Archives de catégorie : Chroniques de l’agir en communs

Vers un revenu garanti pour les travailleurs de la culture

Les conditions faites aux artistes et autres acteurs de la culture telles qu’ils.elles les expriment me font m’intéresser aux analyses et propositions faites pour tenter de nouvelles approches de leur rémunération.  Cela a motivé ma rencontre avec les chercheurs et acteurs du Réseau Salariat (https://www.reseau-salariat.info/) et le groupe Culture de ce réseau (https://www.reseau-salariat.info/groupes/culture/).

Cette intention est fondée sur ma forte implication auprès d’artistes et de collectifs. Avec eux, je constate que le maintien de leurs activités est de plus en plus lié à des pratiques interdisciplinaires du point de vue des domaines et formats artistiques et de plus en plus ouverts à des coopérations avec d’autres « travailleurs » dont ils partagent les ressources et les projets. Dans ces contextes, la question de la rétribution est tout à fait essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’elle dépend des conditions d’équilibre et de pérennité des formats de rémunération, par-delà les différences de statuts et les types d’emploi. Comment prendre en compte les situations créées par les projets de création artistique partagés par ceux qui relèvent du statut de salarié intermittent et ceux qui se rémunère par des « avances sur droits d’auteur »… ?

Les éléments avancés dans le compte rendu, appuyés sur les travaux menés au sein du Réseau Salariat, posent les bases d’une « cible » susceptible de répondre aux attendes de nombreux contributeurs à ces pratiques artistiques/culturelles partagées. Certes, il faut encore enrichir la cible pour qu’elle offre une perspective désirable. Mais, comment la mettre en œuvre, en l’élaborant avec les personnes concernées et en s’appuyant sur toutes les potentialités d’alternative déjà en germe.

Aujourd’hui, le contexte est rendu encore plus difficile par la crise sanitaire qui ne fait que renforcer celle déjà là par l’extension du prima néolibéral donné au tout marché que ne contrebalance que peu une intervention publique alignée sur la dynamique néolibérale. Mais, pourtant les voies alternatives sont déjà au travail au sein des collectifs artistes. Ces collectifs n’ont pas attendu des contextes plus favorables pour exploiter des opportunités de développer des alternatives en termes d’agencement de leurs activités et de leurs formes partagées de rémunération.

Mais, toutes les potentialités sont loin d’avoir été repérées, expérimentées et soutenues pour qu’elles soient plus effectives par leur début de reconnaissance. Plus que normaliser la cible, il me semble que c’est le chemin vers ces formes mutualisées de rémunération pérenne qu’il faut mieux maîtriser pour en faire une vraie alternative.

Ces potentialités, quelles sont-elles ?

Il y a déjà ce que pourrait permettre l’extension du régime des intermittents, en réduction des heures exigées et en reconnaissance de davantage d’activités.

Une autre voie me semble être représentée par les expériences d’auto ou de co rémunérations au titre de contributions à des projets faisant l’objet de budgets contributifs ; ces rétributions étant cumulées sur un statut de salarié, sous contrat CAPE ou de salarié coopérateur, au sein d’une CAE, coopérative d’activité et d’emploi. Evidemment, demeure dépendant de la hauteur des financements des projets de création.

Dans l’état actuel de mes réflexions sur ces potentialités de rémunération garantie et pérenne, deux questions préalables sont à prendre en considération. Leur non prise en compte pourrait mettre en cause toute perspective de salariat continué.

La première question est celle de l’autonomie créative et de la garantie de non subordination. Une des façons « simple » et un peu défensive d’y répondre, en minorant de ce fait les contraintes de subordination est de multiplier et diversifier les relations contractuelles entrainant rétribution ; créant ainsi davantage d’indépendance par la multiplication des liens qui pourraient être assimilés à de la dépendance.

La seconde question est celle de la logique de rétribution et de ses liens avec les valorisations et donc évaluations en travail. La difficulté repose ici sur la nature de l’institution sur laquelle s’appuie le principe de rétribution. Bernard Friot fait remarquer que « ce n’est pas le contenu d’une activité qui conduit à la définir comme du travail, mais l’institution dans laquelle elle s’inscrit ».

Du fait de la situation salariale d’où l’on vient, un premier moment de recomposition des formes de rétribution, me semble devoir être d’assurer la déconnexion des formes de rétribution de leur évaluation en travail marchandise. C’est cette déconnexion qui est assurée par les expérimentations de rétributions en termes de contribution.

Dans le contexte d’un « écosystème contributif » nous expérimentons dans les Hauts de France, cette forme de mobilisation de budgets et revenus contributifs. Un numéro de la revue Imaginaire Communs éditée par le collectif Catalyst ANIS, fait une première présentation de ces expérimentations. https://anis-catalyst.org/communs/imaginaire-communs/imaginaire-communs-1/.

 

Mais, cette première déconnexion apparente, ne peut manquer d’un appeler une autre, par une institution qu’il nous reviendrait de créer en nous appuyant sur des logiques solidaires existantes. L’important serait ici qu’elle ne relève pas d’une solidarité marginale et défensive mais repose bien sur un principe de contribution en activités et travail ainsi que d’engagement et d’utilité sociale reconnus. Il est de ce point de vue intéressant de regarder ce qui a commencé à se profiler comme « salariat, au-delà du salariat » (M-C. Bureau et A. Corsani, eds.) et comme « emploi, au-delà de l’emploi » (A. Supiot, ed.) pour reprendre les titres de certaines synthèses de travaux de recherche sur ces thématiques.

C’est ici que la créativité politique et institutionnelle devrait s’exercer pour envisager ces institutions à différents niveaux d’intervention. Cela devrait/pourrait être tout d’abord un niveau local, en phase avec les contenus d’activité, leurs domaines et territoires d’expression et de réalisation, au plus proche des salariés individuels et personnes morales associés à leur « gouvernance », dans une logique de « caisse primaire » par exemple. Mais, cela devrait / pourrait tout autant, ou aussi, être un niveau plus global national, relevant d’une logique de fonction publique.

Certains collectifs d’artistes expérimentent des formes de mise en communs des projets, budgets et modalités de rétribution à la marge des dispositifs réglementaires actuels.

Ma préoccupation est de les aider à nourrir ces expérimentations, de les conforter et les pérenniser en les mettant dans une perspective de sécurisation et de garantie de revenu mais sans les renvoyer à un horizon politique, certes souhaitable, mais pas immédiatement atteignable.

 

Faire converger les recherches et les expérimentations sur les nouvelles de rémunérations, pour un salariat au-delà du salariat, ordinaire…

Parmi d’autres, mais pas tant que ça…, j’ai été et suis encore un acteur qui a contribué à une certaine popularisation « des communs » dans un petit écosystème local, porteur de ce que l’on a appelé des « initiatives solidaires en communs ». Cet « écosystème » fait de la référence aux « communs » son point de ralliement. Il le fait sur la base d’une définition limitée, peu mise en perspective théorique et politique. Dans un premier temps, cette définition très centrée sur une économie des ressources, a permis, du fait de sa simplification/réduction, une diffusion assez simple et consensuelle. En fait, coupée de toute référence contextuelle et de toute mise en perspective des transformations convergentes du capital et de l’État, elle permettait la cohabitation pérenne dont nous parle Patrice Grevet dans un texte récent[1]. Cette cohabitation pérenne avait certes l’avantage de permettre de ne pas différer la mise en action et l’expérimentation d’une économie basée sur les communs. De ce point de vue, l’ambiguïté d’une définition limitée des communs n’a pas été qu’un obstacle, elle a été aussi une opportunité pour problématiser des formes alternatives d’action en communs, de mise en communs. Par exemple, l’ écosystème émergent en communs sur le territoire lillois se voit financé par les pouvoirs publics pour mettre au point un KIC, Kit Incubateur en Communs, sorte de « prêt à agir en communs », manuel de cohabitation pérenne…Que faire ? Faut-il faire le pari que l’intention et la pratique de la mise en œuvre débouchera sur la compréhension, dans l’action, du double danger d’enclosures par la logique du capital, comme rapport social, et par l’action étatiste ? Cela suppose que les enjeux juridiques et institutionnels soient bien posés, ce qui manque à la définition simplificatrice des communs qui sert de base à la diffusion courante de ce que serait une alternative en communs.

Mais, on peut considérer que nous sommes aujourd’hui à un tournant où les effets contreproductifs de cette définition réductrice de l’agir en communs se font sentir. En tout ça, les prises d’initiatives en communs sont aujourd’hui face à la nécessité de s’expliquer et d’expliciter les enjeux.

Les contextes où cette nécessité théorique et pratique s’affirme sont, principalement, d’une part, celui des « agencements socioéconomiques locaux » et, d’autre part, celui des dynamiques de rémunération par la contribution, « au-delà de l’emploi » et constitutif d’un « salariat, au-delà du salariat ».

Le premier contexte est celui que constituent les dynamiques autour des « tiers lieux », des « lieux culturels  intermédiaires » (souvent amorcées dans des pratiques d’occupation de friches urbaines industrielles…), mais aussi des pratiques de « développement/reconversion » territorialisées, à l’initiative des dynamiques politiques locales.

Dans ce premier type de contexte, les problématiques en communs qui sont diffusées dans les réseaux des lieux intermédiaires (par exemple la CNLII, http://cnlii.org/) s’efforcent de dépasser les limites d’un en communs restrictif que l’on retrouve majoritairement diffusé par les pouvoirs publics dans la mesure de leur capacité à discipliner le mouvement des tiers lieux (au niveau local avec la création de la Compagnie des Tiers Lieux avec le soutien de la MEL, https://compagnie.tiers-lieux.org/), et au niveau national, avec la création de France Tiers Lieux, https://francetierslieux.fr/). On retrouve le même contexte de cohabitation à l’œuvre dans les collectivités territoriales, par exemple dans la présentation/discussion du PSTET (plan stratégique de transformation économique du territoire) promu par la MEL.

Le second contexte est celui de la construction des formes individuelles de viabilisation et de rémunération économiques des actions potentiellement engagées en communs. La solution de cohabitation pérenne prend ici la forme de la coopérative pour les organisations collectives et de la CAE (coopérative d’activités et d’emploi) pour les individus. A cela il faut ajouter l’expérience récente des EBE (entreprises à but d’emploi) sur lesquelles s’appuient les programmes TZCLD. Mais, là on est proche des « solutions réservées » aux publics plus mis « en réserves » qu’en communs, avec le risque de réinventer les « ateliers nationaux »…

Ici, dans ce type de contexte d’action pour la rémunération, le dépassement de ce qu’implique une définition restrictive des communs conduit à se rapprocher de problématiques développées dans d’autres dynamiques, par exemple celle développée autour de Bernard Friot, avec le Réseau Salariat (https://www.reseau-salariat.info/) et le groupe Culture de ce réseau (https://www.reseau-salariat.info/groupes/culture/) dans la mesure où les terrains lillois d’expérimentation et d’action font se poser ces questions de rémunérations et d’agencements collectifs dans le contexte des activités liées à la création/action artistique. Mais là, cette dynamique se fixe comme objectifs « opérationnels » la mobilisation d’une cotisation à faire accepter par les pouvoirs publics et la création d’une sécurité sociale sectorielle pour le salariat continué et garanti pour les travailleurs de la culture. Elle ne permet pas de penser des points d’appui actuels à l’action en communs dans les dispositifs actuels privés et publics de financement ou maintien des rémunérations, ou dans les marges et angles morts de ces dispositifs.

 

Imaginons un partenariat susceptible de développer des « recherches participatives autour et au-delà de l’emploi » sur la base d’éventuels partenaires, ceux avec lesquels je collabore et qu’il me serait facile de contacter rapidement et ceux dont je connais les travaux qui me sembleraient un apport précieux mais que je ne connais pas personnellement, sachant que le fait de les contacter de la part d’ATD/TZCLD pourrait retenir leur attention du fait de la notoriété d’ATD et de l’impact actuel de TZC.

Tout d’abord, pour développer des recherches, dites, « participatives » mais être pris en considération par l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) il faut des partenaires susceptibles d’être, pour certains, dans un rapport de compréhension critique des expérimentations portant sur les formes alternatives de rémunération, et, pour d’autres, dans un positionnement de recherche plus en phase avec le débat scientifique sur ces questions.

La prise en compte, critique, des expérimentations sur les dynamiques alternatives (Je veux dire autres que les formes d’insertion professionnelle « classiques » dans l’emploi ordinaire…) me semble importante. Ces expérimentations sont plus « en exploration », sans être en aveugle du point de vue  des problématiques qui sous-tendent ces expérimentations, que véritablement appuyés sur des modèles économiques et politiques préexistants. Mais elles ont l’avantage de poser, dans leur propre démarche de recherche-action, comment les processus de problématisation (Où est le problème, pourquoi faut-il l’aborder ?) dans le même temps que l’on comprend les logiques d’action et d’acceptation de l’action, comment les personnes concernées peuvent se construire des représentations valorisantes pour elles-mêmes et les autres de ces processus alternatifs de viabilisation économique. La recherche doit traiter, dans l’action/expérimentation, les questions suivantes : Est-ce que ça représente des conditions de viabilité économique acceptable pour moi, est-ce une vraie solution même si ce n’est pas un emploi ordinaire, quelles garanties, quelles protections sociales, si l’on considère que ces éléments sont essentiels ? etc. Est-ce que j’ai raison de participer à ces dispositifs/actions qui peuvent apparaître comme des pis-aller ou des solutions provisoires ou marginalisantes ?…

C’est un peu ce que tente de faire le collectif local auquel je participe au sein de cet « écosystème local expérimentant des budgets et revenus contributifs, en commun » (https://anis-catalyst.org/communs/imaginaire-communs/imaginaire-communs-1/).

Une passerelle entre ces expérimentations et les approches plus problématisées sur l’ « emploi au-delà de l’emploi » pourrait être représentée par les travaux de Lionel Maurel sur les Droits Communs du Travail (https://scinfolex.com/2017/11/18/droits-communs-du-travail-et-droit-au-travail-dans-les-communs/).

La mise en relation de ces expérimentations avec les problématiques sociologiques et économiques est aussi l’objet d’un nouveau programme de recherche de la Chaire ESS, notamment avec le projet TACT (https://christianmahieu.lescommuns.org/wp-admin/post.php?post=145&action=edit)

De ce point de vue la ChaireESS pourrait être un partenaire du projet ATD TZC. Mais, du point de vue de l’ANR, la ChaireESS n’étant pas considérée comme un « vrai » labo, trop lié aux acteurs de l’ESS, elle doit passer par les labo universitaires de ses membres, le Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSE) de l’Université de Lille et le Centre de Recherche Interdisciplinaire en sciences de la société (CRISS) de l’Université Polytechnique des Hauts-de-France.

D’autres chercheurs pourraient être associés à ce projet du fait de leurs travaux sur :

– l’ « au-delà de l’emploi » (Alain Supiot, ancien professeur au Collège de France, il a porté des recherches européennes sur cette thématique, ouvrant des pistes pour des travaux convergents en cours),

– le « Un salariat au-delà du salariat ? » (C’est le titre d’un livre collectif de Marie-Christine Bureau et Antonella Corsani) (https://www.pantheonsorbonne.fr/unites-de-recherche/idhes-homepage/membres/bourg-la-reine-chercheurs-enseignants/antonella-corsani/);

-le Réseau-Salariat (https://www.reseau-salariat.info/), autour de Bernard Friot, universitaire (Institut européen du salariat, https://ies-salariat.org/) en même temps que très engagé pour une option alternative associant sécurisation du salaire, droits sociaux et financement par la cotisation.

Permettre à ces potentiels partenaires de collaborer entre eux et avec TZCLD permettrait de relever le défi que représente cette recherche.

 

[1] Patrice Grevet, « Que retenir des communs pour une alternative ? », Les Possibles (revue d’ATTAC), n°27, 2021.

En quête d’une rémunération garantie pour les artistes

Avec le Réseau Salariat  et son Groupe Culture

Je participe aux travaux du Réseau Salariat Groupe Culture. Ma participation aux travaux du Groupe est fondée sur ma forte implication auprès d’artistes et de collectifs. Avec eux, je constate que le maintien de leurs activités est de plus en plus lié à des pratiques interdisciplinaires du point de vue des domaines et formats artistiques et que leurs pratiques sont de plus en plus ouvertes à des coopérations avec d’autres « travailleurs » dont ils partagent les ressources et les projets.

Dans ces contextes, la question de la rétribution est tout à fait essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’elle dépend des conditions d’équilibre et de pérennité des formats de rémunération, par-delà les différences de statuts et les types d’emploi. En effet, comment prendre en compte collectivement, et même au regard des désirs de créer dans des relations de coopération, les situations créées par les projets de création artistique partagés par ceux qui relèvent du statut de salarié intermittent et ceux qui se rémunèrent par des « avances sur droits d’auteur »… ?

Les éléments avancés dans les travaux menés au sein du Réseau Salariat, posent les bases d’une « cible » susceptible de répondre aux attendes de nombreux contributeurs à ces pratiques artistiques/culturelles partagées. Certes, il faut encore enrichir la cible pour qu’elle offre une perspective désirable. Mais, comment la mettre en œuvre, en continuant à l’élaborer  avec les personnes concernées tout en s’appuyant sur toutes les potentialités d’alternative déjà en germe.

Aujourd’hui, le contexte est rendu encore plus difficile par la crise sanitaire qui ne fait que renforcer celle déjà là par l’extension du prima néolibéral donné au tout marché que ne contrebalance que peu une intervention publique de plus en plus alignée sur la dynamique néolibérale. Pourtant, les voies alternatives sont déjà au travail au sein des collectifs artistes. Ces collectifs n’ont pas attendu des contextes plus favorables pour exploiter des opportunités de développer des alternatives en termes d’agencement de leurs activités et de leurs formes partagées de rémunération.

Mais, toutes les potentialités sont loin d’avoir été repérées, expérimentées et soutenues pour qu’elles soient plus effectives par leur début de reconnaissance. Plus que normaliser la cible, il me semble que c’est le chemin vers ces formes mutualisées de rémunération pérenne qu’il faut mieux maîtriser pour en faire une vraie alternative.

Ces potentialités, quelles sont-elles ?

Il y a déjà ce que pourrait permettre l’extension du régime des intermittents, en réduction des heures exigées et en reconnaissance de davantage d’activités.

Une autre voie me semble être représentée par les expériences d’auto ou de co rémunérations au titre de contributions à des projets faisant l’objet de budgets contributifs. Ces rétributions peuvent être cumulées sur un statut de salarié, sous contrat CAPE ou de salarié coopérateur, au sein d’une CAE, coopérative d’activité et d’emploi. Évidemment, elles demeurent dépendantes de la hauteur des financements des projets de création.

Dans l’état actuel de mes réflexions sur ces potentialités de rémunération garantie et pérenne, deux questions préalables me semblent se poser. Leur non prise en compte pourrait mettre en cause toute perspective de salariat continué.

La première question est celle de l’autonomie créative et de la garantie de non subordination. Une des façons « simple » et un peu défensive d’y répondre, en minorant de ce fait les contraintes de subordination, est, pour la personne, ici l’artiste, de multiplier et diversifier les relations contractuelles entrainant rétribution ; créant ainsi davantage d’indépendance par la multiplication des liens qui pourraient être assimilés à de la dépendance. Mais, c’est au risque de la précarisation ou de l’isolement s’il n’y a pas de dispositif collectif de sécurisation, en communs par exemple. De fait, il faut constater que les pratiques de création et les processus à l’œuvre révèlent une diversité de formes de coopération, non seulement dans les activités de création/fabrication/diffusion proprement dites, mais aussi dans le recours à des ressources mutualisées pour  créer les conditions économiques et institutionnelles de production de ces œuvres. Les collectifs dans le spectacle vivant pratiquent déjà ces formes et agencements mutualisés. D’autres collectifs, associant des artistes plasticiens à d’autres plus aguerris aux formes du spectacle vivant, notamment ceux porteurs de lieux partagés, le découvrent à leur tour.

La seconde question est celle de la logique de rétribution et de ses liens avec les valorisations et donc les évaluations en travail. La difficulté repose ici sur la nature de l’institution sur laquelle s’appuie le principe de rétribution. Bernard Friot fait remarquer que « ce n’est pas le contenu d’une activité qui conduit à la définir comme du travail, mais l’institution dans laquelle elle s’inscrit ».

Du fait de la situation salariale d’où l’on vient, un premier moment de recomposition des formes de rétribution, me semble devoir être d’assurer la déconnexion des formes de rétribution de leur évaluation en travail marchandise. C’est cette déconnexion qui est assurée par les expérimentations de rétributions en termes de contribution.

Dans le contexte d’un « écosystème contributif » nous expérimentons dans les Hauts de France, cette forme de mobilisation de budgets et revenus contributifs. Un numéro de la petite revue « Imaginaire Communs » éditée par le collectif Catalyst ANIS, en cours de publication, fait une première présentation de ces expérimentations.

Mais, cette première déconnexion apparente ne peut manquer d’un appeler une autre, par une institution qu’il nous reviendrait de créer en nous appuyant sur des logiques solidaires existantes. L’important serait ici qu’elle ne relève pas d’une solidarité marginale et défensive mais repose bien sur un principe de contribution en activités et travail ainsi que d’engagement et d’utilité sociale reconnus. Il est de ce point de vue intéressant de regarder ce qui a commencé à se profiler comme « salariat, au-delà du salariat » (M-C. Bureau et A. Corsani, eds.) et comme « emploi, au-delà de l’emploi » (A. Supiot, ed.) pour reprendre les titres de certaines synthèses de travaux de recherche sur ces thématiques.

C’est ici que la créativité politique et institutionnelle devrait s’exercer pour envisager ces institutions à différents niveaux d’intervention. Cela devrait/pourrait être tout d’abord un niveau local, en phase avec les contenus d’activités, leurs domaines et territoires d’expression et de réalisation, au plus proche des salariés individuels et personnes morales associés à leur « gouvernance », dans une logique de « caisse primaire » par exemple. Mais, cela devrait / pourrait tout autant, ou aussi, être un niveau plus global national, relevant d’une logique de fonction publique.

Certains collectifs d’artistes expérimentent des formes de mise en communs des projets, budgets et modalités de rétribution à la marge des dispositifs réglementaires actuels. Ma préoccupation est de nourrir ces expérimentations, de les conforter et les pérenniser en les mettant dans une perspective « progressiste », mais sans les renvoyer à un horizon politique, certes souhaitable, mais pas immédiatement atteignable.

Répondre à l’éco-conditionnalité du projet stratégique PSTET, porté par la MEL

Répondre à l’éco-conditionnalité du projet stratégique PSTET, porté par la MEL :

Participer aux Hubs thématiques et faire face aux défis du territoire, par les communs

 

La MEL va mettre en œuvre son projet stratégique de transformation économique du territoire (PSTET). Les grands axes définis portent la marque d’une orientation qui pourrait être discutée au regard des exigences d’une transition économique écologique et socio politique. La « gouvernance du projet » relève d’une alliance entre le Préfet, les présidences de la MEL et de la Région, du MEDEF et du comité Grand Lille, de la CCI et de la CMA, de l’Université de Lille et de l’Université Catholique de Lille, de l’Agence d’Urbanisme (ADULM).

Il n’en demeure pas moins que certains dispositifs d’action socioéconomique proposés pourraient permettre de montrer comment et combien la contribution d’une dynamique « en communs » pourrait être porteuse de transformation, tout en répondant aux exigences de transition et développement durable.

Une présentation  a été faite de ce projet lors d’une réunion ciblant les partenaires ESS par Bernard  Haesebroeck VP Action Economique et en charge de l’ESS au sein de la MEL, porteur de ce projet. L’interprétation qu’il en a fait lors de la discussion montre que des marges de manœuvre existent pour que les acteurs économiques ouverts aux problématiques des économies ESS et transformatrices, de la transition et des communs, s’en saisissent.

De ce point de vue, dans ce projet, une attention et mobilisation particulière pourraient être apportées aux dispositifs de gouvernance en « hubs », en s’interrogeant sur leur composition face aux défis proposés qui sont assortis de propositions faites au titre de l’  « Eco-conditionnalité ». L’importance donnée aux hubs dans le projet présente de belles potentialités d’actions en communs. Elle pourrait permettre de faire prévaloir le commun, une dynamique qui priorise l’utilité et l’impact socioéconomique sur les intérêts partisans. Telles qu’elles sont formulées, en liens avec des « défis », les propositions auront besoin d’être enrichies de dynamiques transformatrices.  Celles-ci ne peuvent venir que d’une impulsion plus grande donnée à des propositions alternatives, notamment celles qui se nourrissent de la perspective des communs. C’est une hypothèse forte qui mérite d’être creusée et de nourrir d’indispensables expérimentations.

Le projet ne se contente pas d’évoquer une « éco-conditionnalité ». Il se propose de doter ce principe  de moyens destinés à la rendre effective : concevoir des « marqueurs de transformation »,  rédiger une « charte d’engagement », mettre en place des « contrats d’accompagnement ».

Contribuer à mettre en œuvre l’« Eco-conditionnalité » dont parle le projet de la MEL oblige à se soucier des conditions de la création pérenne des activités, de l’impact social et écologique des activités développées, des utilités sociales générées. Cela ne pourra se faire sans expérimenter et faire évoluer le cadre institutionnel et réglementaire. L’innovation à laquelle le projet fait référence doit conduire aussi à autant d’innovations réglementaires, en particulier dans la façon de privilégier les usages, en droit, et donc à s’interroger sur les droits sociaux, les droits culturels, dans leurs rapports aux droits d’usages. Dans cette logique, envisager l’éco-conditionnalité, ne pourra manquer de s’accompagner, d’innovations dans les modes d’accompagnement de la création d’activités, dans le financement des communs qui la rendent possible et accessible, dans la création et la reconnaissance de coalitions entrepreneuriales permettant leur mise en œuvre en sécurisant les rémunérations par une logique de salariat continué (pensons aux résultats obtenus par les actions engagées au titre de Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée). En plus du recours à des dispositifs d’emploi relevant du niveau national, cela devrait pouvoir se faire, au niveau métropolitain, en intégrant des éléments d’une gestion paritaire des cotisations prélevées sur le travail, notamment celui généré par les activités développées. L’innovation sociale pour laquelle M. Haesebroeck lançait un appel trouverait ici tout son sens transformatif.

Nous pourrions réfléchir à ce qu’une approche « en communs » de cette dynamique d’alliance en hubs pourrait donner. Cette approche pourrait porter sur l’ensemble du projet, mais aussi et surtout, plus concrètement, sur certains d’entre eux, où les potentialités d’une mobilisation en communs semblent plus accessibles, réalistes et concrètes.

La perspective n’est pas ici celle d’une confrontation sur les orientations que reflètent l’architecture et la gouvernance globale du projet mais celle d’une contribution collective et ouverte.

Une initiative pourrait être prise en ce sens pour mobiliser, à l’économie des ressources, capacités et disponibilité des personnes physiques et morales concernées, celles et ceux qui agissent au sein des écosystèmes contributifs en émergence sur le territoire de la MEL, celles et ceux qui sont intéressées par la dynamique de l’Assemblée des Communs qui représente une plateforme ouverte de débat et de partage sur les communs. Cette initiative viendrait continuer et approfondir une réflexion engagée, notamment, à l’occasion des rencontres ROUMICS de 2019 (organisées à Lille par le collectif Catalyst ANIS) qui se proposaient d’explorer les rapports et apports des communs à l’action publique.

La proposition est donc de lancer une première rencontre sur cette thématique des « Hubs et défis en communs », sans exclusive ni volonté d’appropriation partisane.

Cette dynamique pourrait concerner, d’abord, les écosystèmes contributifs, notamment ANIS Catalyst, La Compagnie des Tiers Lieux, les CAE (coopératives d’activités et d’emploi), Opteos et autres, mais aussi, les acteurs et organisations de l’ESS, APES, l’URSCOP, les coopératives, le monde associatif, la ChairEss (Chaire Interuniversitaire en ESS et soutenabilité des territoires).

 

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Quelles dénominations pour les individualités en communs ? Répondre avec Jules Desgoutte

« Porter » et « faciliter » des mises en communs, travailler en relation avec des communs ou dans une perspective en communs, plus encore, vivre des communs , cela commence à caractériser plus que des pratiques marginales, des formes d’action et de travail, des modes de vie….Des questions d’identification et de reconnaissance de ces singularités sociales commencent à se poser. Et on comprend que cela puisse passer par des dénominations, mais il est moins simple qu’il n’y parait.

Pour toi, c’est quoi être commoner ?

Voici quelques semaines, Maïa Dareva posait cette question sur le réseau des réseaux des communs.

Les réponse, ou propositions, n’ont pas tardé. Cela montre une grande attention porté au sujet. Il est de fait que parmi les premiers répondants beaucoup trouvaient là l’occasion d’affirmer un engagement personnel pour les communs. Pour eux, être commoner, c’est d’abord affirmer un accord avec une perspective, et se positionner personnellement en référence à cette perspective, à se déterminer par rapport à cette notion de commun et à la société en communs qu’elle laisse sous-entendre. L’appellation doit alors signifier un engagement éthique et politique. Les réponses allant dans ce sens présenteront de différences de contenus, de priorité de valeurs, mais ne relativisent pas vraiment le rapport au commun. Différents rapports ne se traduiraient –ils pas par des appellations différentes. Ces réponses n’abordent pas ces différences. Des propositions faites en d’autres termes, celui de communeur notamment, argumentent le contexte national, international, d’émergence de ce vocabulaire, mais et se focalisent sur ce même type d’argumentation.

Evidemment, du fait du contexte d’émergence de ce mouvement des communs, et l’inscription des premières entités qui se revendiquent explicitement des communs, certains voient dans les termes commoner, ou communeur, des dénominations possibles pour des travailleurs ou activistes des communs, dans le cadre de processus de « professionnalisation en communs ».

Voulant faire en sorte que soient reconnues des positionnements sociaux émergents, les acteurs « engagés » des communs cherchent à faire valoir des dénominations. Mais, les uns et les autres auraient tort de vouloir nommer hâtivement des personnes aux seuls  titres d’une qualité d’engagement ou de l’exclusivité d’une position professionnelle.

Jules Desgoutte, dans un court texte lumineux, nous en donne les raisons.

Faut-il nommer les personnes ? Le commun est-il affaire de dénomination, est-il, d’abord, affaire de sujet à dénommer ? Mais, le sujet, si sujet il doit y avoir s’agissant de commun, n’est-il pas plutôt l’usage, en tant que « lien indissoluble entre la ressource et les personnes qui en usent » ? Cet usage, in appropriable, ne doit-il pas être mis en avant plus que la personne qui en use, l’usage, avant l’usager en quelque sorte ?

L’élucidation d’une politique des usages, encadrée de droits d’usage est essentielle aux communs. La non qualification a priori des personnes en communs serait alors la force du commun, en même temps qu’une garantie de sa « non enclosure par personnalisation ».

La communauté d’usage et de pratique gomme les distinctions qui seraient établies sur des bases classificatoires préalables ; cette non distinction n’empêchant pas, la confirmant même, la singularité des parcours d’usages.

Relatif à l’usage, la dénomination, s’il en faut une, provisoire, transitoire, ne pourrait que dépendre du parcours d’usage, de son espace de réalisation et de sa durée. Ce parcours d’usage est un parcours de mobilisation diversifiée de compétences, de savoir-faire, en même temps que de niveaux d’implication et d’engagement dans des situations génératrices d’usage. Ce qui compte c’est la part prise au travail du commun ; « dans la durée, qui je suis s’efface au profit de ce à quoi je contribue ».

Merci à Jules Desgoutte de nous mettre en alerte à un moment où on peut s’attendre à ce que s’affirment des forces performatives d’une dénomination plurielle.

 

En réponse à la question : « C’est quoi pour toi être commoner… ? »

Jules Desgoutte

Artefactories/Autrepart

 N’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse des « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est « désindividualiser » par la multiplication et le déplacement des divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation ». 

Michel Foucault, Préface à la traduction américaine du livre de Gilles Deleuze et Felix Guattari, « L’Anti-Oedipe : capitalisme et schizophrénie ».

Pour répondre à la question de Maïa Dereva, dans mon expérience des communs, il y a quelque chose d’important : la force d’invention lexicale de ceux qui les pratiquent. Cette discussion l’illustre. Dans les lieux qui composent le réseau dont je m’occupe, j’ai vu fleurir bien des vocabulaires pour désigner tant les personnes, leur tâche, leur manière de s’agréger que le commun qui les rassemble (ça commence par le nom des lieux eux-mêmes : Mains d’oeuvres, Mixart Myrys, Gare au Théâtre, la Briqueterie, les Pas perdus, la friche RVI, les Ateliers du Vent, la Déviation…). A cette invention en correspond une autre, sur le plan de l’organisation : il s’agit bien de formes performatives, de mimésis interprétative par laquelle s’articulent des actions dans des récits et se construisent des récits par des actions. Pour moi, c’est un peu ça, être un commoner. Cette vitalité demande à être préservée, et donc à ne pas être trop dénommée – à rester libre de sa propre faculté itérative. C’est dans ce sens que je comprends l’antienne selon laquelle il ne faut pas modéliser les communs, mais seulement en documenter les pratiques – quoique cette maxime me paraisse un peu courte. C’est dans ce sens aussi qu’on dit souvent que les pratiques de commun sont des Monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir et qu’on peut comprendre que ceux qui en sont les acteurs s’attardent si longuement à l’énoncé de leur singularité.

 

Autre chose me paraît important : le rôle-clé des usages, dans le déploiement d’un commun, tels qu’il convient de les distinguer des usagers, et de leur donner toute leur autonomie politique. On peut dire que l’usage fait apparaître un lien indissoluble entre la ressource et les personnes qui en usent. Mais dans la perspective du dépassement de l’opposition nature/culture, constituer l’usage lui-même en sujet du commun permet, par subsomption de la catégorie de l’usager, de porter le débat sur la nature des personnes composant la communauté. Un chemin de chèvres, ainsi, s’il est fait à l’usage, est constitué par l’usage qu’en ont les chèvres. Les chèvres n’ont pas besoin de le savoir, ni de le vouloir, pour commoner. Elles cheminent. Le chemin, dans sa forme générale, comme le mode du cheminement des chèvres autant que comme l’infrastructure matérielle en résultant, est l’usage en personne – mais si la chèvre était un homme, elle dirait que le chemin est une ressource entretenue par la communauté des chèvres. Ainsi, les pratiques de commun resignifient la catégorie juridico-politique de personne (comme celle de bien y afférente), à travers une micropolitique des usages. On pourrait bien sûr considérer les chèvres comme des commoner, et les constituer en personnes non-humaines (et dire alors que le chemin est leur bien commun). Mais n’est-ce pas le chemin lui-même, la figure de l’usage et le porteur de l’en-commun, en tant que notion commune à toutes les chèvres, comme corps et comme idée ?  Composée de travail social, d’intermédiation, d’écriture et de réalité matérielle, le chemin, en tant qu’usage, est la personne produite par trans individuation dans le processus de commun que constitue le cheminement des chèvres (de la même manière que, sur un plan juridique, on reconnaît à l’entreprise la personnalité morale). Il naît, il meurt, il a son histoire singulière, distincte de tout autre chemin. Il est ce processus de trans individuation qui tient ensemble le devenir des chèvres qui l’empruntent, de la terre qu’elles foulent et de l’herbe qu’elles broutent. L’en-commun, de ce point de vue, n’a pas besoin des commoneurs pour se dire et se faire : sous sa forme pronominale, l’usage lui suffit. Le chemin de chèvre est un sujet politique autonome, indépendamment des chèvres qui l’ont produit. Cet anonymat de celleux qui font le commun à l’usage est une dimension essentielle, de mon point de vue, de la force politique des communs.

« – Comment t’appelles-tu ? – Personne ! « , comme disait l’autre. On interpelle des individus, mais on n’arrête ni des usages, ni les notions communes qui s’y forment, ni les idées adéquates qui leur correspondent.

 

Ainsi, non seulement il ne me paraît pas absolument nécessaire de désigner les membres de la communauté que constitue un commun pour le dire et le vivre, mais risquerait-on même, en faisant cela, d’en réduire la portée. On risquerait alors de fixer avant l’heure le processus de resignification de la catégorie de personnes à l’œuvre dans l’en-commun. On risquerait de se tromper de personnes. De manquer «  certains sujets », moins audibles, moins visibles, ou non encore advenus. On risquerait d’éteindre l’invention à l’œuvre dans l’en-commun, sa force trans individuelle.

 

C’est pour toutes ces raisons que je m’accommode assez bien de l’absence de mots pour dire l’engagement en tant que personne dans un commun – lequel ne me paraît jamais déterminant dans l’existence dudit commun, mais au contraire s’y défaire dans son intérêt.

 

Pour illustrer ce risque d' »enclosure par personnalisation » présenté là de manière bien abstraite, je pourrais prendre dans mon milieu l’exemple de la dénomination « artiste ». En effet, dans les lieux dont je m’occupe, lieux de pratiques artistiques et culturelles, la distinction entre « artistes » et « non-artistes », entre professionnels et amateurs, s’efface à l’usage. J’y vois l’effet, comme dit précédemment, d’un travail micropolitique de resignification des catégories définitoires des personnes par l’usage, resignification de leur rôle social, comme pour les personnages le théâtre. Ce qui compte, ce n’est pas qui tu es, c’est l’usage que tu as de l’espace où tu te trouves. Artiste ou pas, la distinction ni y est pas pertinente dans la durée, ni sur le plan des usages, ni des dynamiques internes, ni de l’organisation de la communauté, ni de sa vie propre. Ça va, ça vient : on est ceci, on est cela. Cuistot, graphiste, administrateur, luthier, technicien du son, libraire, poète ou curateur… Ce qui reste, c’est ce qu’on fait. C’est la manière dont on prend part au travail du commun nécessaire à la préservation du lieu, de l’espace lui-même et de sa disponibilité, en tant que ressource partagée dans la durée. Dans la durée, qui-je-suis s’efface au profit de ce-à-quoi-je-contribue.

 

Pourtant, dans le même temps, le terme « artiste » y ressurgit sans arrêt sous la pression du monde social (une pression de la norme, des autorités, de la collectivité territoriale, de l’Etat, de la Famille, mais aussi une pression venue du dedans de chacun : de ses enjeux professionnels et personnels, de son ambition, de ses craintes). Il ressurgit accompagné d’une injonction à mettre au clair quel est au juste l’objet de ces lieux, ce qui s’y fabrique, qui y fait quoi au-dedans. Pour y policer les pratiques suspectes qui s’y tiennent, sommées de choisir dans leur rapport à l’espace : de quel droit s’autorisent-elles ? privé ou public ? Pratiques culturelles rentables ou bien subventionnées ? populaires ou savantes ? Sous la double pression à se nommer et à se normer, on y passe de la fête au festival, de la rave à la salle de musiques actuelles, de la vélorution à la résidence de création, du skate à l’art contemporain, etc… Le terme d’« artiste »,  y fonctionne comme l’opérateur d’un tri social – c’est l’ « artistification » des friches, pour reprendre d’un mot ce processus si bien décrit par le socio-anthropologue Fabrice Raffin.

 

Evidemment, l’exemple a ses limites : il y a bien des réalités historiques empilées derrière la notion d’ « artiste », tandis que le terme de commoner est vierge…  Mais dès lors qu’on crée une catégorie, vient la question suivante : savoir comment on discrimine qui en est et qui n’en est pas.

 

Voilà donc qui achève de me convaincre qu’il faut préserver la multiplicité des inventions non seulement lexicales, mais aussi syntaxiques qui sont les nôtres, pour dire ce que nous faisons. Non seulement cet enjeu est interculturel – nous tenons à ce que les communs soient un mouvement décolonial et global, et dès lors nous devons être ouvert à la multiplicité du tout-monde – mais encore est-il intersubjectif et intermédial : il en va de l’invention juridico-politique dont les communs s’occupent, la transformation de l’institution-pivot dans nos sociétés, la propriété privée, dont en droit la possibilité repose sur la distinction entre des personnes et des biens.

 

L’en-commun, les usages, les pratiques, l’auto-organisation : tout ce qui permet de construire des sujets d’action sans passer ni par l’individualisation ni la séparation des biens et des personnes me paraît de nature à accompagner ce mouvement durablement.

 

Pour finir, je rejoins ce qui a été dit plus tôt : le commun, ce n’est pas un truc qu’on inventerait là, depuis nos geeks et nos écolos, dans notre société industrielle en voie d’effondrement, et qu’il faudrait, tels des missionnaires, exporter à travers le monde. Ubuntu, minka, ayni : bien au contraire, c’est une rémanence de pratiques devenues étrangères à notre monde moderne mais qui non seulement le précèdent, mais encore l’abritent et le bordent, le rendant possible, dans son arrogance d’enfant vite grandi, à croire qu’il peut faire comme s’il n’avait pas de parents. Et c’est dans cette ignorance crasse qu’à les entamer nous risquons de tout perdre, et que nous nous retrouvons pire que Jourdain, à réinventer une poudre que non seulement nous faisions sans le savoir, mais encore que nous avons abandonné par l’orgueil de notre connaissance – elle qui toute parée des traits de la positivité s’apprête à nous jeter au nom de l’avenir, dans le cul de basse-fosse de l’Histoire universelle. Le commun, c’est ce nom que nous avons mis temporairement sur une multiplicité de souvenirs et d’expériences fragmentaires par lequel le lointain s’adresse à nous, à travers le temps et l’espace, pour nous montrer le chemin que, mi-chèvres, mi-hommes, nous ouvrirons au dehors.

 

Il y a un sens commun du mot « commun »  qu’on oublie : le plus humble, le plus commun, celui qui dit ce qui ne mérite pas d’être nommé, ce qui n’est pas plus que ce qu’il est, qui ne se distingue en rien, le tel quel du commun, dans sa singularité quelconque. Quelque chose est , qui se tient et simplement parce qu’elle est , dans son ouverture, cette chose s’adresse au monde et le monde vient à elle. L’attention portée au commun le révèle toujours plein par avance d’un murmure insatiable et ininterrompu : c’est l’ouvert du monde, où la parole est parlante. On a toujours déjà trop dit, disant qu’on est un homme.

 

Je vous écris sous influence : j’écoute en même temps le discours d’investiture du vice-président de Bolivie M. David Choquehuanca :

« le pouvoir comme l’économie doit être redistribué, il doit circuler, il doit s’écouler comme le sang s’écoule dans notre organisme. »

Son président n’est pas investi qu’il a déjà essuyé une tentative d’assassinat. Pendant ce temps-là, le Chili écrit sa constitution.

Et nous ?

 

Je crois qu’il illustre mieux que moi-même ce que j’essaie de vous dire. Si les communs doivent se chercher une incarnation politique, il me paraît évident qu’elle est à trouver du côté des peuples autochtones. Je vous laisse avec lui :

 

https://www.youtube.com/watch?v=xLnTJ7WoI10&feature=youtu.be

 

 

 

 

 

 

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A propos de la notion d’écosystème : première approche pour comprendre les écosystèmes en communs

Des nouvelles formes d’action collective se font jour. Inédites, elles sont mises en œuvre sous des formes et dans des configurations diversifiées : Territoire Zéro Chômeurs de Longue Durée (TZCLD), Kpa-Cité, Compagnie des Tiers Lieux, la Coopérative de Transition écologique (TILT), d’autres encore… Se faisant, elles révèlent plus que des entités et des organisations spécifiques. Elles désignent la configuration de véritables écosystèmes de solidarité et coopération socioéconomique. Dans la diversité de leur configuration, elles entendent développer de nouveaux rapports au travail, à l’activité et à la rétribution des personnes en même temps qu’au financement des ressources mobilisées. Elles transforment la façon de s’organiser au quotidien, de construire des utilités sociales et de les valoriser, tant pour les personnes qui y contribuent, que pour les entités économiques qui portent les activités, ainsi que leurs écosystèmes au travers des externalités qu’elles génèrent. Ces initiatives questionnent les notions qui structurent majoritairement nos  régulations économiques et sociales : les structures de l’entreprendre, l’emploi, le salariat, mais aussi les formes de l’intervention publique.

Pour comprendre les dynamiques d’action de ces initiatives solidaires, leurs contenus, leur portée, leur pertinence du point de vue des acteurs mobilisés, l’approche souvent retenue entend privilégier leur dimension écosystémique. Cette dimension est souvent avancée sans faire l’objet d’une réelle définition. Il faut donc s’expliquer sur cette notion. Elle n’est la plupart du temps évoquée que pour signifier que plusieurs entités ou organisations sont engagées simultanément dans une même logique de coopération et en partageant des objectifs communs. C’est par exemple sous cette acception que les pouvoirs publics régionaux y font référence dans une perspective de développement régional. Mais cette référence n’explicite pas plus avant la nature des rapports prétendument coopératifs si ce n’est pour mobiliser l’intervention économique publique par des dispositifs d’aides et des appuis financiers. De fait, il s’agira souvent de modalités de coordination qui facilitent des rapports qui demeurent largement marchands, même si les effets de domination peuvent être « tempérés » par des modalités d’action publique, par exemple par des dispositifs spécifiques de marchés publics.

La notion d’écosystème telle qu’elle est mobilisée dans ces perspectives de coordination territorialisée fait l’impasse sur beaucoup de dimensions. Ces rapports sont souvent envisagés qu’entre les seules structurations instituées et que dans le cadre de relations normalisées liées à leur structuration formelle, selon qu’elles sont des entreprises ou des associations et selon les stratégies de valorisation socioéconomique qu’elles se donnent ; l’inscription dans une logique d’économie sociale ou solidaire en étant une parmi d’autres. L’écosystème ainsi réduit à ces seules relations formelles est alors assez proche des catégories plus traditionnellement avancées par les institutions publiques au titre des politiques publiques d’aménagement telles que celles de pole ou de district.

Une avancée a cependant été faite lorsque les problématiques se sont enrichies de nouvelles catégories comme celle de milieu. Cette notion de milieu a commencé à trouver de nouveaux éléments de définition à partir du moment où il s’est agi de mieux comprendre les processus et configurations de mise en relations et d’action économiques localisées. Plus récemment, la notion de territoire a pu être mobilisée pour dépasser la seule compréhension des processus institutionnels et politiques pour envisager les dynamiques socioéconomiques. Mais l’ambiguïté demeure dans la mesure où la notion de territoire peine à se décaler des découpages et des formes institutionnelles auxquels elle renvoie.

Pour mieux définir ce que l’on entend par écosystème et ce que suppose le préfixe « éco » à la notion de système. La notion de contexte doit elle-même être définie dans différentes dimensions qui sont tout à la fois socioéconomiques, géographiques, sociodémographiques,  mais aussi environnementales, physiques, écologiques, tout en étant « anthropologisées » ; des dimensions à l’œuvre, en jeux, au moment de la prise en compte du contexte ou héritées des configurations contextuelles précédentes.

En fait, l’approche écosystémique souvent invoquée n’en est pas véritablement une, ou alors elle n’est que tronquée. Elle est plus une évocation qu’une véritable aide à la problématisation des systèmes de relations en jeux et en construction.

Parler d’écosystème c’est tout d’abord, pour beaucoup, insister sur le fait que la compréhension des initiatives qualifiées d’initiatives solidaires en communs ne peut être réduite ni à la seule analyse des processus individuels et collectifs de formation et transformation des acteurs sociaux, par l’analyse de la dynamique de leurs positions socioéconomiques et de leurs régimes d’engagement. Parler d’écosystème c’est aussi  mettre en avant des entités et structures d’action socioéconomique que peuvent être les associations et autres entreprises par lesquelles l’initiative inscrit ses activités dans l’espace public, par exemple par la prise en compte des positionnements adoptés par ces entités, la façon dont elles définissent, ou pas, leur mission, leurs objectifs, leurs pratiques et réalisations. Elargir le spectre d’analyse dans cette perspective est déjà un enrichissement notable. Mais, alors que référence peut être faite à l’écosystème, dans ce type de problématique, l’écosystème n’est pas envisagé comme un véritable contexte dans toutes ses dimensions. Tout au plus un élargissement est opéré lorsque sont évoquées de possibles externalités, positives ou négatives, comme produites par la mise en rapport des structures d’action économique. Mais cet élargissement n’en est vraiment un que s’il prend en considération, comme nous y engage Polanyi, les phénomènes d’encastrement et de possibles désencastrement des formes dominantes et alternatives d’action économique et la complexité des rapports entre structures et entités d’action économique, formelles et émergentes.

Dans la perspective ouverte par les communs, l’approche de l’écosystème change de point de vue. D’une approche centrée sur les structures d’action économique, et leurs chaînes de valeur, on passe à une approche centrée sur les ressources ; les coalitions d’acteurs économiques travaillant en communs, en partageant les ressources. Cette autre perspective pose de nombreuses questions aux modalités de l’intervention économique publique qui ne sait financer que des structures.

S’agissant de la compréhension des initiatives solidaires, cette question est essentielle dans la mesure où les formes d’action économique pourront associer des modalités plurielles, hybridées de rapports d’échange jouant la proximité des rapports sociaux, des effets d’entraide et de réciprocité qu’il sera souvent difficile de faire prendre en compte pour caractériser la nature des rapports économiques. Cet élargissement en revient à introduire les catégories d’action économique que représente l’économie sociale et solidaire dans l’analyse. De fait, cela en revient à spécifier l’analyse et à la cadrer à l’intérieur d’une problématique sociopolitique qui représente tout à la fois un espace de controverse, porteur des conflits mais faisant désormais plutôt consensus.

Ainsi, paradoxalement, alors que l’approche par les écosystèmes, parce qu’elle met en avant la notion de territoire, et ce dans une acception plus institutionnelle qu’écologique, et donc qu’elle met au centre de l’analyse les entités d’action politique que sont les collectivités territoriales, une telle approche correspond souvent à une forme d’évitement de la dimension plus proprement politique d’expression des rapports sociaux.

Aussi, un réel enrichissement de la notion d’écosystème serait de faire converger deux types d’approche en jouant de leur complémentarité heuristique. Il s’agirait, d’une part, de s’appuyer sur les notions de champ, de position et d’habitus, telles que les mobilisent les sociologues après Bourdieu. Il s’agirait aussi, d’autre part, de mobiliser réellement toutes les potentialités d’analyse que représente la prise en compte d’une éventuelle dynamique de développement et de pré institution de mise en communs, telle que l’on commence à la problématiser après Ostrom et les courants de recherche qui s’en sont inspirés.

La notion de champ réintroduit les questions de la domination et du pouvoir. En ce sens elle semble prendre en compte certaines dimensions écologiques et éthologiques que n’envisagent que peu ceux qui reprennent cette notion en la réduisant à une métaphore impropre des seuls rapports de coordination voire de coopération. Mais alors sont passés sous silence des rapports qui peuvent être de synergie, de prédation et autres, qui peuvent tout autant caractériser la réalité des rapports participant à leur mise en système.

Une approche par les communs est de nature à permettre de mieux qualifier une approche écosystémique. Doivent ainsi être explicitées les relations complexes entre des entités dont l’autonomie stratégique qui est envisagée est perçue sous l’angle de l’autonomie, voire l’indépendance des « associés », ou sous l’angle de rapports contractuels entre parties prenantes alors qu’elles s’inscrivent dans des processus plus larges de rapports aux ressources que ces entités partagent dans le déploiement de leurs missions et de leurs activités. Relations à l’environnement signifie rapports aux ressources dans ce qu’elles traduisent de dispositifs humains et non humains.

Doivent aussi être explicités les rapports nouveaux que les acteurs économiques individuels entretiennent avec ces entités dans leurs agencements d’action économique. Ces rapports sont souvent basés sur une multivalence, multi appartenance à ces entités ; les rémunérations et les systèmes de protection se construisant au travers d’une diversité de liens, de contrats, de transactions et d’échanges, non exclusifs avec ces entités. Les expériences de portage de budgets contributifs, ainsi que celles autour des revenus de la contribution, posent la question de l’équilibre de ces liens pour les personnes comme pour les entités. Elles répondent à des attentes exprimées en termes d’autonomie, de prise en compte des capacités individuées, de la reconnaissance des singularités.

Ces questions ne sont pas annexes. Si l’on se situe dans une perspective écosystémique on ne peut pas en faire l’économie. Les initiatives, et les expérimentations qu’elles supposent, mobilisent l’attention des chercheurs ne sont pas sans susciter un usage de l’action réflexive de la part de communauté d’acteurs qui ont à cœur de mieux les « faciliter » et les « accompagner ». Cela participe déjà de processus eux-mêmes innovants de recherche-action.

 

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Tiers Lieux et compagnie

Les tiers lieux ont aujourd’hui une réelle existence. Leurs contenus s’affirment et s’affichent, dans leur diversité de construction, de financement et de valorisation sociale et économique (https://christianmahieu.lescommuns.org/2020/04/28/en-quete-de-tiers-lieux/ ).

Par leurs formes mêmes, potentiellement acteurs de mises en communs, ils sont avant tout acteurs de mises en réseaux.

Dans le contexte spécifique de la Métropole européenne de Lille, le phénomène tiers lieux trouve une expression importante avec l’initiative « Compagnie des Tiers Lieux ». Cette initiative doit en effet être renvoyée à son contexte et moment d’émergence. Notamment, elle est inséparable des premiers moments et pratiques de mutualisation opérés par les premiers porteurs de projets de tiers lieux dans un format d’action collective porté par le collectif Catalyst et appuyé par l’association Anis. Elle est aussi inséparable de l’action publique engagée avec la MEL et la construction de l’appel à projets de tiers lieu lancé par elle. En résulte, la création de la Compagnie des Tiers Lieux (https://compagnie.tiers-lieux.org/) , par autonomisation vis-à-vis de ses porteurs initiaux et structuration progressive. Mais, d’autres dynamiques pourraient caractériser le phénomène dans son extension et ses prolongements.

Tout d’abord, compte tenu de l’émergence du phénomène avec la question des espaces de coworking, est-ce que se maintient, et comment, une dynamique de création de ses espaces spécifiques, à l’économie souvent plus strictement marchande, ou de recomposition d’espaces existants dans cette perspective ?

Des formats de lieux, plus identifiés, se spécifient-ils, se forment-ils en réseaux ou sous réseaux d’une façon plus ou moins autonome ? Ça peut être le cas des appellations « cafés citoyens », des « fabLabs », des « Ressourceries » -Rappelons-nous l’aventure des Régies de quartier-, etc.

Ça pourrait aussi être le cas de dynamiques de développement par un opérateur privé de réseaux (de franchises) d’espaces numériques, dédiés principalement à de la médiation numérique. La dynamique s’appuierait ici sur la reprise, dans un autre mode d’action économique et publique, d’actions ayant entraîné l’émergence des espaces numériques et autres cybercentres amorcés par les institutions publiques. Des initiatives existent qui visent à aller dans ce sens, par exemple avec Pop et les Pop Café.

Des tiers lieux pourraient converger vers des formes résiliaires et/ou de plateformes adaptées à des contextes micro locaux. C’est d’ailleurs poussé par l’acteur public qui en fait un vecteur de développement  local territorial. Sur le territoire de la MEL, c’est le cas à Fives Hellemmes.

Des remarques similaires pourraient être faites s’agissant de deux autres dynamiques concernant l’une les formes de l’action sociale publique et l’autre les activités de création artistique et culturelles.

Au départ quelques Centres Sociaux participent à un programme autour des questions numériques (projet Centres Sociaux Connectés). A partir de cela, les mêmes CS, bientôt rejoints par d’autres, se lancent dans des démarches de développement de tiers lieux, soit par adjonction d’un lieu spécifique, maintenant le centre social (ou la maison de quartier, ou autre MJC…) dans sa définition initiale, soit par substitution d’un format tiers lieu au format initial. Ils opèrent ces transformations sous le regard attentif des instances de tutelle, et de financement (Conseil Départemental et CAF, notamment), et avec le relai de leurs fédérations d’appartenance, notamment la fédération des Centres Sociaux. Après ces premiers mouvements, à l’initiative des centres sociaux eux-mêmes, ils sont appuyés, sans pourtant être (encore ?) accompagnés,  par les institutions elles-mêmes qui tentent de se doter d’une politique en la matière.

Pour ce qui est de lieux culturels, la question qui se fait jour aujourd’hui se ressource de démarches plus anciennes, celles de la fin des années 1980-1990, avec la question des friches culturelles, du début de reconnaissance des Lieux Intermédiaires Indépendants lorsque la problématisation des « Nouveaux Territoires de L’art » offraient tout à la fois des places pour des labels culturels et pour des lieux à reconnaissance provisoire /transitoire en fonction de leur configuration et de leurs ouvertures à des publics, eux-mêmes en mouvement. Aujourd’hui, la « tierslieuisation » des lieux culturels prend des chemins, tout à la fois de convergence avec le mouvement des tiers lieux et de spécification des (mi)lieux et plateformes coopératives artistiques qui les font se distinguer dans leurs dynamiques propres, notamment dans leur rapport à l’institution et action publiques. Par exemple, cette question ne peut être traitée sans que le soient les dispositifs d’intervention et de financement que sont les différents appuis publics et privés à la création /diffusion/Intermédiation avec les formats dits de « résidences ».

On ne peut donc pas traiter cette question, et particulièrement si l’on veut comprendre la dynamique de la Cie des TL, si l’on ne regarde pas le jeu croisé des niveaux d’institution et de financement de l’action publique. Il faut envisager les liens avec les différents niveaux de collectivités territoriales et nationales. Par exemple, dans quelle mesure un « réseau ? » local joue le rôle de relais d’un processus, d’institution au niveau national, avec le conseil national des TL et France TL, même si ce processus pourra sembler ouvert ? On peut alors s’interroger sur le programme « Fabrique de Territoires », et ses liens avec l’action publique locale.

Dans quelle mesure, ce même réseau potentiel jouera-t-il, et jusqu’où le rôle d’une quasi « agence » au service, public ?, de la MEL ? Il est de ce point de vue intéressant de noter que le dispositif d’aide financière de la MEL, avec le financement concomitant de l’appel à projet TL et du financement récurrent de la Cie des TL, pourrait connaître des évolutions qui semblent consolider un effet d’encadrement du développement des TL, avec un rôle d’agence plus accentué pour la Cie. Cette logique plus prescriptive de fonctionnalités et services demandés prendrait plusieurs formes : des bonifications données aux aides financières selon que les activités développées dans les tiers lieux en développement recouvrent les priorités données aux politiques publiques ; la prise en compte et le financement de tiers lieux initiés directement et portés par les collectivités territoriales ; l’intégration amont de l’action publique des objectifs et activités des TL par la convergence, voire l’intégration, des dispositifs de soutien et des appels à projet qui y correspondent, par exemple, l’entreprendre autrement de l’ESS, le soutien à l’innovation numérique et territoriale, les politiques de la ville, les actions en transition, les soutiens à la culture.

Enfin, sans développer plus avant ce point ici, il pourrait sembler difficile et potentiellement réducteur de ne pas envisager, dans le même mouvement d’analyse des initiatives, ce qui ressort du phénomène de plateformisation, notamment dans sa forme coopérative, en communs, en même temps que les lieux et les espaces physiques qui les mettent en œuvrent, pour ne pas dire au travail. Si les questions du travail et de ses conditions ne peuvent plus se réduire à l’organisation de lieux exclusifs, il en est de même des questions qui concerne l’œuvre, au sens de Arendt, et ses espaces publics, politiques.

 

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L’impératif de la rencontre à l’heure de la distanciation sociale : Le Furieux, une expérience d’opéra participatif

Il y a quelques semaines j’ai eu l’opportunité de me joindre à une expérience d’opéra participatif, Le Furieux, tiré d’un texte de Laurent Gaudé « Onysos, le Furieux », et conçu par Claire Pasquier du collectif La Meute, https://www.youtube.com/watch?v=25dbrPEoIVk.

« L’opéra participatif Le Furieux est un chœur citoyen, un cri libérateur, une création collective. Pas d’instruments, seulement des corps, des voix et de la musique électronique en direct. Nous nous mettons face à l’autre, face à nos parcours, nos points communs et nos différences, face à l’étrange et à l’étranger. Nous construisons ensemble une histoire à notre image. Nous formons une meute et nous dansons, nous chantons, nous racontons. Des parcours de découverte enrichissent l’expérience de co-création de l’opéra avec des visites guidées, des spectacles, des expositions et des rencontres ».

Une vingtaine de participants ont partagé, avec la scénographe, le danseur et la chanteuse, deux semaines de création et de rencontres. Un spectacle final est venu clore cette séquence de création collective.

 

« Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme.»

Laurent Gaudé, Onysos, le furieux

 

Le paradoxe est que j’écris ces quelques lignes en plein confinement à cause de la pandémie de coronavirus. Je suis chez moi, avec ma compagne, à l’écart de tous. Bien sûr, comme beaucoup, je communique (mettre en commun ?) avec les autres, via les moyens de télécommunication, réseaux dits « sociaux » et téléphone. Je communique avec des gens avec qui j’ai des liens, de famille, d’activités professionnelles et autres. Rien n’est laissé au hasard de la rencontre.

Et, c’est d’abord ce que j’ai ressenti dans ma participation à cette expérience d’opéra dit participatif : une rencontre improbable.

Une rencontre d’abord avec des artistes dans l’exercice de leur création, des artistes qui conçoivent un format et vous le font partager, qui l’argumentent et le mettent en œuvre. Le plus surprenant pour moi est ce mélange d’explications rationnelles, des horaires, des questions logistiques, mais aussi des consignes, des codes formels, et de schèmes interprétatifs qui proviennent de la lecture d’un texte (Onysos, le furieux, de Laurent Gaudé) qui vient percuter l’expérience partagée des deux créatrices, scénographe et chanteuse lyrique.

Mais la rencontre, pour moi la plus forte, du point de vue de mes expériences passées, c’est celle d’un groupe de personnes inconnues, juxtaposées. Nulle présentation réciproque n’a semblé nécessaire. Une vingtaine de personnes étaient là, chacune différente en âge, sexe, surement en matière de trajectoire et d’expériences. L’instant de la prise de contact a suffi à nous mettre en mouvement, ensemble. La surprise a été pour moi que, passé un bref moment d’interactions par le biais d’un jeu, en rond, nous entrions vite dans une très grande proximité, promiscuité, sans que cela ne fasse l’objet d’une quelconque explication, autre que la description factuelle des liens et contacts que nous nous proposions de pratiquer pour faire corps, ensemble.

Aucune explication n’a été donnée, ni même demandée. Aucune réticence, ni hésitation, ne s’est manifestée, et ce même en aparté, entre les personnes pour qui c’était pourtant la première expérience en la matière. Tout à la fois, chacun a respecté les consignes de jeu et les a interprétées pour en faire sa singularité au sein d’un groupe, lui-même, singulier dans sa diversité expressive. Chacun, et c’est là le rôle spécifique, créateur, des artistes, a pu se voir attribuer un rôle adapté à ses spécificités expressives sans que cela fasse l’objet d’une délibération ; une composition dans le mouvement même du jeu. De quelle composition s’est-t-il agi ? Quelle en était la partition ? Les personnes n’étaient pas rassemblées pour interpréter des rôles prédéfinis. Elles n’en auraient pas eu les qualités habituellement requises. Les rôles se sont inventés au fur et à mesure de l’exercice d’auto composition, simplement guidée et accompagnée par les artistes garantes de la pertinence et cohérence expressives.

Bien sûr, une explication rationnelle, celle du sociologue, dira qu’il s’agissait d’interpréter les rapports de l’individu au groupe, de jouer la complexité des interactions que mettent en œuvre un collectif improbable, spontané. A plusieurs moments, au cours du spectacle, ces interactions ont fait l’objet d’une description, interprétation et explicitation. Mais, ces moments interprétatifs, explicatifs faisaient eux-mêmes parties du spectacle que donnent à voir des groupes en mouvement, sous le mode du sport, de la danse, de la guerre. Aucun de ces moments interprétés ne peut résumer à lui seul la complexité de l’alchimie de l’agir collectif.

Après que ces moments passés ensemble soient advenus, chacun est rentré dans ses propres systèmes d’interactions ; toujours le même, et un peu changé ; « Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme ».

 

Alors, pour nous aider à réfléchir sur notre humanité, voici une proposition du philosophe italien Giorgio Agamben. Son court texte parle de « distanciation sociale ».

Si l’année 2019 a été marquée par une vague mondiale de mouvements sociaux, le virus Covid-19 – motif d’état d’urgence en temps de « guerre » sanitaire – a brusquement mis fin aux manifestations. Décliné en diverses langues, le mot d’ordre « Restez à la maison » rappelle sans cesse qu’il s’agit à présent de limiter les risques de contagion. Disciplinant les existences, la « distanciation sociale » généralisée instaure une nouvelle norme de vie, dont les conséquences politiques restent à explorer. Envisageant ses effets sur la masse, à partir d’un passage d’Elias Canetti, Giorgio Agamben dépeint une volonté collective de contrôle impérieux des liens humains, dont la peur de la mort est sans doute le profond ressort.

« Il est incertain où la mort nous attende, attendons la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte. »
Michel de Montaigne

Comme l’histoire nous apprend que chaque phénomène a ou peut avoir des implications politiques, il convient d’enregistrer avec attention le nouveau concept qui a fait aujourd’hui son entrée dans le lexique politique de l’Occident : la « distanciation sociale ». Bien que le terme ait été probablement fabriqué comme un euphémisme, par rapport à la crudité de celui de « confinement » utilisé jusqu’à présent, il faut se demander ce que pourrait être un système politique le prenant pour fondement. Cela est d’autant plus urgent qu’il ne s’agit pas seulement d’une hypothèse purement théorique, s’il est vrai, comme on commence à dire ici ou là, que l’actuelle urgence sanitaire peut être considérée comme un laboratoire où se préparent les nouveaux agencements politiques et sociaux qui attendent l’humanité.

Bien que, comme il arrive à chaque fois, il y ait quelques sots pour suggérer qu’une telle situation puisse être sans aucun doute considérée comme positive et que les nouvelles technologies digitales permettent depuis longtemps de communiquer avec bonheur à distance, je ne crois pas, quant à moi, qu’une communauté fondée sur la « distanciation sociale » soit humainement et politiquement vivable. En tout cas, quelle que soit la perspective, il me semble que c’est sur ce thème que nous devrions réfléchir.

Une première considération concerne la nature vraiment singulière du phénomène que les mesures de « distanciation sociale » ont produit. Dans son chef-d’œuvre Masse et puissance, Canetti définit la masse sur laquelle la puissance se fonde par l’inversion de la peur d’être touché. Tandis que d’ordinaire les hommes ont peur d’être touchés par l’inconnu et que toutes les distances qu’ils établissent autour d’eux naissent de cette crainte, la masse est l’unique situation dans laquelle la peur s’inverse en son contraire. « Ce n’est que dans la masse que l’homme peut être délivré de la peur d’être touché… Dès qu’on s’abandonne à la masse, on n’a plus peur d’en être touché. Quiconque nous bouscule est égal à nous, nous le sentons comme nous-mêmes. D’un coup, et comme si tout se passait en un seul et même corps… Ce renversement de la peur d’être touché est propre à la masse. Le soulagement qui s’y diffuse atteint un degré d’autant plus frappant que la masse est dense ».

Je ne sais ce qu’aurait pensé Canetti de la nouvelle phénoménologie de la masse qui se présente à nous : ce que les mesures de distanciation sociale et la panique ont créé est certainement une masse – mais une masse pour ainsi dire renversée, formée d’individus qui se tiennent à tout prix à distance l’un de l’autre. Une masse non dense, donc, mais raréfiée, et qui, toutefois, est encore une masse, si celle-ci, comme Canetti le précise peu après, se définit par sa compacité et sa passivité, dans le sens où « un mouvement vraiment libre ne lui serait en aucune façon possible… celle-là attend, attend un chef, qu’il faudra lui désigner ».

Quelques pages plus loin, Canetti décrit la masse qui se forme par le biais de l’interdit : « de nombreuses personnes réunies ensemble veulent ne plus faire ce que, jusqu’à alors, elles avaient fait individuellement. L’interdit est soudain : elles se l’imposent d’elles-mêmes… dans tous les cas il frappe avec une force maximale. Il est catégorique comme un ordre ; est toutefois décisif son caractère négatif ».

Il est important de ne pas laisser échapper l’idée qu’une communauté fondée sur la distanciation sociale n’aurait rien à voir, comme on pourrait le croire naïvement, avec un individualisme poussé à l’excès : elle serait, tout à l’inverse, comme celle que nous voyons aujourd’hui autour de nous, une masse raréfiée et fondée sur un interdit, mais, justement pour cela, particulièrement compacte et passive.

Giorgio Agamben, traduction  Florence Balique, à partir du texte italien publié le 6 avril 2020 sur le site Quodlibet (https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-distanziamento-sociale), paru dans lundimatin#238, le 13 avril 2020

 

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« Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme.» (Laurent Gaudé, Onysos, le furieux) : une expérience d’opéra participatif

Le paradoxe est que j’écris ces quelques lignes en plein confinement à cause de la pandémie de coronavirus. Je suis chez moi, avec mon épouse, à l’écart de tous. Bien sûr, comme beaucoup je communique (mettre en commun ?) avec les autres, via les moyens de télécommunication, réseaux dits « sociaux » et téléphone. Je communique avec des gens avec qui j’ai des liens, de famille, d’activités professionnelles et autres. Rien n’est laissé au hasard de la rencontre.

Et, c’est d’abord ce que j’ai ressenti dans ma participation à cette expérience d’opéra dit participatif : une rencontre improbable.

Une rencontre d’abord avec des artistes dans l’exercice de leur création, des artistes qui conçoivent un format et vous le font partager, qui l’argumentent et le mettent en œuvre. Le plus surprenant pour moi est ce mélange d’explications rationnelles, des horaires, des questions logistiques, mais aussi des consignes, des codes formels, et de schèmes interprétatifs qui proviennent de la lecture d’un texte (Onysos, le furieux, de Laurent Gaudé) qui vient percuter l’expérience partagée des deux créatrices, scénographe et chanteuse lyrique.

Mais la rencontre, pour moi la plus forte, du point de vue de mes expériences passées, c’est celle d’un groupe de personnes inconnues, juxtaposées. Nulle présentation réciproque n’a semblé nécessaire. Une vingtaine de personnes étaient là, chacune différente en âge, sexe, surement en matière de trajectoire et d’expériences. L’instant de la prise de contact a suffi à nous mettre en mouvement, ensemble. La surprise a été pour moi que, passé un bref moment d’interactions par le biais d’un jeu, en rond, nous entrions vite dans une très grande proximité, promiscuité, sans que cela ne fasse l’objet d’une quelconque explication, autre que la description factuelle des liens et contacts que nous nous proposions de pratiquer pour faire corps, ensemble.

Aucune explication n’a été donnée, ni même demandée. Aucune réticence, ni hésitation, ne s’est manifestée, et ce même en aparté, entre les personnes pour qui c’était pourtant la première expérience en la matière. Tout à la fois, chacun a respecté les consignes de jeu et les a interprétées pour en faire sa singularité au sein d’un groupe, lui-même, singulier dans sa diversité expressive. Chacun, et c’est là le rôle spécifique, créateur, des artistes, a pu se voir attribuer un rôle adapté à ses spécificités expressives sans que cela fasse l’objet d’une délibération ; une composition dans le mouvement même du jeu. De quelle composition s’est-t-il agi ? Quelle en était la partition ? Les personnes n’étaient pas rassemblées pour interpréter des rôles prédéfinis. Elles n’en auraient pas eu les qualités habituellement requises. Les rôles se sont inventés au fur et à mesure de l’exercice d’auto composition, simplement guidée et accompagnée par les artistes garantes de la pertinence et cohérence expressives.

Bien sûr, une explication rationnelle, celle du sociologue, dira qu’il s’agissait d’interpréter les rapports de l’individu au groupe, de jouer la complexité des interactions que mettent en œuvre un collectif improbable, spontané. A plusieurs moments, au cours du spectacle, ces interactions ont fait l’objet d’une description, interprétation et explicitation. Mais, ces moments interprétatifs, explicatifs faisaient eux-mêmes parties du spectacle que donnent à voir des groupes en mouvement, sous le mode du sport, de la danse, de la guerre. Aucun de ces moments interprétés ne peut résumer à lui seul la complexité de l’alchimie de l’agir collectif.

Après que ces moments passés ensemble soient advenus, chacun est rentré dans ses propres systèmes d’interactions ; toujours le même et un peu changé ; « Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme ».

 

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Les Tiers Lieux face à la pandémie du coronavirus : un moment politique….

 

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Le monde des Tiers Lieux est donc dans l’action pour faire face à la pandémie, bravo.

On comprend que face à une telle crise, c’est l’ensemble du « corps social » qui doit se mobiliser. Et, de ce point de vue, les Tiers Lieux montrent ce qu’ils sont avant tout : la manifestation d’une prise d’initiative privée qui prend des formes sociales et économiques plurielles.

Mais, a-t-il conscience, ce monde, que, pour une large part, dans les circonstances actuelles, il supplée les défaillances organisées d’un service public de santé qui a été mis à mal par le gouvernement actuel qui priorise l’accompagnement libéral de la transformation de la société ? Les lois d’exception prises concernant le travail risquent de nous le montrer bientôt. Certes, en faisant cela, il ne fait que poursuivre, mais d’une manière plus efficace, ce qu’on fait les gouvernements précédents. Mais, n’oublions pas que ces mêmes services publics de santé étaient en grève jusqu’à aujourd’hui où leurs agents risquent leur vie.

Ces Tiers Lieux, incarnent bien cette initiative privée dont on se félicite en ces temps de crise sanitaire. Ils sont mobilisés pour suppléer l’action sanitaire. Mais quels rôles, et pour qui, sont-ils prêts à jouer dans la recomposition sociopolitique à venir ? Comment, France Tiers Lieux, comme organisation politique, dans des rapports ambigus aux institutions publiques qu’il convient de ne pas caricaturer, va-t-elle se comporter ? Mais aussi, quels seront les positions et rôles des réseaux et structures ressources qui organisent le monde des Tiers Lieux ?

La période qui va s’ouvrir lorsqu’il sera mis fin au confinement et à la période de crise aiguë ne pourra être que l’amorce de la transition qui s’annonce.