Archives de catégorie : Chroniques de l’agir en communs

A propos de la notion d’écosystème : première approche pour comprendre les écosystèmes en communs

Des nouvelles formes d’action collective se font jour. Inédites, elles sont mises en œuvre sous des formes et dans des configurations diversifiées : Territoire Zéro Chômeurs de Longue Durée (TZCLD), Kpa-Cité, Compagnie des Tiers Lieux, la Coopérative de Transition écologique (TILT), d’autres encore… Se faisant, elles révèlent plus que des entités et des organisations spécifiques. Elles désignent la configuration de véritables écosystèmes de solidarité et coopération socioéconomique. Dans la diversité de leur configuration, elles entendent développer de nouveaux rapports au travail, à l’activité et à la rétribution des personnes en même temps qu’au financement des ressources mobilisées. Elles transforment la façon de s’organiser au quotidien, de construire des utilités sociales et de les valoriser, tant pour les personnes qui y contribuent, que pour les entités économiques qui portent les activités, ainsi que leurs écosystèmes au travers des externalités qu’elles génèrent. Ces initiatives questionnent les notions qui structurent majoritairement nos  régulations économiques et sociales : les structures de l’entreprendre, l’emploi, le salariat, mais aussi les formes de l’intervention publique.

Pour comprendre les dynamiques d’action de ces initiatives solidaires, leurs contenus, leur portée, leur pertinence du point de vue des acteurs mobilisés, l’approche souvent retenue entend privilégier leur dimension écosystémique. Cette dimension est souvent avancée sans faire l’objet d’une réelle définition. Il faut donc s’expliquer sur cette notion. Elle n’est la plupart du temps évoquée que pour signifier que plusieurs entités ou organisations sont engagées simultanément dans une même logique de coopération et en partageant des objectifs communs. C’est par exemple sous cette acception que les pouvoirs publics régionaux y font référence dans une perspective de développement régional. Mais cette référence n’explicite pas plus avant la nature des rapports prétendument coopératifs si ce n’est pour mobiliser l’intervention économique publique par des dispositifs d’aides et des appuis financiers. De fait, il s’agira souvent de modalités de coordination qui facilitent des rapports qui demeurent largement marchands, même si les effets de domination peuvent être « tempérés » par des modalités d’action publique, par exemple par des dispositifs spécifiques de marchés publics.

La notion d’écosystème telle qu’elle est mobilisée dans ces perspectives de coordination territorialisée fait l’impasse sur beaucoup de dimensions. Ces rapports sont souvent envisagés qu’entre les seules structurations instituées et que dans le cadre de relations normalisées liées à leur structuration formelle, selon qu’elles sont des entreprises ou des associations et selon les stratégies de valorisation socioéconomique qu’elles se donnent ; l’inscription dans une logique d’économie sociale ou solidaire en étant une parmi d’autres. L’écosystème ainsi réduit à ces seules relations formelles est alors assez proche des catégories plus traditionnellement avancées par les institutions publiques au titre des politiques publiques d’aménagement telles que celles de pole ou de district.

Une avancée a cependant été faite lorsque les problématiques se sont enrichies de nouvelles catégories comme celle de milieu. Cette notion de milieu a commencé à trouver de nouveaux éléments de définition à partir du moment où il s’est agi de mieux comprendre les processus et configurations de mise en relations et d’action économiques localisées. Plus récemment, la notion de territoire a pu être mobilisée pour dépasser la seule compréhension des processus institutionnels et politiques pour envisager les dynamiques socioéconomiques. Mais l’ambiguïté demeure dans la mesure où la notion de territoire peine à se décaler des découpages et des formes institutionnelles auxquels elle renvoie.

Pour mieux définir ce que l’on entend par écosystème et ce que suppose le préfixe « éco » à la notion de système. La notion de contexte doit elle-même être définie dans différentes dimensions qui sont tout à la fois socioéconomiques, géographiques, sociodémographiques,  mais aussi environnementales, physiques, écologiques, tout en étant « anthropologisées » ; des dimensions à l’œuvre, en jeux, au moment de la prise en compte du contexte ou héritées des configurations contextuelles précédentes.

En fait, l’approche écosystémique souvent invoquée n’en est pas véritablement une, ou alors elle n’est que tronquée. Elle est plus une évocation qu’une véritable aide à la problématisation des systèmes de relations en jeux et en construction.

Parler d’écosystème c’est tout d’abord, pour beaucoup, insister sur le fait que la compréhension des initiatives qualifiées d’initiatives solidaires en communs ne peut être réduite ni à la seule analyse des processus individuels et collectifs de formation et transformation des acteurs sociaux, par l’analyse de la dynamique de leurs positions socioéconomiques et de leurs régimes d’engagement. Parler d’écosystème c’est aussi  mettre en avant des entités et structures d’action socioéconomique que peuvent être les associations et autres entreprises par lesquelles l’initiative inscrit ses activités dans l’espace public, par exemple par la prise en compte des positionnements adoptés par ces entités, la façon dont elles définissent, ou pas, leur mission, leurs objectifs, leurs pratiques et réalisations. Elargir le spectre d’analyse dans cette perspective est déjà un enrichissement notable. Mais, alors que référence peut être faite à l’écosystème, dans ce type de problématique, l’écosystème n’est pas envisagé comme un véritable contexte dans toutes ses dimensions. Tout au plus un élargissement est opéré lorsque sont évoquées de possibles externalités, positives ou négatives, comme produites par la mise en rapport des structures d’action économique. Mais cet élargissement n’en est vraiment un que s’il prend en considération, comme nous y engage Polanyi, les phénomènes d’encastrement et de possibles désencastrement des formes dominantes et alternatives d’action économique et la complexité des rapports entre structures et entités d’action économique, formelles et émergentes.

Dans la perspective ouverte par les communs, l’approche de l’écosystème change de point de vue. D’une approche centrée sur les structures d’action économique, et leurs chaînes de valeur, on passe à une approche centrée sur les ressources ; les coalitions d’acteurs économiques travaillant en communs, en partageant les ressources. Cette autre perspective pose de nombreuses questions aux modalités de l’intervention économique publique qui ne sait financer que des structures.

S’agissant de la compréhension des initiatives solidaires, cette question est essentielle dans la mesure où les formes d’action économique pourront associer des modalités plurielles, hybridées de rapports d’échange jouant la proximité des rapports sociaux, des effets d’entraide et de réciprocité qu’il sera souvent difficile de faire prendre en compte pour caractériser la nature des rapports économiques. Cet élargissement en revient à introduire les catégories d’action économique que représente l’économie sociale et solidaire dans l’analyse. De fait, cela en revient à spécifier l’analyse et à la cadrer à l’intérieur d’une problématique sociopolitique qui représente tout à la fois un espace de controverse, porteur des conflits mais faisant désormais plutôt consensus.

Ainsi, paradoxalement, alors que l’approche par les écosystèmes, parce qu’elle met en avant la notion de territoire, et ce dans une acception plus institutionnelle qu’écologique, et donc qu’elle met au centre de l’analyse les entités d’action politique que sont les collectivités territoriales, une telle approche correspond souvent à une forme d’évitement de la dimension plus proprement politique d’expression des rapports sociaux.

Aussi, un réel enrichissement de la notion d’écosystème serait de faire converger deux types d’approche en jouant de leur complémentarité heuristique. Il s’agirait, d’une part, de s’appuyer sur les notions de champ, de position et d’habitus, telles que les mobilisent les sociologues après Bourdieu. Il s’agirait aussi, d’autre part, de mobiliser réellement toutes les potentialités d’analyse que représente la prise en compte d’une éventuelle dynamique de développement et de pré institution de mise en communs, telle que l’on commence à la problématiser après Ostrom et les courants de recherche qui s’en sont inspirés.

La notion de champ réintroduit les questions de la domination et du pouvoir. En ce sens elle semble prendre en compte certaines dimensions écologiques et éthologiques que n’envisagent que peu ceux qui reprennent cette notion en la réduisant à une métaphore impropre des seuls rapports de coordination voire de coopération. Mais alors sont passés sous silence des rapports qui peuvent être de synergie, de prédation et autres, qui peuvent tout autant caractériser la réalité des rapports participant à leur mise en système.

Une approche par les communs est de nature à permettre de mieux qualifier une approche écosystémique. Doivent ainsi être explicitées les relations complexes entre des entités dont l’autonomie stratégique qui est envisagée est perçue sous l’angle de l’autonomie, voire l’indépendance des « associés », ou sous l’angle de rapports contractuels entre parties prenantes alors qu’elles s’inscrivent dans des processus plus larges de rapports aux ressources que ces entités partagent dans le déploiement de leurs missions et de leurs activités. Relations à l’environnement signifie rapports aux ressources dans ce qu’elles traduisent de dispositifs humains et non humains.

Doivent aussi être explicités les rapports nouveaux que les acteurs économiques individuels entretiennent avec ces entités dans leurs agencements d’action économique. Ces rapports sont souvent basés sur une multivalence, multi appartenance à ces entités ; les rémunérations et les systèmes de protection se construisant au travers d’une diversité de liens, de contrats, de transactions et d’échanges, non exclusifs avec ces entités. Les expériences de portage de budgets contributifs, ainsi que celles autour des revenus de la contribution, posent la question de l’équilibre de ces liens pour les personnes comme pour les entités. Elles répondent à des attentes exprimées en termes d’autonomie, de prise en compte des capacités individuées, de la reconnaissance des singularités.

Ces questions ne sont pas annexes. Si l’on se situe dans une perspective écosystémique on ne peut pas en faire l’économie. Les initiatives, et les expérimentations qu’elles supposent, mobilisent l’attention des chercheurs ne sont pas sans susciter un usage de l’action réflexive de la part de communauté d’acteurs qui ont à cœur de mieux les « faciliter » et les « accompagner ». Cela participe déjà de processus eux-mêmes innovants de recherche-action.

 

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Tiers Lieux et compagnie

Les tiers lieux ont aujourd’hui une réelle existence. Leurs contenus s’affirment et s’affichent, dans leur diversité de construction, de financement et de valorisation sociale et économique (https://christianmahieu.lescommuns.org/2020/04/28/en-quete-de-tiers-lieux/ ).

Par leurs formes mêmes, potentiellement acteurs de mises en communs, ils sont avant tout acteurs de mises en réseaux.

Dans le contexte spécifique de la Métropole européenne de Lille, le phénomène tiers lieux trouve une expression importante avec l’initiative « Compagnie des Tiers Lieux ». Cette initiative doit en effet être renvoyée à son contexte et moment d’émergence. Notamment, elle est inséparable des premiers moments et pratiques de mutualisation opérés par les premiers porteurs de projets de tiers lieux dans un format d’action collective porté par le collectif Catalyst et appuyé par l’association Anis. Elle est aussi inséparable de l’action publique engagée avec la MEL et la construction de l’appel à projets de tiers lieu lancé par elle. En résulte, la création de la Compagnie des Tiers Lieux (https://compagnie.tiers-lieux.org/) , par autonomisation vis-à-vis de ses porteurs initiaux et structuration progressive. Mais, d’autres dynamiques pourraient caractériser le phénomène dans son extension et ses prolongements.

Tout d’abord, compte tenu de l’émergence du phénomène avec la question des espaces de coworking, est-ce que se maintient, et comment, une dynamique de création de ses espaces spécifiques, à l’économie souvent plus strictement marchande, ou de recomposition d’espaces existants dans cette perspective ?

Des formats de lieux, plus identifiés, se spécifient-ils, se forment-ils en réseaux ou sous réseaux d’une façon plus ou moins autonome ? Ça peut être le cas des appellations « cafés citoyens », des « fabLabs », des « Ressourceries » -Rappelons-nous l’aventure des Régies de quartier-, etc.

Ça pourrait aussi être le cas de dynamiques de développement par un opérateur privé de réseaux (de franchises) d’espaces numériques, dédiés principalement à de la médiation numérique. La dynamique s’appuierait ici sur la reprise, dans un autre mode d’action économique et publique, d’actions ayant entraîné l’émergence des espaces numériques et autres cybercentres amorcés par les institutions publiques. Des initiatives existent qui visent à aller dans ce sens, par exemple avec Pop et les Pop Café.

Des tiers lieux pourraient converger vers des formes résiliaires et/ou de plateformes adaptées à des contextes micro locaux. C’est d’ailleurs poussé par l’acteur public qui en fait un vecteur de développement  local territorial. Sur le territoire de la MEL, c’est le cas à Fives Hellemmes.

Des remarques similaires pourraient être faites s’agissant de deux autres dynamiques concernant l’une les formes de l’action sociale publique et l’autre les activités de création artistique et culturelles.

Au départ quelques Centres Sociaux participent à un programme autour des questions numériques (projet Centres Sociaux Connectés). A partir de cela, les mêmes CS, bientôt rejoints par d’autres, se lancent dans des démarches de développement de tiers lieux, soit par adjonction d’un lieu spécifique, maintenant le centre social (ou la maison de quartier, ou autre MJC…) dans sa définition initiale, soit par substitution d’un format tiers lieu au format initial. Ils opèrent ces transformations sous le regard attentif des instances de tutelle, et de financement (Conseil Départemental et CAF, notamment), et avec le relai de leurs fédérations d’appartenance, notamment la fédération des Centres Sociaux. Après ces premiers mouvements, à l’initiative des centres sociaux eux-mêmes, ils sont appuyés, sans pourtant être (encore ?) accompagnés,  par les institutions elles-mêmes qui tentent de se doter d’une politique en la matière.

Pour ce qui est de lieux culturels, la question qui se fait jour aujourd’hui se ressource de démarches plus anciennes, celles de la fin des années 1980-1990, avec la question des friches culturelles, du début de reconnaissance des Lieux Intermédiaires Indépendants lorsque la problématisation des « Nouveaux Territoires de L’art » offraient tout à la fois des places pour des labels culturels et pour des lieux à reconnaissance provisoire /transitoire en fonction de leur configuration et de leurs ouvertures à des publics, eux-mêmes en mouvement. Aujourd’hui, la « tierslieuisation » des lieux culturels prend des chemins, tout à la fois de convergence avec le mouvement des tiers lieux et de spécification des (mi)lieux et plateformes coopératives artistiques qui les font se distinguer dans leurs dynamiques propres, notamment dans leur rapport à l’institution et action publiques. Par exemple, cette question ne peut être traitée sans que le soient les dispositifs d’intervention et de financement que sont les différents appuis publics et privés à la création /diffusion/Intermédiation avec les formats dits de « résidences ».

On ne peut donc pas traiter cette question, et particulièrement si l’on veut comprendre la dynamique de la Cie des TL, si l’on ne regarde pas le jeu croisé des niveaux d’institution et de financement de l’action publique. Il faut envisager les liens avec les différents niveaux de collectivités territoriales et nationales. Par exemple, dans quelle mesure un « réseau ? » local joue le rôle de relais d’un processus, d’institution au niveau national, avec le conseil national des TL et France TL, même si ce processus pourra sembler ouvert ? On peut alors s’interroger sur le programme « Fabrique de Territoires », et ses liens avec l’action publique locale.

Dans quelle mesure, ce même réseau potentiel jouera-t-il, et jusqu’où le rôle d’une quasi « agence » au service, public ?, de la MEL ? Il est de ce point de vue intéressant de noter que le dispositif d’aide financière de la MEL, avec le financement concomitant de l’appel à projet TL et du financement récurrent de la Cie des TL, pourrait connaître des évolutions qui semblent consolider un effet d’encadrement du développement des TL, avec un rôle d’agence plus accentué pour la Cie. Cette logique plus prescriptive de fonctionnalités et services demandés prendrait plusieurs formes : des bonifications données aux aides financières selon que les activités développées dans les tiers lieux en développement recouvrent les priorités données aux politiques publiques ; la prise en compte et le financement de tiers lieux initiés directement et portés par les collectivités territoriales ; l’intégration amont de l’action publique des objectifs et activités des TL par la convergence, voire l’intégration, des dispositifs de soutien et des appels à projet qui y correspondent, par exemple, l’entreprendre autrement de l’ESS, le soutien à l’innovation numérique et territoriale, les politiques de la ville, les actions en transition, les soutiens à la culture.

Enfin, sans développer plus avant ce point ici, il pourrait sembler difficile et potentiellement réducteur de ne pas envisager, dans le même mouvement d’analyse des initiatives, ce qui ressort du phénomène de plateformisation, notamment dans sa forme coopérative, en communs, en même temps que les lieux et les espaces physiques qui les mettent en œuvrent, pour ne pas dire au travail. Si les questions du travail et de ses conditions ne peuvent plus se réduire à l’organisation de lieux exclusifs, il en est de même des questions qui concerne l’œuvre, au sens de Arendt, et ses espaces publics, politiques.

 

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L’impératif de la rencontre à l’heure de la distanciation sociale : Le Furieux, une expérience d’opéra participatif

Il y a quelques semaines j’ai eu l’opportunité de me joindre à une expérience d’opéra participatif, Le Furieux, tiré d’un texte de Laurent Gaudé « Onysos, le Furieux », et conçu par Claire Pasquier du collectif La Meute, https://www.youtube.com/watch?v=25dbrPEoIVk.

« L’opéra participatif Le Furieux est un chœur citoyen, un cri libérateur, une création collective. Pas d’instruments, seulement des corps, des voix et de la musique électronique en direct. Nous nous mettons face à l’autre, face à nos parcours, nos points communs et nos différences, face à l’étrange et à l’étranger. Nous construisons ensemble une histoire à notre image. Nous formons une meute et nous dansons, nous chantons, nous racontons. Des parcours de découverte enrichissent l’expérience de co-création de l’opéra avec des visites guidées, des spectacles, des expositions et des rencontres ».

Une vingtaine de participants ont partagé, avec la scénographe, le danseur et la chanteuse, deux semaines de création et de rencontres. Un spectacle final est venu clore cette séquence de création collective.

 

« Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme.»

Laurent Gaudé, Onysos, le furieux

 

Le paradoxe est que j’écris ces quelques lignes en plein confinement à cause de la pandémie de coronavirus. Je suis chez moi, avec ma compagne, à l’écart de tous. Bien sûr, comme beaucoup, je communique (mettre en commun ?) avec les autres, via les moyens de télécommunication, réseaux dits « sociaux » et téléphone. Je communique avec des gens avec qui j’ai des liens, de famille, d’activités professionnelles et autres. Rien n’est laissé au hasard de la rencontre.

Et, c’est d’abord ce que j’ai ressenti dans ma participation à cette expérience d’opéra dit participatif : une rencontre improbable.

Une rencontre d’abord avec des artistes dans l’exercice de leur création, des artistes qui conçoivent un format et vous le font partager, qui l’argumentent et le mettent en œuvre. Le plus surprenant pour moi est ce mélange d’explications rationnelles, des horaires, des questions logistiques, mais aussi des consignes, des codes formels, et de schèmes interprétatifs qui proviennent de la lecture d’un texte (Onysos, le furieux, de Laurent Gaudé) qui vient percuter l’expérience partagée des deux créatrices, scénographe et chanteuse lyrique.

Mais la rencontre, pour moi la plus forte, du point de vue de mes expériences passées, c’est celle d’un groupe de personnes inconnues, juxtaposées. Nulle présentation réciproque n’a semblé nécessaire. Une vingtaine de personnes étaient là, chacune différente en âge, sexe, surement en matière de trajectoire et d’expériences. L’instant de la prise de contact a suffi à nous mettre en mouvement, ensemble. La surprise a été pour moi que, passé un bref moment d’interactions par le biais d’un jeu, en rond, nous entrions vite dans une très grande proximité, promiscuité, sans que cela ne fasse l’objet d’une quelconque explication, autre que la description factuelle des liens et contacts que nous nous proposions de pratiquer pour faire corps, ensemble.

Aucune explication n’a été donnée, ni même demandée. Aucune réticence, ni hésitation, ne s’est manifestée, et ce même en aparté, entre les personnes pour qui c’était pourtant la première expérience en la matière. Tout à la fois, chacun a respecté les consignes de jeu et les a interprétées pour en faire sa singularité au sein d’un groupe, lui-même, singulier dans sa diversité expressive. Chacun, et c’est là le rôle spécifique, créateur, des artistes, a pu se voir attribuer un rôle adapté à ses spécificités expressives sans que cela fasse l’objet d’une délibération ; une composition dans le mouvement même du jeu. De quelle composition s’est-t-il agi ? Quelle en était la partition ? Les personnes n’étaient pas rassemblées pour interpréter des rôles prédéfinis. Elles n’en auraient pas eu les qualités habituellement requises. Les rôles se sont inventés au fur et à mesure de l’exercice d’auto composition, simplement guidée et accompagnée par les artistes garantes de la pertinence et cohérence expressives.

Bien sûr, une explication rationnelle, celle du sociologue, dira qu’il s’agissait d’interpréter les rapports de l’individu au groupe, de jouer la complexité des interactions que mettent en œuvre un collectif improbable, spontané. A plusieurs moments, au cours du spectacle, ces interactions ont fait l’objet d’une description, interprétation et explicitation. Mais, ces moments interprétatifs, explicatifs faisaient eux-mêmes parties du spectacle que donnent à voir des groupes en mouvement, sous le mode du sport, de la danse, de la guerre. Aucun de ces moments interprétés ne peut résumer à lui seul la complexité de l’alchimie de l’agir collectif.

Après que ces moments passés ensemble soient advenus, chacun est rentré dans ses propres systèmes d’interactions ; toujours le même, et un peu changé ; « Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme ».

 

Alors, pour nous aider à réfléchir sur notre humanité, voici une proposition du philosophe italien Giorgio Agamben. Son court texte parle de « distanciation sociale ».

Si l’année 2019 a été marquée par une vague mondiale de mouvements sociaux, le virus Covid-19 – motif d’état d’urgence en temps de « guerre » sanitaire – a brusquement mis fin aux manifestations. Décliné en diverses langues, le mot d’ordre « Restez à la maison » rappelle sans cesse qu’il s’agit à présent de limiter les risques de contagion. Disciplinant les existences, la « distanciation sociale » généralisée instaure une nouvelle norme de vie, dont les conséquences politiques restent à explorer. Envisageant ses effets sur la masse, à partir d’un passage d’Elias Canetti, Giorgio Agamben dépeint une volonté collective de contrôle impérieux des liens humains, dont la peur de la mort est sans doute le profond ressort.

« Il est incertain où la mort nous attende, attendons la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute subjection et contrainte. »
Michel de Montaigne

Comme l’histoire nous apprend que chaque phénomène a ou peut avoir des implications politiques, il convient d’enregistrer avec attention le nouveau concept qui a fait aujourd’hui son entrée dans le lexique politique de l’Occident : la « distanciation sociale ». Bien que le terme ait été probablement fabriqué comme un euphémisme, par rapport à la crudité de celui de « confinement » utilisé jusqu’à présent, il faut se demander ce que pourrait être un système politique le prenant pour fondement. Cela est d’autant plus urgent qu’il ne s’agit pas seulement d’une hypothèse purement théorique, s’il est vrai, comme on commence à dire ici ou là, que l’actuelle urgence sanitaire peut être considérée comme un laboratoire où se préparent les nouveaux agencements politiques et sociaux qui attendent l’humanité.

Bien que, comme il arrive à chaque fois, il y ait quelques sots pour suggérer qu’une telle situation puisse être sans aucun doute considérée comme positive et que les nouvelles technologies digitales permettent depuis longtemps de communiquer avec bonheur à distance, je ne crois pas, quant à moi, qu’une communauté fondée sur la « distanciation sociale » soit humainement et politiquement vivable. En tout cas, quelle que soit la perspective, il me semble que c’est sur ce thème que nous devrions réfléchir.

Une première considération concerne la nature vraiment singulière du phénomène que les mesures de « distanciation sociale » ont produit. Dans son chef-d’œuvre Masse et puissance, Canetti définit la masse sur laquelle la puissance se fonde par l’inversion de la peur d’être touché. Tandis que d’ordinaire les hommes ont peur d’être touchés par l’inconnu et que toutes les distances qu’ils établissent autour d’eux naissent de cette crainte, la masse est l’unique situation dans laquelle la peur s’inverse en son contraire. « Ce n’est que dans la masse que l’homme peut être délivré de la peur d’être touché… Dès qu’on s’abandonne à la masse, on n’a plus peur d’en être touché. Quiconque nous bouscule est égal à nous, nous le sentons comme nous-mêmes. D’un coup, et comme si tout se passait en un seul et même corps… Ce renversement de la peur d’être touché est propre à la masse. Le soulagement qui s’y diffuse atteint un degré d’autant plus frappant que la masse est dense ».

Je ne sais ce qu’aurait pensé Canetti de la nouvelle phénoménologie de la masse qui se présente à nous : ce que les mesures de distanciation sociale et la panique ont créé est certainement une masse – mais une masse pour ainsi dire renversée, formée d’individus qui se tiennent à tout prix à distance l’un de l’autre. Une masse non dense, donc, mais raréfiée, et qui, toutefois, est encore une masse, si celle-ci, comme Canetti le précise peu après, se définit par sa compacité et sa passivité, dans le sens où « un mouvement vraiment libre ne lui serait en aucune façon possible… celle-là attend, attend un chef, qu’il faudra lui désigner ».

Quelques pages plus loin, Canetti décrit la masse qui se forme par le biais de l’interdit : « de nombreuses personnes réunies ensemble veulent ne plus faire ce que, jusqu’à alors, elles avaient fait individuellement. L’interdit est soudain : elles se l’imposent d’elles-mêmes… dans tous les cas il frappe avec une force maximale. Il est catégorique comme un ordre ; est toutefois décisif son caractère négatif ».

Il est important de ne pas laisser échapper l’idée qu’une communauté fondée sur la distanciation sociale n’aurait rien à voir, comme on pourrait le croire naïvement, avec un individualisme poussé à l’excès : elle serait, tout à l’inverse, comme celle que nous voyons aujourd’hui autour de nous, une masse raréfiée et fondée sur un interdit, mais, justement pour cela, particulièrement compacte et passive.

Giorgio Agamben, traduction  Florence Balique, à partir du texte italien publié le 6 avril 2020 sur le site Quodlibet (https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-distanziamento-sociale), paru dans lundimatin#238, le 13 avril 2020

 

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« Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme.» (Laurent Gaudé, Onysos, le furieux) : une expérience d’opéra participatif

Le paradoxe est que j’écris ces quelques lignes en plein confinement à cause de la pandémie de coronavirus. Je suis chez moi, avec mon épouse, à l’écart de tous. Bien sûr, comme beaucoup je communique (mettre en commun ?) avec les autres, via les moyens de télécommunication, réseaux dits « sociaux » et téléphone. Je communique avec des gens avec qui j’ai des liens, de famille, d’activités professionnelles et autres. Rien n’est laissé au hasard de la rencontre.

Et, c’est d’abord ce que j’ai ressenti dans ma participation à cette expérience d’opéra dit participatif : une rencontre improbable.

Une rencontre d’abord avec des artistes dans l’exercice de leur création, des artistes qui conçoivent un format et vous le font partager, qui l’argumentent et le mettent en œuvre. Le plus surprenant pour moi est ce mélange d’explications rationnelles, des horaires, des questions logistiques, mais aussi des consignes, des codes formels, et de schèmes interprétatifs qui proviennent de la lecture d’un texte (Onysos, le furieux, de Laurent Gaudé) qui vient percuter l’expérience partagée des deux créatrices, scénographe et chanteuse lyrique.

Mais la rencontre, pour moi la plus forte, du point de vue de mes expériences passées, c’est celle d’un groupe de personnes inconnues, juxtaposées. Nulle présentation réciproque n’a semblé nécessaire. Une vingtaine de personnes étaient là, chacune différente en âge, sexe, surement en matière de trajectoire et d’expériences. L’instant de la prise de contact a suffi à nous mettre en mouvement, ensemble. La surprise a été pour moi que, passé un bref moment d’interactions par le biais d’un jeu, en rond, nous entrions vite dans une très grande proximité, promiscuité, sans que cela ne fasse l’objet d’une quelconque explication, autre que la description factuelle des liens et contacts que nous nous proposions de pratiquer pour faire corps, ensemble.

Aucune explication n’a été donnée, ni même demandée. Aucune réticence, ni hésitation, ne s’est manifestée, et ce même en aparté, entre les personnes pour qui c’était pourtant la première expérience en la matière. Tout à la fois, chacun a respecté les consignes de jeu et les a interprétées pour en faire sa singularité au sein d’un groupe, lui-même, singulier dans sa diversité expressive. Chacun, et c’est là le rôle spécifique, créateur, des artistes, a pu se voir attribuer un rôle adapté à ses spécificités expressives sans que cela fasse l’objet d’une délibération ; une composition dans le mouvement même du jeu. De quelle composition s’est-t-il agi ? Quelle en était la partition ? Les personnes n’étaient pas rassemblées pour interpréter des rôles prédéfinis. Elles n’en auraient pas eu les qualités habituellement requises. Les rôles se sont inventés au fur et à mesure de l’exercice d’auto composition, simplement guidée et accompagnée par les artistes garantes de la pertinence et cohérence expressives.

Bien sûr, une explication rationnelle, celle du sociologue, dira qu’il s’agissait d’interpréter les rapports de l’individu au groupe, de jouer la complexité des interactions que mettent en œuvre un collectif improbable, spontané. A plusieurs moments, au cours du spectacle, ces interactions ont fait l’objet d’une description, interprétation et explicitation. Mais, ces moments interprétatifs, explicatifs faisaient eux-mêmes parties du spectacle que donnent à voir des groupes en mouvement, sous le mode du sport, de la danse, de la guerre. Aucun de ces moments interprétés ne peut résumer à lui seul la complexité de l’alchimie de l’agir collectif.

Après que ces moments passés ensemble soient advenus, chacun est rentré dans ses propres systèmes d’interactions ; toujours le même et un peu changé ; « Ces heures ont été les seuls instants de ma vie où je ne fus qu’un homme ».

 

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Les Tiers Lieux face à la pandémie du coronavirus : un moment politique….

 

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Le monde des Tiers Lieux est donc dans l’action pour faire face à la pandémie, bravo.

On comprend que face à une telle crise, c’est l’ensemble du « corps social » qui doit se mobiliser. Et, de ce point de vue, les Tiers Lieux montrent ce qu’ils sont avant tout : la manifestation d’une prise d’initiative privée qui prend des formes sociales et économiques plurielles.

Mais, a-t-il conscience, ce monde, que, pour une large part, dans les circonstances actuelles, il supplée les défaillances organisées d’un service public de santé qui a été mis à mal par le gouvernement actuel qui priorise l’accompagnement libéral de la transformation de la société ? Les lois d’exception prises concernant le travail risquent de nous le montrer bientôt. Certes, en faisant cela, il ne fait que poursuivre, mais d’une manière plus efficace, ce qu’on fait les gouvernements précédents. Mais, n’oublions pas que ces mêmes services publics de santé étaient en grève jusqu’à aujourd’hui où leurs agents risquent leur vie.

Ces Tiers Lieux, incarnent bien cette initiative privée dont on se félicite en ces temps de crise sanitaire. Ils sont mobilisés pour suppléer l’action sanitaire. Mais quels rôles, et pour qui, sont-ils prêts à jouer dans la recomposition sociopolitique à venir ? Comment, France Tiers Lieux, comme organisation politique, dans des rapports ambigus aux institutions publiques qu’il convient de ne pas caricaturer, va-t-elle se comporter ? Mais aussi, quels seront les positions et rôles des réseaux et structures ressources qui organisent le monde des Tiers Lieux ?

La période qui va s’ouvrir lorsqu’il sera mis fin au confinement et à la période de crise aiguë ne pourra être que l’amorce de la transition qui s’annonce.

Comprendre la dynamique de développement des activités dans les Tiers Lieux : Quelques propositions

Les projets de Tiers Lieux sont nombreux. D’ores et déjà, ces lieux font partie de l’espace public. Les Institutions publiques leur apportent un soutien. Elles le font sur base du service rendu aux publics concernés ; ce qui est bien dans leurs attributions et leur rôle. Mais, qu’en est-il de ces activités, quelles sont-elles, mais, plus encore, dans quelle dynamique ces activités sont-elles développées ? La spécificité des modes de développement des activités privilégiés dans ces Tiers Lieux est de nature à concrétiser les buts et objectifs que ces lieux se donnent.

Si « Faire Tiers Lieux » c’est définir un espace – temps au sein duquel des personnes font des « choses » ensemble, de manière autonome, il faut s’interroger sur les conditions matérielles, intellectuelles et politiques d’un tel espace-temps.

Autonomie ne signifie pas autarcie, fermeture (propriété) et indépendance vis-à-vis de l’extérieur.

Mais plutôt, agir en coopération dans un écosystème de confiance, faciliter la capacité de tous et de chacun à déterminer effectivement des règles de fonctionnement et d’usage.

(D’après https://movilab.org/wiki/LaMyne)

Pour cela, il faut s’interroger sur :

  • La construction des « activités » selon les niveaux de maîtrise d’ouvrage / d’œuvre / d’usages
    • Co construction originale d’une activité par un « collectif » constituant, tout ou partie de la communauté porteuse du lieu
    • Reprise d’un « service » préexistant au développement du lieu
      • Reprise intégrale ou adaptée d’un service existant « sur le marché », et dont l’accès est éventuellement assuré par un partenaire/prestataire extérieur au lieu
      • Reprise intégrale ou aménagée d’un service « social », assuré par un opérateur extérieur tirant ses ressources de financements publics, privés, ou hybrides
    • Les ressources (les moyens, mais envisagés comme des ressources, avec leur financement, les conditions de maintenance, de pérennité, de garanties données pour des conditions d’accès)
    • Les accès aux ressources construites ou mises à disposition

 

  • Les usages et accès des espaces circonscrits :
    • Mise à disposition des activités/services, et leurs conditions d’accès et d’usages
    • Accès et usages non prescrits, laissés à libre disposition individuelle et collective

 

  • Les externalités du tiers lieu :
    • ce qu’il apporte à l’écosystème,
    • au territoire,
    • à l’environnement

 

Il s’agirait donc de mieux comprendre comment se construisent les « activités » et leurs usages. Il faudrait demander aux porteurs de projets de Tiers Lieux comment ils s’y sont pris ou comptent s’y prendre ; l’accompagnement éventuel qui peut leur être apporté ne doit-il pas se situer d’abord à ce niveau.

Il ne faudrait pas se contenter de généralités à ce sujet mais de leur faire exprimer leurs intentions et expériences en la matière, leur en demander des exemples concrets, comment, qui, avec quels moyens, etc.

Des cas récents de TL présentés devant le comité AAP TL MEL permettent de comprendre les logiques de construction, mise à disposition d’activités.

Deux exemples, présentés de façon schématique :

T….. E….

Faire Tiers Lieu à partir d’une offre, au départ, commerciale, menée de façon « entrepreneuriale » classique,

avec développement progressif de clientèles spécifiques devant s’agréger en communauté,

avec une gouvernance sur base d’une sarl classique formée par les deux associées,

et qui est présentée comme devant s’ouvrir, au fur et à mesure de la construction de cette communauté,

la question du changement de structure n’étant pas explicitement posée,

la formation de la communauté étant, d’une certaine façon, présentée comme un coût que le TL(?) abordera quand il aura trouvé un équilibre économie,

le rôle de la communauté n’étant pas pensé dans l’équilibre économique global du lieu

U……

Faire Tiers Lieu à partir d’une démarche basée sur un « labo d’expérimentation d’usages » porté par un Centre Social,

en rupture avec une conception d’activités sociales « en catalogue » justifiant l’agrément de financement donné par la CAF et autres financeurs publics,

le labo prend la forme d’un espace provisoire de co construction/ maitrise d’usages,

un espace virtuel provisoire, délimité par des palettes sur un parking de la résidence qui constitue le cœur du territoire visé,

un espace matériel (un local dans la résidence)

La gouvernance spécifique du TL est envisagé en parallèle et en rupture avec celle du Centre Social.

La communauté des Tiers Lieux en Hauts de France, avec la Compagnie des Tiers Lieux

Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et de soumettre le projet à la discussion des pairs. En effet, l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs  de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations.

De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up orientent dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment.

Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées. Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cyber centres et autres espaces dédiés au Numérique.

Ces Meet Up ont vu se fédérer aux premiers projets de Tiers Lieux, plus spécifiquement créés comme espaces de coworking des projets consistant à transformer des espaces existants en potentiels Tiers Lieux. C’est le cas d’espaces numériques et autres Cyberespaces créés dans un premier temps à l’initiative de collectivités territoriales. Plusieurs raisons, tenant notamment au désengagement des collectivités territoriales pour ces espaces, ont abouti à ce que ces espaces soient dans la nécessité de trouver des nouvelles finalités, de nouvelles activités et d’autres ressources permettant leur viabilité économique. Il en est de même avec les centres sociaux. Il en est aussi de même de lieux culturels, préalablement institués come lieux de diffusion culturelle, et qui prennent la voie d’une redéfinition de leur raison d’être.

La plateforme ouverte de partage d’expériences que constituent ces Meet Up permet cette fédération des initiatives en même temps que la mutualisation et le partage de ressources communs.

Plus récemment, la communauté des porteurs de projets de Tiers Lieux s’est constituée en association, la Compagnie des Tiers Lieux, formant réseau et se posant en ressources pour les Tiers lieux développés en Hauts de France. Elle a reçu pour cela un soutien financier de Métropole Européenne de Lille.

 

Agir en commun pour agir en communs ?

On parle de plus en plus des « biens communs » ou des « communs ». Que faut-il en penser ? Que cela peut-il représenter pour ceux qui s’engagent dans des démarches d’économie solidaire ? En quoi ces notions peuvent-elles conforter leur prise d’initiative ? Qu’apportent-elles à l’économie solidaire ?

L’économie solidaire ne se veut pas seulement « secteur économique » regroupant des entreprises spécifiques (relevant de la loi d’août 2014), des coopératives, des associations. Elle ne se cantonne pas dans des activités de services collectifs (aux personnes, environnement, cadre de vie, etc.), dans l’insertion par l’économique, dans les nouveaux modes d’échanges (commerce équitable, finances solidaires, réseaux d’échanges non monétaires). Elle peut concerner potentiellement tous les secteurs économiques et sociaux. Mais surtout, elle revendique d’être un « mouvement », une façon de fédérer des modes d’action collective basés sur la coopération dans le travail, la solidarité pour la citoyenneté économique. Ceux qui mettent en avant les notions de bien commun, ou de commun, dans leur prise d’initiative, ont-ils d’autres perspectives ? Expriment-ils une autre sensibilité, et s’engagent-ils dans un autre cheminement que celui que s’est donnée l’économie solidaire comme mouvement ? Pour répondre à ces questions, il faut s’entendre sur ce que représentent les communs.

La référence à la notion de « bien commun » met l’accent sur l’existence de ressources (souvent naturelles et limitées, mais pas seulement…) nécessaires à la vie de tous et dont l’accès et l’usage doivent être démocratiquement régulés et contrôlés. Si l’on considère qu’ils doivent l’être à égalité de droits pour tous (les citoyens), ils seront alors qualifiés de « biens publics ». La notion de « commun » renvoie davantage, quant à elle, à l’action volontaire et consciente de construction d’une ressource dont les règles d’accès et d’usages font l’objet d’une formalisation et régulation sociales spécifiques.

Ainsi, le commun, avant même d’être le contexte de la création d’activités dont il faudra construire la viabilité économique, est d’abord un enjeu d’« utilité sociale ». Il répond à un besoin, en exprimant une volonté de régulation d’accès et d’usages d’une ressource, que cette ressource soit matérielle, intellectuelle, informationnelle, de la connaissance.

Agir pour « entreprendre  en communs » suppose d’établir les conditions permettant à la ressource partagée de répondre au besoin exprimé. Pour cela il faudra la développer, en garantir la durabilité. La création d’activités prend alors tout son sens. L’enjeu n’est ici pas seulement technique, il est tout autant social qu’économique, relève autant de la justice de l’échange social que du financement de la ressource. L’enjeu a aussi une dimension socio politique de délibération sur les conditions d’accès à ces usages. Ainsi, dès le départ, l’ « entreprise » en communs ne peut se réduire à un projet technico économique de création de produit ou de service.

Mais alors, des questions se posent. Le commun en cours de construction est-il pertinent, par rapport à d’autres démarches similaires et simultanées qui pourraient se faire jour sur le même territoire ou sur un territoire proche ? Le commun envisagé répond-t-il non seulement à des critères de justice et de solidarité, mais aussi de durabilité écologique ? Comment distinguer, parmi les projets, ceux qui jouent transitoirement le commun pour déboucher sur autant d’appropriations privées différées ? Ces nouvelles initiatives en communs viennent questionner et dynamiser l’économie solidaire. Le commun définit, démocratiquement, donne son sens aux activités sociales construites, au travail fourni et aux échanges économiques auxquels il donne lieu.

On voit combien une économie de ressources partagées, en communs, est proche d’une économie solidaire, plurielle, associant des formes d’échanges relevant de valorisations marchandes (sur base de fonctionnements de marchés diversement régulés, comme tout marché, par les pouvoirs publics), de règles de redistribution publique, mais surtout de comportements sociaux de réciprocité qui donnent tout leur sens à l’ « entreprise ». Mais, si la réciprocité ne prime pas dans les rapports sociaux et n’ordonne pas le poids des valeurs associées aux logiques d’échange, alors, malgré une référence faite au commun, le risque est grand que l’économie des communs « ne sombre dans les eaux froides du calcul égoïste », comme dirait K. Marx…

 

ooo

 

De nombreux exemples tirés de l’économie du logiciel libre le montrent, la construction collective et le développement continu d’un commun n’est pas incompatible avec la création d’activités induites, portées par des organisations de tailles et compositions diverses, et répondant à des formes de viabilité économique elles-mêmes diverses.

D’un part un commun peut donner lieu à des activités portées par des structures et dans des modes économiques différents. D’autre part les mêmes organisations économiques à statuts juridiques spécifiques (ce que l’on appelle les entreprises dans l’économie dominante…), au sens où il s’agit d’entités ayant une unité de stratégie et de fonctionnement, peuvent présenter une diversité de modèles et des formes hybrides de ces modèles.

Un commun pourra générer des activités portées par des individus autonomes, par exemple des entrepreneurs salariés, au sein d’une Coopérative d’Activités et d’Emploi (CAE), ou par des entités relevant de différentes structures, associatives, coopératives, entrepreneuriales. Il pourra générer des activités rémunérées, strictement marchandes ou marchandes régulées, des activités financées par du crédit public, par du crédit mutualisé, par des dons privés, etc.

Le point particulier de ce type de créativité collective est de n’envisager les activités économiques, sous leurs différentes formes et modes de viabilisation, que dans leurs interrelations avec un commun dont la gouvernance globale demeure spécifique par rapport à celle des entités économiques induites. Ainsi, les appellations mais aussi les formes d’appropriation seront nécessairement distinguées pour éviter toute confusion et limiter les effets d’enclosure.

Cette réflexion sur les niveaux de gouvernance des communs et de leurs activités induites ne fait que reprendre et approfondir des travaux économiques dont on a redécouvert la portée avec le retour en grâce des théories sur les communs, après la reconnaissance des travaux d’Ostrom et de ceux qui leur ont donné une suite.

 

 

Arts Visuels En Communs, introduction

Les propos tenus lors des Comités Techniques le montrent, dans la construction de la « filière », des approches différentes se font jour. Elles sont plus ou moins perçues et/ou exprimées en tant que telles.

On évoque la nécessaire structuration mais sans en définir les finalités. Certes, on peut considérer que cela pourra se définir « en marchant » et qu’il faut d’abord que les acteurs se découvrent et se connaissent. On pourrait considérer aussi que la démarche filière a maintenant deux ans et qu’il faut lui donner une perspective et des objectifs communs.

La démarche filière trouve son origine dans la mobilisation du CRAC à propos de la politique culturelle régionale. Il n’est donc pas étonnant que soit privilégié un fonctionnement que je qualifie de « Commission Arts Visuels ». Une telle logique conduit à privilégier une forme originale de représentation de la filière/secteur Arts Visuels dans une perspective de concertation, voire de co construction, de la politique régionale, ainsi que d’animation et de régulation de sa mise en œuvre. La structuration alors recherchée se situe dans cette perspective de rapports exclusifs avec l’institution régionale et de co construction de la politique régionale.

Mais, la finalité pourrait être aussi, au-delà de cette fonction de représentation et de concertation, de construire ce que l’on pourrait appeler la « maison commune » des arts visuels en région (AVEC, Arts Visuels En Communs).

La perspective serait alors davantage de construire des ressources communes aux acteurs et d’en faire les bases d’une gouvernance autonome, solidaire et coopérative. Les institutions publiques, la Région et d’autres, pourraient s’y associer. C’est d’ailleurs ce qui se construit déjà, aussi. Lorsqu’on considère qu’une étude faisant « état des lieux » devra permettre un « diagnostic partagé » de la maison Arts Visuels en région, que cela devrait déboucher sur un « Observatoire », on commence à définir les premières briques de cette maison. Il en est de même lorsqu’on aborde la question d’un site commun pouvant aller vers une plateforme rendant visible à tous les activités spécifiques, les ressources potentiellement à partager.

Si on continue le chemin dans ce sens, on va déboucher sur de nouvelles questions, celles du financement et de la valorisation des ressources et des activités. Il faudra alors être créatif pour se dégager d’une alternative simplificatrice entre l’adossement  exclusif sur le financement public et le recours au marché.

Une filière Arts Visuels ainsi structurée ne devrait pas renoncer à interpeller les niveaux institutionnels et politiques sur les conditions d’existence pour la création faites aux artistes et autres professionnels indépendants, ainsi que celles des salariés des structures collectives de la filière.

Mais d’une façon volontaire, et par la coopération des acteurs entre eux, il faudrait envisager les contributions de chacun dans la construction des ressources communes et définir les conditions d’accès à ces mêmes ressources, pour les acteurs de la maison commune et pour les publics partenaires. L’élaboration d’une charte des valeurs pourrait y trouver sa base.

Chaque acteur d’une filière ainsi structurée doit trouver sa place dans des rapports économiques qui peuvent être marchands, mais maîtrisés et régulés. La question des chaînes de valeur se trouverait posée, mais ici passée au crible de la solidarité. La filière, ainsi conçue en « Maison Commune », pourrait se montrer créative en élaborant aussi de nouveaux rapports de réciprocité entre ces partenaires associés.

 

Médiation, Intermédiation à l’âge de la créativité diffuse

L’introduction d’un séminaire proposé par ALLISS  (Alliance Science Société) développait l’idée suivante en guise de définition des activités de médiation/intermédiation que ce soit dans le domaine scientifique et de la recherche ou que ce soit dans les domaines culturels et artistiques.

« La notion « d’inter-médiation » est l’occasion, pour les organisateurs du séminaire, d’inviter les participants à analyser des pratiques effectives de médiation pour dégager un fond commun à ces différentes pratiques, à la fois de manière trans-sectorielle et à l’intérieur de chaque secteur. Il s’agit aussi d’interroger la manière dont se passent ces mises en relation entre des experts, des praticiens, des acteurs, et des intermédiaires ainsi que la construction d’un langage partagé. L’idée est de mieux comprendre ce qu’est l’inter-médiation, la caractériser, et identifier dans quels champs elle est – ou peut devenir – une profession ».

L’intermédiation est-elle seulement, et même d’abord, une question d’intermédiaires, professionnalisés ? Est-ce une question de transactions (échange et transmission de contenus dans des formats reconnus, de connaissances…) entre des acteurs aux positions sociales établies, ou est-ce une question qui relève de la construction collective, commune, d’un espace d’interactions[1], d’un « milieu » au sein duquel se construisent des intermédiations relevant de processus collectifs de co création ?

Pour apporter quelques éléments de réponse à ces questions, je ne reprendrai pas l’exemple des intermédiations en matière de recherche, mais plutôt celles qui concernent la création artistique.

Si on prend en considération ce que l’on pourrait appeler le travail créatif-intellectuel [2], on verra que les similitudes sont fortes.

L’occasion est fournie par le souhait exprimé par les acteurs participant d’un écosystème des arts plastiques visuels en région Hauts de France de former une « filière » de façon à répondre aux attentes des pouvoirs publics régionaux qui veulent « aider » les acteurs culturels à se développer et à contribuer à l’ « attractivité » du territoire. Ces acteurs se réunissent depuis deux ans pour faire ce travail d’interconnaissance de leurs positions, de leurs activités, de leurs ressources communes à partager, à gouverner.

La « demande » exprimée par les pouvoirs publics est toute à la fois claire et ambigüe. Il y a l’idée de considérer ce « secteur » des arts visuels comme une « branche économique », comme une autre. Cette demande est faite de la même façon aux autres secteurs culturels (le spectacle vivant, les musiques classiques et actuelles, le livre, etc.). On encouragera les acteurs à explorer l’économie du secteur, les chaînes de valeur, les produits, les transactions…. Cette demande n’est pas rejetée par les acteurs, mais fait l’objet d’une réélaboration qui tient compte de la réalité des relations et des intermédiations complexes qui caractérisent cet écosystème.

En effet, on comprend vite qu’on ne peut pas aborder la notion de filière avec une représentation industrielle avec des processus bien spécifiés et professionnalisés de financement, de production, de diffusion/commercialisation d’œuvres. Et on ne peut pas non plus en rester à une représentation des activités polarisée par, d’une part, le (ou les) marché(s) de l’art et, d’autre part, l’intervention publique.

La complexité que suppose l’exploration de cet écosystème n’est pas celle de la multiplication des acteurs et de leurs positionnements pour des contenus ou des produits inchangés. Cette complexité provient de la multiplication/diversification des processus d’interactions et d’intermédiations ainsi que des contenus artistiques que ces intermédiations produisent. Le paradoxe est ici qu’au moment où la fragilisation des positions artistes apparait avec plus de netteté, nous pourrions vivre une « époque de créativité diffuse »[3], une époque de co-création élargie à une diversité d’acteurs, un contexte qui, plus globalement s’agissant des processus de valorisation générés notamment avec les potentialités du recours aux technologies cognitives et créatives, correspondrait à « un nouveau régime d’interactions » [4]. Vue sous cet angle,  l’activité artistique englobe une diversité de processus politiques, sociaux, économiques, culturels. Les processus de création, en arts visuels, tout autant que dans d’autres domaines de création, montrent une diversité de positions de co-création, mais aussi d’intermédiations qui sont autant de « milieux sociaux » dans lesquels les positions des acteurs ne peuvent être envisagées à l’aune de la mesure des compétences et des caractéristiques de métiers traditionnelles. Mais ce qui complique beaucoup la compréhension d’un écosystème de la création artistique, est le fait que cette époque de créativité diffuse est aussi celle de la diffusion massive de produits culturels, de la possible spéculation sur les œuvres du fait d’une économie financiarisée de la rente, du saisissement par les entrepreneurs du capitalisme de la « figure même du créateur »[5]. De nouvelles figures de créatifs émergent dans des processus artistiques ouverts à de nouvelles interactions sociales, solidaires[6], et on ne peut que constater l’intégration du « créatif » dans le cœur des processus de valorisation de l’économie dominante[7].

A cela il faut ajouter l’analyse qui doit être faite de l’extension du travail créatif-intellectuel [8] et de ses conséquences sur les transformations des métiers et positions intellectuels, métiers et positions que l’on trouve souvent associés aux expérimentations menées dans ces processus de créativité diffuse. En plus des divers métiers artistiques, les projets de création associent ainsi de plus en plus une diversité de ces métiers ; des architectes, des sociologues, des développeurs en informatique, etc.

La question de la place des intermédiations dans ces processus de création doit être regardée avec plus d’attention encore. On peut constater la multiplication des intermédiations que l’on pourrait qualifier de traditionnelles et qui sont bien repérées dans leurs rôles de diffusion et de valorisation de l’art (visuel, actuel) en région. Des études[9] qui leur ont été consacrées, il en ressort des topographies des « mondes de l’art » spécifiques aux régions et aux grandes agglomérations. Ces topographies distinguent le monde institutionnel, « constitué du fond régional d’art contemporain (FRAC), de l’école des beaux-arts et de lieux labellisés dédiés à l’art contemporain (musées, centres d’art, etc.) », du monde marchand, « constitué de galeries proposant des œuvres d’art »[10]. Un autre monde est envisagé, désigné « mondes intermédiaires », mais peu repéré dans la spécificité des intermédiations qui en résultent. Ces intermédiations sont créatrices de milieux territorialisés de co-création artistique. Les prendre en compte suppose de percevoir l’irruption des processus d’action sociale et solidaire à l’intérieur des processus de création. Et l’on comprend que ceux qui œuvrent dans de tels processus puissent s’adresser à d’autres institutions que celles de l’art et de la culture (la DRAC et les services art et culture des collectivités territoriales, notamment) et se tourner vers d’autres politiques comme celles en charge de la Ville, ou du soutien à la participation citoyenne ou à l’ESS. Comprendre ces intermédiations nouvelles suppose de prendre en considération le forme réseau du travail artistique dans ces contextes de créativité diffuse ; formes faites d’appariements singuliers d’acteurs et de métiers divers, de fonctionnements « rhizomiques » qui peuvent déboucher sur des modalités, elles –mêmes renouvelées, d’engagements artistiques, parfois loin des formes idéalisées des positions « artiste ». Cela suppose aussi de s’intéresser aux formes de valorisation économique dans lesquels opèrent ces processus d’intermédiation et aux conditions concrètes de construction de leur viabilité économique. Cette recherche de viabilité peut prendre le chemin de l’action pour la constitution et la reconnaissance de nouvelles formes d’action publique et de nouveaux appuis publics dans le cadre de nouvelles politiques culturelles co construites avec les acteurs des secteurs art et culture, comme cela s’est engagé avec l’action du CRAC en région Hauts de France. Elle peut aussi prendre le chemin d’un entrepreneuriat alternatif de l’activité artistique et culturelle,  éventuellement appuyé par les dispositifs de l’ESS. Le processus de la reconnaissance sociale des réseaux est alors indissociable de la reconnaissance des milieux sociaux qui les portent. On voit alors que ces milieux ne sont pas de simples lieux de coordination fonctionnelle, mais des lieux de coopération et de contributions, certes dans des modes d’organisation plus ou moins hiérarchisés et dominés, ou potentiellement égalitaires ; ce qui n’est pas sans poser de problème compte tenu des approches qui pourraient en être faites en termes de différences d’intérêts ou de différentiels de notoriété. Sous cet angle, ils renforcent la nécessité d’un repérage des espaces, des lieux, des situations dans lesquels s’opèrent ces processus de création spécifiques aux arts, plastiques, visuels.

Si l’on voulait approfondir les questions liées à ce contexte spécifique de la création artistique, il faudrait approfondir un travail d’observation et d’analyse déjà initié au moment où ont été développées les expérimentations et les réflexions ayant donné naissance au mouvement des « Nouveaux Territoires de l’Art », à la fin des années 1990.

Cela revient à s’intéresser aux espaces et friches artistiques et à faire converger le travail d’observation de ces phénomènes en région avec celui engagée par certains collectifs pluridisciplinaires de chercheurs/acteurs artistiques tels ceux rassemblés au sein de la coordination nationale des lieux intermédiaires (CNIL) ou de l’Institut de Coopération pour la Culture[11]. Il faudrait également articuler plus étroitement ces problématiques avec celles qui se développent aux points de convergence des potentialités offertes par la dimension alternative de l’économie numérique collaborative avec les développements actuels de l’ESS qui se nourrit de nouvelles initiatives en « communs »[12].

 

Alors qu’en est-il de ces intermédiations en matière d’activités de recherche ? Ces éléments ne sont-ils pas à reprendre et à adapter aux spécificités de ces autres travaux créatifs intellectuels producteurs de connaissances, pour qui et avec qui ?

[1] Je reprends ici l’orthographe du mot telle qu’elle est pratiquée dans la sociologie interactionniste et pragmatique.

[2] Moulier-Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif La nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, Paris.

[3] P. Nicolas-Le Strat, 1998, p.27

[4] Colin N., Verdier H. (2012), L’âge de la multitude, Entreprendre et gouverner après la révolution numérique, Armand Colin, Paris.

[5] P. Nicolas-Le Strat, idem, p. 28.

[6] Sans réduire la question à ce que décrit Paul Ardenne à ce sujet, c’est aussi la question de l’art « contextuel », cf. P. Ardenne, Un art contextuel, Flammarion, Paris, 2002.

[7] C’est toute la question des « industries Créatives » (R. Caves, Creatives Industries, Harvard University Press, 2000) et des potentialités de développement économique que les pouvoirs publics mettent en avant dans la région Hauts de France.

[8] Moulier-Boutang Y. (2007), Le capitalisme cognitif La nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, Paris.

[9] De Vrièse M., Martin B., Melin C., Mouveau N., Sagot-Duvauroux D. (2011), « Diffusion et valorisation de l’art actuel en région », Culture études, n°1, janvier.

 

[10] de Vrièse et al., idem, p.2.

[11] Une reprise plus précise de ces travaux viendrait ici conforter l’argumentation. Parmi les auteurs inspirant sur ces questions : Desgoutte J. (2016), Commun(S) Vers une poétique des Lieux Intermédiaires, ARTfactories/Autre(s)pARTs ; Henry P. (2014), Un nouveau référentiel pour la culture, Editions de l’attribut, Toulouse.

 

[12] Cette question mériterait également un développement, parmi les références : Dardot P., Laval C. (2014), Commun Essai sur la révolution au XXIème siècle, La Découverte, Paris ; Coriat B. (ed.) (2015), Le retour des communs La crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens qui Libèrent, Paris.