Comprendre les écosystèmes en communs Projet TACT

Au travers son précédent programme de recherche (2016-2019), les membres de la Chaire en économie sociale et solidaire des Hauts-de-France (ChairESS HDF) ont cherché à comprendre et observer les « initiatives solidaires en communs ». Leurs investigations les ont amenés à identifier de nouvelles formes d’engagement socio-économique sur le territoire. L’action collective finalisée par la recherche de nouvelles formes de viabilité économique pour les personnes, leurs organisations et leur territoire d’implantation prend en effet des formes nouvelles. Ce sont ces formes innovantes que les membres de la ChairESS HDF proposent aujourd’hui de se donner comme horizon de recherche, en engageant une nouvelle dynamique de recherche acteurs-chercheurs autour d’un nouveau programme intitulé « Travail Activités et Synergies Territoriale » (ou Travail, Activités, Communs et territoires). Dans les territoires de la région, les attentes exprimées par les acteurs de l’économie sociale et solidaire sur ces questions sont fortes. L’expertise développée par les membres sur ces nouvelles initiatives économiques invite également la ChairESS HDF à mettre ces thématiques au centre de ces préoccupations de recherche.

Les dénominations de ces nouvelles formes d’action collective sont inédites et les configurations diversifiées : Territoire Zéro Chômeurs de Longue Durée (TZCLD), Kpa-Cité, Compagnie des Tiers Lieux, la Coopérative de Transition écologique (TILT), d’autres encore… Mais, elles révèlent plus que des entités et des organisations spécifiques. Elles désignent la configuration de véritables écosystèmes de solidarité et coopération socioéconomique.  Dans la diversité de leur configuration, elles entendent développer de nouveaux rapports au travail, à l’activité et à la rétribution des personnes en même temps qu’au financement des ressources mobilisées. Elles transforment la façon de s’organiser au quotidien, de construire des utilités sociales et de les valoriser pour les personnes qui y contribuent, elles font évoluer les entités économiques qui portent les activités, ainsi que leurs écosystèmes au travers des externalités qu’elles génèrent. Ces initiatives questionnent les notions qui structurent majoritairement nos  régulations économiques et sociales : les structures de l’entreprendre, l’emploi, le salariat, mais aussi les formes de l’intervention publique.

Pour comprendre les dynamiques d’action de ces initiatives solidaires, leurs contenus, leur portée, leur pertinence du point de vue des acteurs mobilisés, l’approche retenue privilégiera leur dimension écosystémique. Il faut alors s’expliquer sur cette notion. Elle n’est la plupart du temps évoquée que pour signifier que plusieurs entités ou organisations sont engagées simultanément dans une même logique de coopération et en partageant des objectifs communs. C’est par exemple sous cette acception que les pouvoirs publics régionaux y font référence dans une perspective de développement régional. Mais cette référence n’explicite pas plus avant la nature des rapports prétendument coopératifs si ce n’est pour mobiliser l’intervention économique publique par des dispositifs d’aides et des appuis financiers. De fait, il s’agira souvent de modalités de coordination qui facilitent des rapports qui demeurent largement marchands, même si les effets de domination peuvent être « tempérés » par des modalités d’action publique, par exemple par des dispositifs spécifiques de marchés publics.

La notion d’écosystème telle qu’elle est mobilisée dans ces perspectives de coordination territorialisée l’est-elle pour mieux en comprendre les rapports complexes ? Ce n’est pas évident. Ces rapports sont souvent envisagés entre des entités que l’on continue à ne considérer que dans le cadre de relations formelles liées à leur structuration selon qu’elles sont des entreprises ou des associations et selon les stratégies de valorisation socioéconomique qu’elles se donnent ; l’inscription dans une logique d’économie sociale ou solidaire en étant une parmi d’autres.

On pourrait aussi envisager les notions de pole, de district. Mais, de la même façon, ces autres notions, enrichissent l’analyse dans ses dimensions socioéconomiques mais laissent de côté, sans véritablement en prendre compte, les aspects environnementaux dans une acception plus restrictive parce que n’envisageant pas les relations explicitement envisagées en termes de rapports économiques.

On peut aussi faire référence à la notion de milieu qui a commencé à trouver de nouveaux éléments de définition à partir du moment où il s’est agi de mieux comprendre les processus et configurations de mise en relations et d’action économiques localisées. Plus récemment, la notion de territoire a pu être mobilisée pour dépasser la seule compréhension des processus institutionnels et politiques pour envisager les dynamiques socioéconomiques.

En fait, l’approche écosystémique souvent invoquée n’en est pas véritablement une, ou alors elle n’est que tronquée. Elle est plus une évocation qu’une véritable aide à la problématisation des systèmes de relations en jeux et en construction.

Parler d’écosystème c’est tout d’abord, pour beaucoup, insister sur le fait que la compréhension des initiatives qualifiées d’initiatives solidaires en communs ne peut être réduite ni à la seule analyse des processus individuels et collectifs de formation et transformation des acteurs sociaux, par l’analyse de la dynamique de leurs positions socioéconomiques et de leurs régimes d’engagement, ni à celle des entités et structures d’action socioéconomique que peuvent être les associations et autres entreprises par lesquelles l’initiative inscrit ses activités dans l’espace public, par exemple par la prise en compte des positionnements adoptés par ces entités, la façon dont elles définissent, ou pas, leur mission, leurs objectifs, leurs pratiques et réalisations. Elargir le spectre d’analyse dans cette perspective est déjà un enrichissement notable. Mais, alors que référence peut être faite à l’écosystème, dans ce type de problématique l’écosystème n’est pas envisagé comme un véritable contexte dans toutes ses dimensions. Pour mieux définir ce que l’on entend par écosystème et ce que suppose le préfixe « éco » à la notion de système. La notion de contexte doit elle-même être définie dans différentes dimensions qui sont tout à la fois socioéconomiques, géographiques, sociodémographiques  mais aussi environnementales, physiques, écologiques, tout en étant anthropologisées ; des dimensions à l’œuvre, en jeux, au moment de la prise en compte du contexte ou héritées des configurations contextuelles précédentes.

On peut aussi s’appuyer sur les notions de champ que mobilisent les sociologues après Bourdieu. Cette notion réintroduit les questions de la domination et du pouvoir. En ce sens elle semble prendre en compte certaines dimensions écologiques et éthologiques que n’envisagent que peu ceux qui reprennent cette notion en la réduisant à une métaphore impropre des seuls rapports de coordination voire de coopération. Mais alors sont passés sous silence des rapports qui peuvent être de synergie, de prédation et autres, qui peuvent tout autant caractériser la réalité des rapports participant à leur mise en système.

Une approche par les communs est de nature à permettre de mieux qualifier une approche écosystémique. Doivent ainsi être explicitées les relations complexes entre des entités dont l’autonomie stratégique qui est envisagée est perçue sous l’angle de l’autonomie, voire l’indépendance des « associés », ou sous l’angle de rapports contractuels entre parties prenantes alors qu’elles s’inscrivent dans des processus plus larges de rapports aux ressources que ces entités partagent dans le déploiement de leurs missions et de leurs activités. Relations à l’environnement signifie rapports aux ressources dans ce qu’elles traduisent de dispositifs humains et non humains.

Doivent aussi être explicités les rapports nouveaux que les acteurs économiques individuels entre tiennent avec ces entités dans leurs agencements d’action économique. Ces rapports sont souvent basés sur une multivalence, multi appartenance à ces entités ; les rémunérations et les systèmes de protection se construisant au travers d’une diversité de liens, de contrats, de transactions et d’échanges, non exclusifs avec ces entités. Les expériences de portage de budgets contributifs, ainsi que celles autour des revenus de la contribution, posent la question de l’équilibre de ces liens pour les personnes comme pour les entités. Elles répondent à des attentes exprimées en termes d’autonomie, de prise en compte des capacités individuées, de la reconnaissance des singularités.

Ces questions ne sont pas annexes. Si l’on se situe dans une perspective écosystémique on ne peut pas en faire l’économie.

Les initiatives et les expérimentations qu’elles supposent mobilisent l’attention des chercheurs ne sont pas sans susciter un usage de l’action réflexive de la part de communauté d’acteurs qui ont à cœur de mieux les « faciliter » et les « accompagner ». Cela participe déjà de processus eux-mêmes innovants de recherche-action. Tout cela renforce l’intérêt montré pour une recherche participative, solidaire, ou contributive que la ChairESS HDF tente de mettre en pratique au cœur de son action.

Un objectif partagé entre différents acteurs de ces initiatives et des membres de la ChairESS HDF serait de se donner une plateforme commune de recherche permettant à chacun de relier les projets et objets de recherche relevant de ce cadre problématique, de les confronter et de les mettre en perspective. L’ambition serait de réfléchir aux différentes dimensions de ces initiatives, à leurs convergences mais aussi leurs spécificités.

Une définition plus précise d’un tel programme, en termes d’axes et de dispositifs de recherche, suppose un repérage plus précis des initiatives et des actions qui ont su enclencher une dimension projective et réflexive en leur sein ou en lien avec des entités dédiées à la recherche. Des pistes de définition des contours d’un tel programme peuvent néanmoins être proposées et soumises à la discussion collective.

Axe 1. Sociologie des participants

Un premier axe tient à la compréhension des caractéristiques des personnes qui participent à ces nouvelles formes d’engagement, notamment en dégageant un revenu de cette implication. Ce premier axe se propose ainsi d’étudier les profils sociologiques des personnes investies dans ces initiatives.

Leurs caractéristiques ne sont pas aisées à définir, y compris quand l’initiative trouve son nom en désignant le public auquel elle s’adresse, comme c’est ce le cas pour TZCLD, qui parle aussi de personnes privées durablement d’emploi alors que l’administration tendrait à ne s’intéresser qu’aux demandeurs d’emploi de longue durée, inscrits à Pole emploi. Au-delà de la situation quant à l’emploi et des caractéristiques sociodémographiques des participants, l’analyse de leur parcours et de leurs positionnements quant à l’emploi et au travail doit aussi être analysée de manière plus qualitative.

Si l’axe de recherche est bien de comprendre les conditions dans lesquelles des « participants » à ces initiatives en dégagent un revenu, il convient d’élargir le spectre de l’analyse est de ne la réserver à l’observation des bénéficiaires officiellement désignés et potentiellement institués; ne serait-ce qu’ils ne le sont souvent que par effet supposé des financements qui les rendent possibles.

Par exemple, les effets de ces initiatives sur les conditions permettant d’en dégager un revenu concernent tout autant, et parfois plus, les participants qui en sont les concepteurs, porteurs, facilitateurs, accompagnateurs de ces initiatives.

La réflexion doit alors se nourrir de problématiques en termes de position, de disposition, de capacité, d’engagement, d’intermédiation, de modes de contribution, rétribution, de reconnaissance et d’institution.

Axe 2. Les rapports au travail et à l’activité

Le deuxième axe se propose d’investiguer les « nouveaux » rapports au travail qu’entendent développer ces initiatives, renouant en cela avec des aspirations autogestionnaires présentes dans certaines entreprises de l’économie sociale et solidaire même si le terme d’autogestion est souvent peu repris. Le recours à des statuts coopératifs (CAE, SCIC…) renforce ces dynamiques d’auto-organisation au sein des entreprises. L’utilisation des nouvelles technologies à travers Internet et les outils collaboratifs offre aussi des modes de coopération horizontale au sein de communautés générées par les tiers-lieux avec le recours notamment au concept de commun pour les qualifier. La limitation des niveaux intermédiaires d’encadrement au sein des EBE est une autre expression de la volonté de s’appuyer sur les compétences propres des recrutés que l’on retrouve dans le dispositif Kpa-Cité.

De fait, il faut considérer que ces initiatives sont prises et développées dans le cadre de nouveaux rapports au travail à interroger. La transformation n’est pas seulement dans les objectifs visés, fixés pour les relations sociales et de travail qu’elles entendent promouvoir, mais dans ceux mis en œuvre au sein des projets et des actions qui les portent.

Le travail mis en question doit alors être envisagé sous ses dimensions expressive (la valeur d’usage du travail pour soi-même), publique (en relation avec les autres et aux frontières des organisations et des institutions) et politique (sur l’espace public et dans le cadre d’une citoyenneté active). Les configurations dans lesquelles sont mobilisées tâches, œuvres, activités, ressources (matières, connaissances, règles partagées et méthodes, espaces et lieux, etc.) sont fortement conditionnées par l’existant et les contextes institués, mais s’en affranchissent aussi, sous des formes plus ou moins en rupture (comme les coopératives ou plus encore les coalitions entrepreneuriales en communs), ou jouant le paradoxe comme les « entreprises à but d’emploi » par exemple.

Cet axe invite également à inscrire ces réflexions dans le cadre des problématiques qui mettent en question les formes salariales et de l’emploi, celles qui se formule en avançant la notion d’emploi solidaire, de sécurisation de l’emploi, celles qui mettent en avant les notions de contribution (et de revenus de la contribution), ou les notions de revenus, inconditionnels ou conditionnés (par la contribution à la transition écologique, notamment).

Axe 3. Marché, redistribution et réciprocité

A travers l’axe 3, une analyse des modèles socio-économiques de ces formes inédites d’actions collectives pourrait être envisagée. Depuis le commencement de ces activités de recherche, la ChairESS HDF a développé une expertise importante sur les modèles socio-économiques de l’ESS, entre autres en comparant les caractéristiques socio-économiques de divers mouvements de pratiques au sein de l’ESS. Dans le prolongement de ce travail, la Chaire souhaite approfondir l’étude des modèles de ces initiatives. Par exemple avec l’étude du modèle « contributif » proposé par la CAE OPTEOS et l’association ANIS qui fournit un exemple de ces nouveaux modes d’entreprendre dans les territoires. La ChairESS est également engagée dans l’étude de l’expérimentation Territoires Zéro Chômeurs sur deux territoires de la MEL. Compte tenu des enjeux que représente cette expérimentation pour la dizaine de territoires engagés en France, la Chaire souhaite en poursuivre l’investigation.

Ces initiatives sont encore en expérimentation d’un modèle socio-économique pérenne. La viabilité économique recherchée fait l’objet de questionnement sur la définition de l’économie dans les rapports avec les partenaires, notamment publics mais aussi au sein des organisations. Une définition formelle de l’économie ne mobilisant que le marché est dominante dans nos sociétés. Pourtant, l’économie substantielle de ces initiatives s’appuie au quotidien sur la mobilisation de ressources issues du marché, de la redistribution (appuis publics, subventions, voire fondations) et de la réciprocité (réseaux de solidarité, bénévolat). Cette hybridation est parfois assumée dans la durée mais le détachement vis-à-vis de la redistribution voire de la réciprocité peut aussi être recherché. La réciprocité prend aussi des dynamiques différentes : entraide entre les commoners sur la base de l’auto-organisation, aide aux de chômeurs en cherchant leur participation…

 

Axe 4. L’impact socio-territorial

L’évaluation de l’action de ces initiatives uniquement sous un angle économique, même plurielle, est insuffisante pour faire reconnaître leurs activités. Pour cette raison, elles cherchent à valoriser leurs effets sur la société et leur territoire. Les dimensions mobilisées de leur impact sont multiples : 1) budgétaires en montrant les économies de dépenses publiques qu’elles permettent de réaliser et qui pourraient compenser les aides attribuées (c’est notamment l’argumentaire de TZC) ; 2) social en mettant l’accent sur leur capacité de mobilisation des compétences des acteurs mobilisés mais aussi sur l’utilité sociale des activités développées ; 3) environnemental en axant leurs activités sur des enjeux écologiques (Tilt)… Les modalités d’évaluation de ces bénéfices collectifs sont complexes et font l’objet de controverses qui limitent le recours à ces méthodes en tension entre des approches managériales ou plus participatives impliquant les différentes parties prenantes territorialisées.

Dans ses problématiques territoriales, il pourrait être pertinent de sortir d’une approche trop exclusive en termes d’impact, approche qui n’est cependant pas sans effets bénéfiques de compréhension immédiate. Il s’agirait aussi de mieux comprendre les dynamiques écosystémiques qui se mettent en œuvre, leurs finalités, leurs conditions, leurs modalités spécifiques d’évaluation et de reconnaissance qui pourraient être en tension avec les logiques qui président à la structuration du contexte. Les approches évaluatives et comparatives sont toujours riches d’enseignement à condition de qualifier spécifiquement ce que l’on compare et évalue.

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