales et nationales. Par exemple, dans quelle mesure un « réseau ? » local joue le rôle de relais d’un processus, d’institution au niveau national, avec le conseil national des TL et France TL, même si ce processus pourra sembler ouvert ? On peut alors s’interroger sur le programme « Fabrique de Territoires », et ses liens avec l’action publique locale.

Dans quelle mesure, ce même réseau potentiel jouera-t-il, et jusqu’où le rôle d’une quasi « agence » au service, public ?, de la MEL ? Il est de ce point de vue intéressant de noter que le dispositif d’aide financière de la MEL, avec le financement concomitant de l’appel à projet TL et du financement récurrent de la Cie des TL, pourrait connaître des évolutions qui semblent consolider un effet d’encadrement du développement des TL, avec un rôle d’agence plus accentué pour la Cie. Cette logique plus prescriptive de fonctionnalités et services demandés prendrait plusieurs formes : des bonifications données aux aides financières selon que les activités développées dans les tiers lieux en développement recouvrent les priorités données aux politiques publiques ; la prise en compte et le financement de tiers lieux initiés directement et portés par les collectivités territoriales ; l’intégration amont de l’action publique des objectifs et activités des TL par la convergence, voire l’intégration, des dispositifs de soutien et des appels à projet qui y correspondent, par exemple, l’entreprendre autrement de l’ESS, le soutien à l’innovation numérique et territoriale, les politiques de la ville, les actions en transition, les soutiens à la culture.

Enfin, sans développer plus avant ce point ici, il pourrait sembler difficile et potentiellement réducteur de ne pas envisager, dans le même mouvement d’analyse des initiatives, ce qui ressort du phénomène de plateformisation, notamment dans sa forme coopérative, en communs, en même temps que les lieux et les espaces physiques qui les mettent en œuvrent, pour ne pas dire au travail. Si les questions du travail et de ses conditions ne peuvent plus se réduire à l’organisation de lieux exclusifs, il en est de même des questions qui concerne l’œuvre, au sens de Arendt, et ses espaces publics, politiques.

 

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Les Communeurs

Les projets d’alternatives sociales et économiques mettent désormais souvent en avant les « communs ». Lorsque c’est le cas, initiatives et projets sont alors indissociables de celles et ceux qui les portent qui en font la base de leur engagement personnel et professionnelle. Ces personnes se trouvent alors dans une position sociale émergente. Un terme, lui aussi en émergence, commence à dénommer et qualifier cette position, celui de commoner ou de communeur.

En effet, on peut faire l’hypothèse qu’il ne saurait y avoir de communs, du commun et des communs, sans ces positions socio-économiques spécifiques qui sont celles de communeurs1.

Mais de qui et de quoi s’agit-il ? Faisons une double hypothèse. D’une part, ce sont des positions spécifiques, à caractériser et qualifier, en vue d’une éventuelle reconnaissance sociale. D’autre part, n’existant pas d’une façon normale et légitime, donc reconnue, au sens statistique et institutionnel du terme normal, ces positions supposent des parcours de mise en position, progressifs et différenciés. Les processus de socialisation, de formation et d’insertion professionnelle qui leur correspondent ne font, eux aussi, qu’émerger. Les personnes ne sont donc pas construites ou formées, ex nihilo, en adéquation avec ces positions. Elles le sont progressivement selon des dispositions personnelles acquises et des positions précédemment occupées, dans les contextes et écosystèmes où elles ont connu d’autres systèmes de relations, et d’où elles sont issues.

Une position sociale en émergence

Les projets qui se basent sur cette forme d’ « entreprendre en communs », et nombre de ceux qui sont à l’origine des tiers lieux, sont portés par une catégorie de personnes qui entend « vivre des communs ». Il y a matière à s’interroger tant cette perspective se distingue des voies courantes de l’insertion professionnelle ou de la création d’activité.

Quels sont les éléments permettant de caractériser cette position de « communeur » ; une position qui n’est pas connue, a fortiori pas reconnue, et qui, malgré le développement de réseaux qui commencent à les mettre en relation, ne s’identifie pas vraiment elle-même comme telle ?

Le travail du communeur, quelles valeurs

Ce serait réduire considérablement la question que de ne l’aborder que sous l’angle de ce qui est proposé ou attendu sur le marché actuel du travail. Ce serait déjà plus intéressant d’envisager cette position relativement à d’autres qui, elles non plus, ne sont pas assimilables en tant que telles à des postes de travail, par exemple la position d’entrepreneur ou de travailleur social.

Ces deux dernières positions ont en commun avec celle de communeur de se trouver au cœur de processus de création d’activités, mais sous différentes logiques de valorisation économique : des produits et services marchands pour les premiers, des activités sociales dans différents systèmes de mise à disposition publique plus ou moins tarifés pour les seconds.

Les références faites aux communs ont cessé d’être abstraites et théoriques. Elles prennent le chemin d’expérimentations en matière de création d’activités reposant sur la mise en commun de ressources partagées et la création de formes originales de gouvernance, elle-même partagée, de ces mêmes ressources. Cela ne suffit cependant pas à transformer les positions sociales et les modes de viabilité économiques de ceux qui s’en font les porteurs. Est-ce à dire qu’il y a, automatiquement, comme traduction immédiate, une forme spécifique de position sociale correspondant à une organisation des relations sociales conçue en communs ?

L’enjeu socio-politique et professionnel des communs

Communeur est une position sociale qui joue un rôle clé dans la mise en communs et la pérennité d’une socio-économie des organisations en communs.

Elle n’est pas la seule. La mise en communs en supposent d’autres, montrant d’autres dispositions et d’autres niveaux d’engagement dans la socio-économie de l’écosystème des communs et en rapport avec la gouvernance des « entreprises en communs ». Mais pour comprendre ce qui se joue de rapports sociaux dans les communs il faut tout d’abord caractériser la position sociale centrale, celle qui est à la manœuvre stratégique et politique de la mise en communs, de la viabilité et de la durabilité de l’organisation socio-économique du commun.

Les « communs » en tant qu’organisations sociales et économiques

Les projets qui se réfèrent aux communs en reprennent ce qui fait désormais consensus, en ce qui concerne les formulations tout au moins. Les communs pourraient être assimilés à une ressource partagée dont les usages sont régis par des règles construites spécifiquement par les différentes communautés d’usagers.

Ressources

                       Communalités         Commun       Communeurs

Règles (échanges, relations, gouvernance)

Mais, alors que cette définition semble désormais faire autorité, peu d’organisations en reprennent les éléments constitutifs. Des organisations, souvent en décalage par rapport à cette définition, sont cependant présentées par leurs promoteurs comme relevant d’une dynamique des communs. C’est pour cela qu’il faut regarder de très près les processus concrets de « mise en commun ». Les processus relèvent-ils, ou non, d’une intention de faire commun ? Mais, parfois, le principe du « commun » ne se révèle-t-il pas au cours de l’action collective qui, pourtant, tout d’abord, ne procède pas d’une telle intention ? Une chose est sûre, les organisations économiques basées sur la double caractéristique d’une capitalisation financière et d’une propriété privée n’ont pu se développer que par la destruction préalable de communs qui organisaient l’activité de personnes alors « libérés » de leurs règles communes pour s’employer dans les entreprises capitalistes nouvellement créées.

Le « commun » en tant que principe d’action politique

C’est pour cela que par-delà la question des ressources et de leur partage, question qui peut sembler technique, neutre, un choix compatible avec le reste de l’organisation économique capitaliste, il faut envisager ce que les espagnols appellent le « procommun », proche de ce qu’en anglais on nomme le « commoning », ou de l’ « en commun ». Il s’agit alors du commun comme principe d’action publique, politique. Qu’il préside à la prise d’initiative ou qu’il se découvre dans le cours de l’action, et intervienne dans une sorte de ralliement, dans leurs écosystèmes et contextes d’émergence, les formes d’organisations progressivement adoptées en portent plus ou moins les traces.

L’espace-temps du commun

La problématique du commun se met en œuvre lorsque des personnes ou des collectifs sont à l’initiative d’une action collective. L’action peut avoir été suscitée dans le cadre d’une incitation institutionnelle. Elle peut avoir fait l’objet d’un appui, d’une facilitation ou d’une aide financière. Dans tous les cas, elle intervient dans un contexte et des normes sociales. Elle a à trouver sa place dans l’espace et le temps que définissent ce contexte et ces normes. Le principe du commun peut en être l’intention de départ ou une découverte au cours de la prise d’initiative, dans tous les cas, ce qui en résulte aura à s’insérer dans un écosystème socio-économique et un cadre institutionnel spécifiques. Que l’intention du commun soit présente dès le début, voire à l’origine de l’action ou qu’elle soit une découverte dans l’action, les initiatives qui en résulteront emprunteront des chemins difficiles qui seront faits de compromis socio-économiques et politiques successifs.

Cette tension entre le commun comme principe et les communs comme réalités concrètes de la mise en œuvre de l’action collective s’opère dans plusieurs contextes spécifiques : l’espace public et les communs (Communs Urbains, Communs Locaux, Plate-formes en Communs) ; les lieux en communs, (Tiers Lieux, Lieux Intermédiaires Indépendants) ; les territoires en communs, (Collectivités Territoriales, Institutions locales).

Le commun, affaires de ressources partagées mais aussi de « communalités »

La spécificité des communs, du commun, et la définition qui en est souvent donnée, maintenant que les communs ont fait leur retour dans l’espace public, semblent se réduire pour certains à la question des ressources et au partage régulé de ces ressources. Certes, le commun suppose un principe de partage de ressources. Mais il ne se réduit pas à cela. Les règles de partage et le soin apporté à ces ressources sont tout aussi importants. De la même façon, ce qui est fait de ces ressources et la façon d’en user, non seulement au moment de leur mobilisation, mais dans le processus même de leur exploitation, le sont tout autant. Aussi les résultats de l’évaluation de l’impact social et économique des communs, de même que les externalités de ces mises en communs, ne pourront être établis d’une façon nette sans faire référence aux processus d’action collective et aux parcours que prennent ces actions. Quel est le statut conféré à la ressource ? Quelle en est la capitalisation ? De quelles natures sont les droits de propriété ?

Les communs : Une fabrique complexe de contenus

Envisager une économie politique des communs dans laquelle les communeurs ont des rôles spécifiques à jouer et des positions socio-économiques à occuper suppose de mieux comprendre comment se construisent les « contenus d’activités » et leurs usages. Les porteurs de projets de communs auront alors à expliciter comment ils s’y sont pris ou comptent s’y prendre ; comment ils comptent se faire éventuellement accompagner, et par qui, pour cela. On ne peut alors se contenter de généralités à ce sujet. Du fait du caractère disruptif de leurs pratiques, pour en avoir une compréhension fine, il est nécessaire de leur faire exprimer leurs intentions et expériences en la matière, leur en demander des exemples concrets, comment, qui, avec quels moyens, etc.

Des cas récents de projets de commun développés dans la métropole lilloise permettent de comprendre les logiques de construction, mise à disposition de contenus d’activités.

Service, Activités, Dons, Communalités

La dénomination de ce que proposent les projets de communs, par exemple ceux qui concernent des tiers lieux, celle de leurs « contenus », varie selon les représentations que l’on se fait de ce qu’ils sont, pourraient ou devraient être. Certains parlent de services, d’autres d’activités, d’autres encore mettront en avant les usages partagés dans ce qu’ils supposent d’entraide, d’échanges et de dons, d’autres enfin mettront en avant les usages mais en les reliant aux processus de construction partagée de ces mêmes usages, en communs.

Une observation rapide de ce que sont les tiers lieux nous montre que ces catégories ne sont pas stabilisées dans les représentations et les discours qu’en donnent les acteurs des tiers lieux. Elles se mélangent, se combinent, s’affirment parfois pour être démenties éventuellement par les pratiques réelles qui les mettent en œuvre. La démarche d’enquête sur les tiers lieux me semble devoir se focaliser principalement sur la réalité de ces contenus et des processus qui les mettent en œuvre.

Des services ?

De fait, s’agissant de ces contenus, certains parlent de « service ». Les tiers lieux sont alors présentés par l’offre de services qu’ils présentent. Certes, cette présentation est en même temps teintée de considérations sur les particularités des services proposés. Ces derniers sont évoqués comme devant compléter ou renouveler l’offre commerciale existante, en matière d’offres de place de travail, de bureaux, de restauration ; un peu comme dans une boutique qui pratiquerait le commerce équitable. Cette argumentation des contenus des tiers lieux en services intervient particulièrement lorsque ces mêmes tiers lieux ont à justifier de la solidité de leur modèle économique. Cette justification en services pourra être articulée avec une argumentation qui lie valorisation marchande et auto financement du projet de tiers lieu. Elle pourra l’être aussi en établissant un lien entre offre de service et complément ou renouvellement de services publics. Elle servira alors de justification à l’appui financier donné par l’une ou l’autre institution publique ou par des organisations privées (des fondations par exemple).

Des activités ?

Ces contenus des tiers lieux font aussi l’objet de justifications en termes d’ « activités ». C’est particulièrement vrai lorsque les projets de lieux émanent, directement ou indirectement, de l’institution publique. C’est aussi le cas lorsque des tiers lieux naissent en lien avec des structures comme les centres sociaux, les maisons de quartier. Le paradoxe est ici que les promoteurs de ces tiers lieux spécifiques pourront tout à la fois être pris dans cette logique de valorisation d’activités qui suppose une mobilisation spécifique de financement public via des organismes comme les caisses d’allocation familiales, et, dans leur présentation et argumentation de ces mêmes contenus, prendre leur distance avec cette notion d’activité et à ce qu’elle renvoie de financement public exclusif. L’argumentation de leur viabilité et autonomie économiques hésitera alors entre une démarche d’élaboration d’un modèle économique mais avec une démarche de demande d’agrément auprès de l’institution publique. Les porteurs de ces projets seront embarrassés par une justification en modèle économique s’ils le réduisent à une valorisation marchande qui ne correspond pas à l’univers de fondation et justification des centres sociaux. Ils ne se sentent pas autorisés à introduire des éléments de valorisation marchande, même tempérés par l’impact d’une politique publique, dans leurs justifications socio-économiques. Et, de fait, souvent ils ne le sont pas s’ils conservent une tutelle publique directe.

Des dons ?

Les contenus des tiers lieux sont souvent évoqués en termes de « don ». Les appellations des lieux eux-mêmes en portent la trace. Il y sera questions d’échange, mais toute relation peut être valorisée en échange. Ici, il sera plus spécifiquement exprimé en termes de don, de troc. Ces appellations sont alors avancées dans une volonté de rupture avec l’univers marchand. Souvent peu explicitées, ces questions sont renvoyées à un univers qui se veut alternatif, avancé comme non-marchand, souvent sans plus d’explicitation, ni argumentation.

L’échange est en effet bien présent. Il peut concerner des objets, des savoirs, des pratiques diverses. Il pourra sembler « direct », sans intermédiaire. Mais, en fait, il est « inter médié » ; il n’existe ici que grâce au format d’intermédiation que propose le lieu. C’est bien, en effet, le tiers lieu qui organise le cadre de l’échange, permet la mise en relations et la régule. La relation est ici, au moins, ternaire. Elle concerne les personnes qui échangent, plus le tiers que représentent le lieu et la communauté qui le porte. L’échange a la double particularité d’être décalé dans le temps et l’espace et de faire l’objet d’une valorisation qui n’est alors pas marchande, au sens traditionnel, mais intervient dans un système de règles implicites et explicites qui renvoient à la construction des rapports au sein de la communauté de l’échange. C’est souvent pour justifier ce type de pratiques qu’est avancée la notion de réciprocité2.

Des communalités

Des contenus se distinguent de ceux évoqués ci-dessus. Ils ne sont pas des services, au sens où la démarche de conception d’un service n’implique pas ceux qui en seront les clients, même si ces derniers pourront être amenés, au terme d’un processus dit de servuction, à interagir avec le prestataire, fournisseur, pour faire en sorte que le service puisse opérer. Ils ne sont pas non plus des activités, au sens où, comme présentés précédemment, ils seraient produits et financés exclusivement dans le cadre d’une procédure publique, avec une labellisation par exemple, et opérés sans la contribution de ceux à qui ils sont destinés, même si leur construction se fait en rapport avec des notions d’usages et de besoins sociaux.

Des contenus, appelons les communalités3, pourront être le résultat d’une démarche de conception et de valorisation économique en communs. Plusieurs caractéristiques pourraient permettre de distinguer ces contenus4. La première concerne les rapports que les personnes entretiennent dans les processus de création de ces contenus et dans la mise en œuvre projetée et expérimentée de ces contenus ; des rapports qui les font être, tout à la fois, producteurs et utilisateurs de ces contenus. La deuxième caractéristique concerne les conditions écologiques de ces rapports en lien avec les ressources sur lesquelles s’appuient ces rapports. Dans quelle mesure, dans la conception de ce type de communalité, se préoccupe-t-on d’utilités sociales et de valeurs d’usage, de construction et préservation de ressources durables et génératrices d’usages régulés en droits.

La troisième caractéristique est l’ouverture des perspectives de valorisation à d’autres qu’à la seule valorisation marchande, aux conditions standard du marché. Sous un autre angle la question est ici celle de la combinaison opérée entre des logiques de création de valeurs (marchande, redistributrice, réciprocitaire) pour construire des modèles économiques pluriels, ouverts à des évolutions possibles. C’est aussi la question du prima éventuel donné, ou non, immédiatement ou à terme, à la réciprocité dans ces combinaisons. Cela suppose alors de remettre en cause le prima donné traditionnellement, soit à la redistribution, dans un modèle de financement public dominant des activités, soit au marché, dans un modèle économique de services qui semblera « normal » aux acteurs et pourra à lui seul représenter la totalité de la perspective de valorisation. Il faudra regarder les spécifications données aux combinaisons de ces différents processus de valorisation selon les activités de production, de construction des accès aux contenus, de ce qui relève de la distribution dans les formes marchandes standard, de gestion et de protection des acteurs à l’œuvre dans ces processus. Il faudra aussi appréhender les transitions et les temporalités envisagées dans la combinaison de ces processus de valorisation ; les coalitions locales et nationales entre les organisations porteuses de la valorisation économique des contenus exploitant les mêmes ressources, plus ou moins mises en communs, etc.

                                                          Don

                                                Communalité

                                  Service                       Activité

Par exemple, un tiers lieu en proposera vraisemblablement plusieurs, de nature différentes.

C’est pourquoi, un tiers lieu ne pourra pas être défini dans l’absolu mais uniquement en fonction des arrangements et des combinaisons de ses contenus. La réalité des parcours empruntés par les tiers lieux dans leur conception, leur projection, leur mise en œuvre complexe, au gré des contextes et des contraintes, sera faite d’un assemblage de ces différents contenus. Une initiative prise sous l’une ou l’autre de ces dynamiques de création de contenu peut avoir subi des inflexions/transformations qui ont pu ou pourront en hybrider la nature.

Conditions de mises en œuvre des contenus, services, activités, dons et usages en Communs

Quel type de contenus le projet en commun se propose-t-il de développer, des services marchands, des activités gratuites exclusivement financées sur financements publics, des contenus reposant sur du don résultant de bénévolat ou de financements privés, des communalités, usages en commun co-construits avec et entre usagers ?

Si on analyse concrètement les contenus et leurs modes spécifiques de conception, de mise en œuvre, de portage et de valorisation on en distinguera vraisemblablement de différentes sortes ? Il sera utile de les différencier et de les expliciter. Il faudra alors s’interroger sur les dynamiques qui les ont portées et les temporalités dans lesquelles ils sont mis en œuvre.

Par exemple, dans des situations de tiers lieux, lors de sa conception, comment le projet a-t-il été envisagé, dans quelle architecture et éventuelle combinaison de contenus ?

Comment la présence éventuelle de services marchands est-elle justifiée ?

Elle pourra l’être comme une évidence, en même temps qu’une obligation. « On ne peut pas faire autrement ; il nous faut justifier d’un modèle économique », nous diront les porteurs de ces tiers lieux, considérant qu’il ne saurait y avoir de modèles économiques que justifiés par des services marchands. Cette même présence pourra être justifiée par une nécessité de trouver une viabilité par un équilibre économique, souvent précaire, qui fait privilégier des contenus immédiatement valorisables en termes marchands, tout en affirmant que le projet doit trouver le temps de s’en construire d’autres, des communalités / usages partagés dont la viabilité économique est plus difficile à argumenter et longue à trouver.

Il sera intéressant de regarder les processus de construction et de justification d’autres contenus.

Le projet met-il en avant des activités, oui ou non, en recourant à des financements publics pour proposer des services gratuits ou à tarifs régulés, à des publics ciblés, ou pour permettre de se positionner dans l’espace public et de se faire reconnaître, ou pour se donner le temps de concevoir et de construire des usages partagés dont la viabilité économique est plus longue à trouver ?

 Le projet a-t-il été envisagé en se basant sur de la contribution volontaire, bénévole, oui ou non, pour préfigurer et amorcer des activités, ou pour s’insérer dans des réseaux de partenaires, ou pour se donner le temps de concevoir et de construire des usages partagés dont la viabilité économique est plus longue à trouver ?

Le projet était-il de donner la priorité à la conception et la construction de capacités et d’usages communs, à partir de ressources rendues accessibles (espaces, terrains, matériaux, données, connaissances, informations…), oui ou non, tout en rendant cela viable économiquement, à court terme, par le recours, temporaire ou plus durable, à des offres de services payants, et ou tout en activant des leviers de financements publics par ailleurs ?

On voit que le recours à des services marchands, des activités financées ou des dons, peut intervenir dans des contextes et configurations différentes et évolutives dans le temps de déploiement et de mise en œuvre des projets.

Viabilité des contenus, arbitrages des valeurs et des engagements, conventions, compromis

La position du communeur, c’est celle qui correspond à la capacité de maîtriser les arrangements de valeurs et d’accompagner les compromis de valeurs et les relations sociales qui y correspondent. Maîtriser ne veut pas dire qu’il doive en avoir une représentation a priori de ce que seront ou pourront être ces arrangements. Peut-il les concevoir a priori ? Tout au plus, on suppose que la position est acquise et supportée lorsque le communeur prend conscience qu’il y a pluralité des contenus et des processus qui conduisent à leur conception et leur valorisation, et que, donc, il aura à conduire des arbitrages entre des développements de contenus qui lui échappent au départ. Il aura à créer les conditions socio-économiques pour les faire converger et les assembler dans des arrangements viables, équilibrés et acceptables. Pour cela il lui faut sortir d’une représentation restrictive de l’échange au seul échange marchand, de plus souvent envisagé sous sa forme « normale », dominante, avec ses règles et contraintes juridiques. Cet échange est marchand parce qu’il suppose un donnant/donnant, une immédiateté de l’évaluation, de la solvabilité et du retour dans l’échange. C’est donc la dimension monétaire, en argent, qui est première ici, c’est davantage ce principe, établit juridiquement, de l’évaluation immédiate et équivalente qui en donne le caractère premier. D’autres contenus correspondront à d’autres modes d’échange dans lesquelles la contrainte est moins juridique que morale (l’entraide, l’altruisme…) et vient créditer des relations sociales impersonnelles. La référence à la réciprocité sert ici souvent à pointer la différence dans l’échange sans vraiment en expliciter les principes. L’échange est alors médiatisé et le retour est ni immédiat, ni direct dans le sens où les protagonistes de l’échange ne sont pas tous présents lors de l’échange. Dans cet autre type d’échange le retour est incalculable selon les règles dominantes mais fait l’objet d’une valorisation, ne serait-ce que projeter une image valorisante de soi-même dans l’échange. De nombreux travaux de recherche ont montré que d’autres échanges et combinaisons d’échanges existent qui combinent contraintes juridiques de l’échange marchand ordinaire et les contraintes morales du don interpersonnel. On pourrait décrire ici les formes d’échanges format don mais engageant des organisations sociales, personnes morales, comme dans ce qu’on appelle l’ « humanitaire ». Il faudrait envisager aussi l’échange, quasi marché, des biens symboliques, des « singularités » que sont les œuvres culturelles, hybridé de biens marchands et culturels. Les contenus pourront aussi, du fait du rôle de l’action publique dans leur création et leur valorisation, être envisagés dans une double contrainte juridique et morale, de marchés régulés, marchés dits publics, sous différentes conditions conçues à l’aune de principes d’équité ou de responsabilité.

La position de communeur suppose d’être capable d’expliciter ces processus, d’agir sur eux et par rapport à eux, avec l’ingénierie qui cela suppose, pour conduire les processus d’intermédiations sociales, dans leur diversité de relations, de façon à les justifier, en assurer un équilibre viable pour les acteurs sociaux, créateurs, usagers, concernés.

Vivre des communs

Les particularités de ce qui se joue dans les mises en communs, dans la diversité des contenus qui s’inventent et des logiques de valorisation dans lesquelles se font ces inventions, font que l’on ne peut se contenter de réduire la question à la seule prise en compte du nombre et de la qualité des emplois que recèlent les entités qui tirent leur existence des communs et génèrent ces contenus. Renvoyer ces emplois à des qualités, celles des métiers, de la qualification ou de la compétence, nous renseignent sur des dispositions spécifiques mais relevant exclusivement de positions connues et reconnues sur le principal marché du travail. Les distinguer selon qu’ils prennent la forme du salaire ou de la prestation de l’indépendant ne suffit pas à régler cette question. Les dispositions ne deviennent des positions sociales spécifiques que selon les logiques de valorisation et de rémunération, et les combinaisons de ces logiques, par rapport auxquelles les acteurs sociaux agissent. Selon les combinaisons de logique de valorisation, marchande, redistributive, réciprocitaire, ces emplois correspondront à des positions différentes dans les espaces de relations dans lesquelles elles prennent sens, celui de tiers lieux mais aussi celui de leur écosystème d’appartenance. Chacune de ces positions n’existe que par rapport à ces espaces sociaux de positions possibles. Sous des dispositions assez proches, du point de vue de certaines caractéristiques, comme la protection sociale et la reconnaissance, les statuts de « salarié ordinaire », du « privé », de salarié d’un organisme, une association par exemple, exclusivement financé par du financement public au titre de la redistribution, de salarié de la fonction publique et de salarié entrepreneur d’une CAE (coopérative d’activités et d’emploi) pourront correspondre à des positions nettement différentes. C’est y compris vrai pour les salariés entrepreneurs des CAE qui pourront vivre leur situation davantage comme une position d’entrepreneur, même si c’est une position d’entrepreneur « décalée » par rapport à la position d’entrepreneur ordinaire du fait du lien avec l’entreprise coopérative. Mais, selon la relation nouée au sein de la coopérative, la position pourra elle-même varier. Elle pourra trouver son sens dans un rapport d’exclusivité de relation au sein de la coopérative. Elle pourra aussi être celle d’un indépendant œuvrant sur différents marchés. Elle pourra aussi être celle d’un multiple décalage d’avec la coopérative (CAE) qui porte l’ « emploi », d’avec les entités de l’écosystème de communs auxquelles il contribue.

Parcours en communs : prises de positions

Cette position de communeur doit aussi être vue à travers les parcours qu’elle suppose. Et ces parcours s’initient à partir d’autres positions qui sont celles décrites plus haut, elles-mêmes produites par des parcours antérieurs. Le schéma suivant voudrait montrer que ces parcours de communeur peuvent correspondre à des déplacements dans un espace balisé par les trois positions de salarié bénévole « en transition », de travailleur social et d’entrepreneur. Selon les dispositions de départ de ces trajectoires de communeur et selon les situations concrètes d’explicitation par ces communeurs de leur positionnement, notamment lorsqu’il faudra se présenter dans l’espace public ou auprès d’institutions, ces communeurs pourront donner des versions contrastées de cette position inédite.

                 Contributeur salarié en transition

                                           Communeur

Entrepreneur                                  Travailleur social

Les situations « professionnelles » actuelles que l’on peut observer dans les processus de mises en communs permettent de dégager l’hypothèse de trois voies d’accès à la position de communeur.

Pour étayer cette hypothèse il faut tout d’abord sortir d’une approche fonctionnelle. Se mettre en position, prendre position, relève de modalités spécifiques d’une insertion professionnelle qui ne se réduit pas à occuper un emploi circonscrit dans les fonctionnements des organisations, ni défini dans les dispositifs du marché du travail ordinaire en rapport avec l’assise axiologique de l’action économique qui lui correspond.

Qualifier la position de communeur, c’est aussi éclaircir la construction axiologique spécifique à laquelle elle renvoie. Cette construction s’appuie sur l’expérimentation d’axiomes alternatifs qui permettent de composer, et de se composer, un autre système de représentations de l’action économique. Il s’agit en particulier d’un autre système de représentations des marchés dans leur relation à d’autres formes de valorisation, d’une autre hiérarchisation de ces formes et d’une recherche d’équilibre et circularité des échanges, d’une acceptation pacifiée des interdépendances.

Cette assise axiologique ne peut non plus se réduire à la primauté donnée aux enjeux de redistribution sur lesquels s’est centrée la représentation social-démocrate du monde. Elle suppose la construction d’un système de représentations construites à partir des solidarités expérimentées « par le bas », dans une convergence de conviction personnelle et d’insertion dans le développement de « communautés existentielles critiques », par le biais de « collectifs », d’associations, de réseaux, etc. Mais une telle construction ne correspond pas à un ralliement à un modèle et une argumentation unique, elle est faite de confrontations d’expériences dans une diversité de modèles alternatifs. De nombreuses observations et la prise en compte des nombreux travaux dont rendent compte les plate-formes numériques qui les portent permettent de faire l’hypothèse de l’efficacité propre de ces communautés qui mettent en avant un principe d’hospitalité inconditionnelle avec entrée et sortie à tout moment possible, souvent facilité par l’adoption de technologies du logiciel libre.

Ces communautés existentielles sont constituées de personnes qui proviennent des plusieurs voies majeures qui marquent la prise de position de communeur. Ces voies représentent l’existant des expériences de communeur et pourraient correspondre à leur début d’institution comme issues pour une viabilité économique des communs.

Ces communautés se constituent en pratiquant de manière collective et coopérative des dispositifs transformationnels que l’on a vu émerger dans la dernière période. Ces dispositifs reprennent, en les mettant en perspective d’une logique de commun, des formats prenant le parti de la « co-construction », de l’intelligence collective, parfois en s’appuyant sur des dynamiques plus anciennes tels que les actions de formation, les programmes d’accompagnement des porteurs d’initiatives en économie solidaire ou de projets en communs, les sessions de « sense making » etc.

Les dispositions porteuses d’action en communs se transforment en prise de position de communeur par la participation à ces communautés existentielles et la mobilisation collective/coopérative de dispositifs transformationnels. Le succès du « collaboratif » est là comme symptôme de possibles parcours de communeur, mais n’induit aucune automaticité en la matière. L’examen de ce que produisent ces dispositifs et de ce que portent ces communautés doit être fait à l’aune des logiques de valorisation économique qui les animent sans toujours être explicitées en tant que telles.

Les voies d’accès à la position : Parcours de reconnaissance et de rémunération des positions de communeur

Les communs sont déjà une réalité pour ceux qui en sont les usagers mais aussi pour ceux qui sont en situation d’en vivre, en en faisant la base de leur situation professionnelle et de leur rémunération. Certes, ces premières positions de communeur sont souvent fragiles et peu reconnues en tant que telle, tout au moins par les institutions, même si l’animation des réseaux est souvent prise en charge par ces communeurs. On pourrait s’interroger sur ce que cela commence à représenter au sein des écosystèmes locaux. Et si l’on peut considérer qu’il existe désormais un « marché du travail » spécifique pour les organisations économiques de l’ESS (entreprises, associations, réseaux, organisations publiques), les positions de communeur n’intègrent que partiellement ce marché du travail de l’ESS. C’est en tout cas l’hypothèse qui peut être faite sur la base de premiers constats.

Certaines des évolutions actuelles des entreprises et associations relevant de l’ESS, des coopératives, des entreprises de plates-formes, des tiers lieux, des lieux et organisations relevant des formes collectives de création et diffusion culturelle permettent de faire l’hypothèse de plusieurs types de positions de communeur et de plusieurs voies d’accès à ces positions.

Sans préjuger de formes et de parcours non encore suffisamment expérimenter, trois voies diversifiées peuvent être distinguer mais qui demandent encore à être mieux comprises et caractérisées. Ces trois voies sont : la voie entrepreneuriale, la voie publique communale, la voie capacitaire communautaire. La première semble la plus évidente au regard de ce qui apparaît comme une dynamique de création d’activité. Les deux autres ne sont pas identifiées en tant que telles comme des voies permettant de créer les conditions de création d’activités et de pérennisation des activités créées. Tout au plus seront-elles souvent considérées comme des exceptions, des solutions provisoires et transitoires, associées à certaines politiques ou dispositifs d’appui aux projets d’entreprendre en communs.

a. La voie entrepreneuriale coopérative

La première voie est celle que l’on peut qualifier de voie entrepreneuriale coopérative. Elle est centrée sur le recours aux coopératives d’activité et d’emploi (CAE). C’est celle qui, au sein des réseaux supports d’une économie des communs, est présentée comme la voie originale et la nouveauté de l’agir économique en communs. Elle coïncide aux développements de positions de salariés entrepreneurs au sein des CAE. Il faudrait montrer comment des revenus perçus par la mobilisation d’une économie de la contribution (aux communs) peut se retrouver construits en positions salariales. Ces positions se distinguent cependant des règles du salariat ordinaire dans la mesure où elles ne se réduisent pas à sa forme de lien exclusif avec une organisation économique et au contrat dit de subordination qui cadre les rapports sociaux auxquels correspond la position.

Il y a au moins deux façons de porter cette position. L’une est d’en faire une position transitoire, pendant la durée du contrat dit contra Cape. L’autre est d’intégrer de façon plus durable la CAE en en devenant coopérateur associé au terme de trois ans de contrat.

La durée indéterminée de la position et sa mise sous conditions du salariat, et des droits communs associés au titre de la protection sociale, ne correspond pas à un lien exclusif de subordination à une organisation économique.

b. La voie publique communale

Cette voie emprunte les potentialités que présente la fonction publique d’État et surtout la fonction publique territoriale/communale. Elle emprunte aussi à certaines possibilités offertes par la permanence d’emplois dans les structures associatives adossées au financement public.

L’agir en communs ne peut se passer de sa facilitation par l’action publique et de l’intervention de l’institution publique.

Cette voie est rendue possible par la transformation de l’action publique elle-même. Dans la mesure où les appuis publics aux projets en/de communs permettent de financer le commun et les conditions de mobilisation, de maintien et de pérennisation de la ressource qui le fonde, ils ouvrent la voie au financement des ressources humaines du commun. Cet appui au commun peut alors s’envisager sur la base d’une mise à disposition de ressources humaines dépendant de l’institution qui finance que ce soit une administration, un établissement public ou une collectivité territoriale. Cette voie tient compte de l’implication réelle de « techniciens » ou chargé.e.s de mission ou autres fonctionnaires de ces mêmes organisations publiques dans les dispositifs d’appui et les écosystèmes des communs qui en bénéficient5.

c. La voie salariale communautaire

Une voie salariale qui ferait l’expérimentation d’une double déconnexion du « contrat de travail » d’avec une organisation unique et d’un tiers employeur, et du rapport individuel à la reconnaissance légale de l’activité pour celle d’une communauté porteuse collective de la situation d’emploi avec la protection sociale adaptée à une logique de communs.

Les réflexions engagées sur la notion de « compte personnel d’activité » vont dans ce sens.

Un article du Monde, daté du 12 mai 2020, note que « la crise du covid-19 s’est traduite de fait par la nationalisation temporaire de 12 millions de Français et une quasi nationalisation des comptes d’exploitation d’un million d’ETP d’artisans et de commerçants… ».

1Je fais le choix du terme de « communeur ». D’autres ont fait le choix de conserver le terme anglais de « commoner », https://wiki.remixthecommons.org/index.php/Commoner_(Dictionnaire_des_biens_communs)

4Christian Mahieu, « Pour entreprendre (la mise) en communs : l’accompagnement pair à pair », Imaginaire Communs, Cahiers de recherche Catalyst, n°0, avril 2019

5En Italie, les projets PACT mobilisent ainsi les techniciens fonctionnaires des collectivités territoriales dans l’économie des projets en communs.

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