Tiers Lieux : Espaces de travail libéré et incubateurs en communs

Introduction

Le phénomène « Tiers Lieux » est d’abord une multiplication d’espaces nés à l’initiative d’acteurs privés, de collectifs. Créés comme espaces, dits, de coworking, friches culturelles reconverties en espaces de création artistique ou lieux d’initiatives solidaires et citoyennes, ils rallient à leur dynamique naissante des lieux qui par-delà les activités qu’ils développent se veulent porteurs d’une alternative sociale.
Un tiers lieu n’est ni un espace initié par une institution publique, ni un espace de travail privé, dans une logique de service marchand (Oldenbourg, 1999). Dès le départ, c’est un espace conçu comme partagé par des personnes louant, selon différentes modalités, une « place », pour y travailler « seul/ensemble ». En observant ces lieux, on ne peut cependant les réduire à une simple juxtaposition de places de travail occupées par des travailleurs indépendants, les « solos » dont nous parlaient les premiers récits d’enquête sur le coworking. Travail et activités, menés individuellement et collectivement, présentent des liens plus complexes que le laissent penser les premières définitions.
Les tiers lieux sont apparus comme des espaces de travail partagés entre des personnes travaillant seuls, ne souhaitant ou ne pouvant travailler chez eux. Le lieu partagé doit alors leur offrir une place de travail ainsi que des moyens et services difficiles à se procurer seul (une liaison Internet gros débit, des services de reproduction, des conseils liés à leur activité). Les motivations des créateurs et utilisateurs sont alors proches de celles conduisant des salariés à recourir au télétravail. Ces situations de travail ne sont pas non plus totalement étrangères à celles qui conduisent certaines entreprises – de conseil notamment- ainsi que certaines activités – de consultant en particulier-, de recourir transitoirement ou durablement à des espaces qualifiés de « centres d’affaires ».
Pour ceux parmi les acteurs sociaux ayant une claire vision des activités sur lesquelles baser leur insertion professionnelle ou leur projet de création d’activités, ces lieux rompent l’isolement et peuvent initier des collaborations en lien avec leurs activités.
Pour les autres, en recherche de ce que pourrait être leur parcours professionnel dans une expérience de vie en pleine réflexion, c’est souvent l’accès à une communauté de pratiques, souvent autour des potentialités du Numérique qui sert de déclencheur. Privilégiant les activités en lien avec l’Internet, nous retrouverions certaines proximités de ces tiers lieux avec les « cyber centres » et autres lieux dédiés aux technologies numériques développés par les pouvoirs publics pour se garantir de la fracture numérique et amener dans les quartiers la pratique de l’outil numérique. Plus récemment, se sont développés, des lieux d’expérience collective du « faire » ; ce que les USA ont d’abord testés au titre du mouvement des « Makers » (Anderson, 2013). Il s’agit alors de lieux dédiés à fabrication, la réparation et aux processus de formation par la pédagogie du « DIY » (Do It Yourself). Ces lieux s’inspirent souvent du mouvement des « FabLabs », issu de l’expérience du MIT, et autour de l’impression 3D. Ils sont souvent associés au développement de logiciels en Open Source. De la même façon, se créent des lieux associant plusieurs activités, mais centrés sur un espace de restauration ouvert à des activités associatives, culturelles, etc. Ces espaces commencent à former un type générique de « café-citoyen ». On pourrait évoquer aussi d’autres lieux ouverts à des activités partagées ou faisant du partage le ressort de leur développement, sous le nom de « ressourceries », de « conciergeries de quartier », etc. Les projets de création de tels lieux se multiplient désormais dans les agglomérations, les petites aussi, après que les grandes les aient vu fleurir.

1. Tiers Lieux et transformations des rapports de travail
Chacun de ces types d’espaces mériterait d’être analysé dans ses spécificités et ses originalités. Tous, au travers les représentations que s’en font leurs promoteurs et développeurs, ne relèvent pas totalement d’une dynamique commune de développement et de reconnaissance réciproque par les utilisateurs, les populations concernées et les institutions publiques qui sont souvent amenées à les soutenir.
Les premières analyses tirées de l’observation des pratiques des acteurs dans ces lieux ont souligné plusieurs aspects. Le premier est bien évidemment celui des rapports tout à fait particuliers, au travail mais aussi ceux liant activités de travail et engagements personnels, que manifestent, dans ces lieux, les « coworkers » et autres occupant de ces lieux alternatifs. L’accent est alors mis sur les particularités des interactions sociales qui s’y développent (Azam et al., 2015, p.88). Les analyses restituent alors des processus concrets permettant la construction ou le renforcement des collectifs ou communautés à l’initiative de ces lieux. Le lieu lui-même est alors présenté comme lieu tiers dans la relation (idem, p.92), tout à la fois dans le rôle ou la fonction clef de « prétexte », ou de catalyseur des séquences de cette construction (idem, p.89). Ces processus d’interaction sont aussi des moments forts d’identification. De nombreux travaux, ceux des sociologues de l’école de Chicago notamment, ont bien montré l’importance de l’appropriation des lieux dans la construction d’une identité commune, en particulier lorsque ces lieux apparaissent aux acteurs comme des appuis pour le contrôle d’un contexte qui les fait se prémunir d’un environnement perçu comme hostile tout en leur permettant de construire un sens partagé (White, 2011, p.43, cité par Azam et al., 2015, p.94). Nous verrons plus loin que cette construction d’une identité partagée coïncide ici à la construction simultanée de fortes singularités individuelles.
Poussant plus avant l’analyse, certains ont tenté de caractériser en quoi ces lieux pouvaient être envisagés comme des « laboratoires du changement social » (Berrebi-Hoffmann et al., 2015). Le changement que ces lieux incarnent et permettent est alors qualifié d’ « invention d’un nouveau monde » ; invention elle-même présentée comme la manifestation de cet essor de la société en réseau théorisée par Manuel Castells dès 1996. Pour ce dernier, ce qui s’opère c’est bien « l’épuisement des modèles organisationnels fondés sur les principes de hiérarchie au profit de formes de coopérations horizontales, promotion du travail en réseau et de la production flexible, développement de cités informationnelles et de communautés virtuelles » (idem, p.1).
Deux aspects méritent un examen plus approfondi des dispositifs d’action collective permettra de préciser. Le premier est la manifestation d’un fait générationnel que certains qualifient d’émergence des Millenials ou de génération Next, de Digital Natives, de génération Y ou d’Igeneration, celles et ceux nés après 1995 (idem, p.10). Second aspect, cette dynamique de changement impulsée par cette génération est avant tout une exploration de ce qui peut faire « commun » entre les acteurs impliqués et engagés dans ces lieux. Cette réflexion ouvre un horizon d’analyses futures dans la mesure où cette perspective du commun se centre sur les modalités concrètes d’une gouvernance partagée qui obligent à préciser des règles d’usage et des attributs de droit de propriété. Cela place les processus de discussion construction du commun dans un mode d’argumentation et de délibération sur des règles partagées plutôt que sur des caractéristiques intrinsèques du bien (Berrebi-Hoffmann et al., 2015, p.8).
Une enquête menée auprès des acteurs porteurs de tiers lieux en gestation nous permet d’approfondir ces premières interrogations. Le collectif « Catalyst », composé d’une vingtaine d’acteurs promoteurs des premiers tiers lieux créés dans l’agglomération lilloise, est l’animateur d’une action de soutien à la création de tiers lieux. Cette action consiste en l’organisation d’événements appelés « Meet Up Tiers Lieux », quatre fois par an depuis 2014. Ces événements prennent la forme de réunions de travail réunissant à chaque fois une trentaine de personnes. Les projets potentiels de tiers lieu étant repérés par contacts individuels ou lors d’ « Apéro Catalyst » tenus régulièrement dans l’un ou l ‘autre tiers lieu du Nord de la France, il est proposé à leurs instigateurs d’en faire la présentation et se soumettre le projet à la discussion des pairs ou de tout autre personne intéressée par ce type d’initiative. Nous verrons plus loin que l’organisation du travail de réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Les porteurs de projet font état de leurs avancées, de leurs choix d’activités et d’organisation de ces activités, de leurs questions, etc. Certains points clés de ces projets sont alors abordés lors d’ateliers qui se tiennent dans la continuité de ces présentations. De l’observation participante, lors de ces événements, il ressort plusieurs enseignements. Tout d’abord, l’idée du lieu, la première conception de ce qu’il pourrait être, des activités qu’il pourrait permettre et le choix de la localisation apparaissent dans tous les cas dépendantes de la formation préalable d’un groupe de personnes formant une communauté plus ou moins intégrée. Il faut reconnaître ici que l’opportunité de se soumettre à la discussion et le soutien apporté par le collectif Catalyst, à travers ces événements Meet Up oriente dans une certaine mesure la présentation du projet et l’importance donnée à sa communauté initiatrice. Mais les cas présentés et discutés lors de ces réunions montrent des dynamiques d’initiation et des initiateurs plus diversifiés que ce simple modèle de la communauté d’acteurs telle que caractérisée précédemment. Plusieurs dynamiques différenciées co existent. Dans plusieurs cas le lieu potentiel préexiste à la constitution d’une communauté mobilisée ; ou plus exactement, la communauté se constitue dans la découverte partagée des potentialités d’un lieu. Ces situations sont bien connues dans le cas du mouvement d’occupation des friches urbaines. Cette dynamique ne fait alors que reprendre des processus de mobilisation, expérimentation, occupation des friches culturelles initiées au cours des années «80 » et « 90 » (Lextrait, 2005).
L’organisation de la réflexion collective sur les projets des uns et des autres, menée par des méthodes dites d’intelligence collective, est un élément décisif de ce type de mobilisation. Un vocabulaire s’invente pour caractériser ces pratiques (par exemple « Sprint », ou « Minga » lorsqu’il s’agit de travailler collectivement sur les projets individuels).
Une autre question est celle des choix dans les modalités de gouvernance interne de ces lieux. Plusieurs logiques s’expérimentent. Certains lieux adoptent le modèle de l’association, parfois celles des nouvelles structures portées par l’ESS, les SCOP ou plus récemment les SCIC. D’autres expérimentent des modes de décision recourant à des outils, souvent des logiciels libres, par exemple le système Loomio.
Dans tous les cas, des questions se posent quant aux rapports établis entre les modalités de la gouvernance du lieu avec celles de chacune des activités développées par les porteurs de projets hébergés. Ces questions ne trouvent pas toujours des réponses et même ne sont pas toutes explicitées. Elles peuvent alors être réduites à l’application des seuls modèles organisationnels et décisionnels qui font aujourd’hui déjà l’objet d’un outillage méthodologique.
Un lien est à établir entre cette diversité de modalités d’action, d’organisation et de gouvernance et les positions ou postures de ceux qui en sont les initiateurs, les protagonistes engagés et les utilisateurs à leur différent degré d’implication. Mais l’apparente unité des éléments de langage qui semble présider aux débats masque des pratiques professionnelles et des comportements politiques notablement différents.
Dans cette perspective de transformation sociale que présentent les lieux dont les animateurs se revendiquent du « mouvement » des tiers lieux, deux aspects pourtant fondamentaux mais peu souvent mis en avant doivent être évoqués.
Deux autres dynamiques sont également représentées lors de ces « Meet Up ». D’une part, des initiatives, tout autant privées, mais totalement individuelles dans un premier temps. Des particuliers font état de la disponibilité de locaux dans lesquels ils ne souhaitent pas développer des activités seuls mais en lien avec d’autres personnes qu’ils s’efforcent de rassembler autour d’eux, sans que cela s’opèrent dans le cadre de relation salariale, commerciale ou de la constitution d’une entreprise ordinaire. Ils espèrent alors que la communauté rassemblée lors de ces réunions Meet Up leur facilite la rencontre de co-porteurs d’un projet que les initiateurs isolés veulent rendre collectif. Cette logique d’action traite d’une façon originale une question que se posent les initiateurs de lieux, les communautés toutes constituées comme les porteurs de projet de lieu plus individuels, qui est celle de la garantie de la pérennité du lieu par le recours à une location mais avec un bail suffisamment long ou par l’achat de ce même lieu. Dans les deux cas, cette question fait l’objet d’intenses discussions et d’une recherche de solutions qui soient compatibles avec les finalités et les possibilités des acteurs engagés et donc autre que l’éventuel recours à un opérateur individuel, acheteur ou locataire unique. Dans tous les cas, les opérateurs de la finance solidaire sont des partenaires sollicités lors de ces assemblées.
Une autre dynamique commence à se faire jour. Elle met au premier rang de l’initiative des élus locaux soucieux de voir de tels lieux se développer dans leur collectivité territoriale. Certes, ces élus locaux, présents aux Meet Up font état de l’existence d’une demande qui leur semble émaner d’acteurs de leur territoire. Mais, ils envisagent d’y répondre en empruntant d’autres chemins que les processus de l’action publique de création d’espaces spécialisés ; que ce soient par exemple des médiathèques, des Cybercentres et autres espaces dédiés au Numérique.

2. Les lieux d’un « entreprendre en communs »
Les processus d’incubation opérant dans ces lieux renouvellent les logiques de l’ « entreprendre ». Ces logiques doivent être envisagées sous l’angle de la transformation des individus qui s’y engagent et construisent leur singularité personnelle (Martucelli, 2010). Elles doivent tout autant l’être sous l’angle de la dynamique des projets individuels et collectifs de création d’activités qui s’y révèlent.
Les tiers lieux sont des lieux importants de prise d’initiatives. La notion d’initiative, surtout celle visant la création d’activité et plus encore d’entreprise, est souvent perçue comme un parcours individuel. Ainsi les dispositifs institutionnalisés d’appuis sont mobilisés en soutien aux individus. Mais, ces tiers lieux nous montrent que ces individualités sont indissociables des collectifs dont elles sont membres. Elles sont tout autant construites par ces collectifs qu’elles ne les construisent. Pour comprendre les logiques d’incubation et de création d’activités dans ces contextes, il faut déporter l’analyse de la seule prise en compte des projets, vers la dynamique projective des collectifs. Il ne s’agit pas de considérer qu’il n’y a de projets que collectifs ; parce que, paradoxalement, les individualités singulières au sein des collectifs sont des acteurs projets, des leurs, de ceux des autres, de ceux aussi non encore appropriés (Burret, 2015).
Les méthodes de création et d’élaboration collectives sont mises en avant, souvent plus encore que les projets eux-mêmes. Le travail collaboratif sur les usages susceptibles de faire l’objet de création peut changer et être orienté vers d’autres projets, menés personnellement mais aussi collectivement, tant ce qui est privilégié c’est la dynamique collective porteuse de réalisations singulières pour les individus rassemblés en collectifs. Le modèle de travail mis en avant est celui de la contribution. C’est à cette aune que s’expérimentent de nouvelles formes d’évaluation des contributions au développement des projets et leurs rémunérations. C’est aussi au travers de ce prisme que seront recherchés les éléments permettant la viabilité économique des projets de nouveaux usages élaborés. D’autres tensions pourront apparaître à ce niveau lorsque différentes logiques de valorisation seront mobilisées. Une référence à l’économie contributive ou collaborative, commune, mais peu explicitée en termes de logiques de valorisation, pourra masquer des économies politiques distinctes. Le recours à la terminologie de l’ « entrepreneuriat social » ne les explicitera pas davantage. Seule la référence explicite et instruite à un entreprendre en communs, pour balbutiant qu’il soit, fera une différence nette.
Lorsque ces caractéristiques sont actives, les tiers lieux concernés forment autant de points d’appuis à un nouvel « entreprendre » qui impacte autant les acteurs porteurs de ces projets que les usagers ciblés. On comprend alors que ces lieux soient à la recherche de nouvelles formes de capitalisation des expériences et sollicitent les acteurs publics pour que soient inventés les appuis institutionnels à ces processus qui circonscrivent un nouvel entreprendre en communs. C’est l’un des thèmes majeurs sur lequel s’opère le rapprochement avec les organisations constitutives du mouvement de l’économie sociale et solidaire -l’ESS-, ne serait-ce que pour solliciter de façon concertée les institutions publiques, les collectivités territoriales en tout premier lieu.

3. Les tiers lieux, constitutifs d’un espace public alternatif ?
Déjà, au regard de leurs processus d’incubation, les tiers lieux sont des supports de socialisation. Ce sont aussi des plateformes permettant le développement d’un capital informationnel pour leurs usagers (Burret, 2016). Mais, plus encore que le développement d’espaces de socialisation, la mise en réseaux des tiers lieux ne traduit-elle pas l’émergence d’un sous espace public spécifique ?
Cette mise en réseaux participe-t-elle d’un espace public au sens d’un contexte de légitimation politique, d’une communauté politique et d’une scène d’appui du politique ? Plus précisément, il s’agirait d’un espace public oppositionnel et d’un sous espace public dominé (Fraser, 1992). Définir un tel espace, c’est définir un agir en communs fait de modalités d’action collective et de pratiques de citoyenneté économique en cohérence. Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets. Ces acteurs se positionnent en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux. Mais ces derniers ne s’identifient pas forcément et, à coup sûr, immédiatement comme acteurs collectifs, et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent parfois entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent. C’est tout l’enjeu social et politique que pourrait représenter le développement des tiers lieux.

Bibliographie

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BERREBI-HOFFMANN I., BUREAU M-C. et LALLEMENT M., « Présentation. Des laboratoires du changement social », Recherches sociologiques et anthropologiques, 2015, vol.46, n°2, pp.1-19.

BURRET A., Tiers Lieux, et plus si affinités, Paris, Editions FYP, 2015.

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STANDING G., The Precariat, the new dangerous class, London, Bloomsbury, 2014.

OLDENBOURG R., The great good place, New York, Marlowe & Company, 1999.

WHITE H., Identité et contrôle : une théorie de l’émergence des formations sociales, Paris, Editions de l’EHESS, 2011.

L’Espace Public de l’Agir en Communs

Introduction

Ce qu’il est convenu d’appeler les initiatives collectives, solidaires, citoyennes, se multiplient. Elles le font sous des « labels » différents faisant référence au mouvement associatif, à l’Economie Sociale et Solidaire, de plus en plus désormais en référence à la notion de commun. Elles mobilisent des personnes sur de nombreux thèmes à enjeux : l’alimentation, avec la valorisation des modes alternatifs de culture, le bio, les circuits courts ; la création d’espaces dédiés au coworking et/ou à l’accompagnement de projets solidaires ; les questions de mobilité ; les modes collaboratifs, et donc les services et connaissances partagées supportés par le Net ; la culture et les pratiques artistiques relevant de la créativité diffuse ; etc.
Elles ne se contentent pas d’émerger simultanément. Les acteurs qui en sont les porteurs les présentent souvent comme relevant d’une dynamique d’ensemble. Ils insistent alors sur une convergence, certes lente et difficile, mais bien réelle, de ces initiatives et des projets sur lesquels elles débouchent. Cette représentation d’une dynamique convergente des projets collectifs, solidaires révèle ce qui semble bien former un consensus qu’il faut interroger dans la mesure où il s’exprime et s’organise dans des logiques différentes.
Ces initiatives portent sur des objets, des contenus en usages collectifs ou services, différents. Elles se développent par des processus d’action eux-mêmes différenciés. La plus part s’appuient sur des dispositifs, publics et privés, qui les « aident », les « accompagnent », plus ou moins intensément et sur des durées plus ou moins longues. Ces initiatives s’inscrivent, ou se font inscrire, dans des problématiques, mais surtout dans des « labellisations de projet », que ce soit sous la référence de l’économie sociale et solidaire (ESS), sous celle de l’innovation numérique et de l’innovation sociale, sous celles également des économies collaborative, du partage, etc., sous celle des communs. Les acteurs, porteurs de projets eux-mêmes, perçoivent ces différences, sans forcément les renvoyer à des inscriptions différentes dans les courants idéologico politiques antérieurs, ni les expliciter en termes de contextes socio-économiques spécifiques. Mais, tout à la fois, ils se reconnaissent comme relevant, globalement, de la même dynamique d’ensemble et sont réticents face à cette potentialité de convergence des initiatives. Sans que nous puissions ici développer ce point, d’autres contextes nationaux européens nous montreraient vraisemblablement d’autres trajectoires de fédération des projets et de convergence des mouvements, se donnant y compris une expression politique directe, ce qui ne se fait pas en France.
Comment envisager ces initiatives comme un ensemble tout en les discriminant pour en comprendre les potentialités et les limites, ne serait-ce que du point de vue des processus de mutualisation et de coopération que les acteurs sociaux revendiquent ? Qu’ont-elles donc en commun ? Comment se différencient-elles ?

1. Des initiatives en communs
Pour commencer à répondre à ces questions, nous faisons ici plusieurs propositions.
Chacune des problématiques dans lesquelles s’inscrivent ces initiatives développe sa propre argumentation. Chacune s’inscrit dans une (ou des) histoire(s) socio politiques. Chacune se réfère à une logique de valorisation économique. Et, selon la « publicité », c’est-à-dire la visibilité donnée sur l’espace public, à chacune d’entre elles, ces initiatives sont affichées et évaluées du point de vue de ces argumentaires spécifiques. Les colloques, les forums, etc., les supports de présentation et les plateformes numériques, les recensent, les promeuvent, tout en les classant selon des critères de contenus des activités proposées, parfois selon leurs modes spécifiques de gouvernance. Certaines de ces initiatives font l’objet d’une publicité commune sur les plateformes de l’ESS, ou celles développés au titre de la promotion de l’innovation sociale, de l’innovation numérique ou de l’économie du partage ou de la collaboration. Les communautés se réclamant plus directement des « communs » les intégreront dans les plateformes numériques, en communs.
Ainsi, ces initiatives sont largement indissociables des courants qui les portent. L’analyse qui peut en être faite est, elle aussi, indissociable de celle du développement et de l’évolution de ces courants. Souvent, les acteurs clés des collectifs et organisations qui incarnent ces courants, sont aussi les porteurs des principales initiatives que ces courants revendiquent. Aussi est-il illusoire d’analyser ces initiatives, au travers des habituelles monographies d’expériences par exemple, sans positionner respectivement les différents courants qui les portent dans un espace qui les allient, les associent, parfois les opposent, mais toujours les mettent en relation.
Les projets portés en communs connaissent aujourd’hui un certain succès. L’ampleur de la mobilisation sociale, citoyenne, que cela représente demeure une interrogation. Leur nouveauté fait qu’il est davantage question d’affichage de projets que de mesure de niveaux d’appartenance et d’engagement ainsi que d’analyse de pratiques réelles, de gouvernance par exemple. On pourrait énumérer les événements, les organisations émergentes qui y font référence et qui commencent à y puiser leur référentiel d’action. Les acteurs se mettent en réseaux. Ils commencent à rechercher le dialogue et un début de négociation avec les institutions publiques. Ils le font désormais à tous les niveaux de ces institutions ; que ce soit celui des collectivités territoriales, celui des institutions nationales et même celui des institutions européennes. Les chercheurs, quant à eux, n’ont pas attendu la dynamique récente donnée à l’action en communs pour s’y intéresser. Mais, il faut bien le souligner, il a fallu qu’Elinor Ostrom obtienne le prix Nobel d’économie pour que cette thématique commence à être reconnue dans le champ académique. Mais, de fait, la sphère médiatique en parle. La notoriété des projets en communs est élevée dans certains milieux et auprès de certaines catégories sociales, les jeunes diplômés notamment. Mais, ils sont loin de représenter un véritable mouvement engageant des couches sociales défavorisées souvent visées par ces initiatives. La dynamique d’action collective qui commence à se faire sentir reste d’autant plus faible qu’elle demeure largement étrangère aux mobilisations et mouvements sociaux qui l’ont précédée. Cela n’empêche pas que les acteurs focalisés sur des projets en communs, c’est-à-dire prenant la notion de commun comme finalité de leur action, parlent d’un mouvement des communs, voire d’une politique des communs ou du commun. Nous les retrouverons mobilisés pour la configuration d’une « assemblée des communs ». Mais, pour beaucoup d’entre eux, cette mobilisation pour les communs, ou pour une action politique en communs, ils l’envisagent qu’à partir d’un espace politique qu’ils considèrent comme vierge d’interactions et de mobilisations sociales antérieures, plus ou moins structurées en milieux, courants et organisations. Nos enquêtes et nos observations participantes nous le montrent, peu y font référence, peu tentent d’y rattacher leur propre mobilisation. Pour beaucoup, il s’agit d’une première expérience en matière d’action collective et de pratiques de mobilisation citoyenne et politique. De fait, les mobilisations en communs qui s’amorcent se trouvent très vite face à la nécessité d’engager un dialogue et des négociations dans la sphère publique avec les représentants des institutions publiques. Leurs acteurs porteurs ne peuvent alors le faire qu’en partageant ce dialogue et les dispositifs de concertation/négociation avec les représentants des courants proches, ceux du mouvement associatif, de l’ESS, ceux, dits, de l’entrepreneuriat social, notamment. On comprend mieux alors le recours qui commence à se faire à la notion d’  « innovation sociale », si on la resitue dans la perspective de cette alliance pour peser sur l’espace public et, éventuellement, circonscrire ce qui pourrait être considéré comme un sous espace public partiel et dominé.
Et, c’est bien la notion d’espace public qui nous semble la plus adaptée pour rendre compte des dynamiques socio politiques à l’œuvre dans les processus d’organisation, de mutualisation/coopération et d’institutionnalisation qui animent le développement et la fédération de ces initiatives. Mais cette approche en termes d’espace public ne peut se contenter d’envisager la configuration des courants socio politiques qui lui donne sa cohérence, son équilibre, ou qui montre les oppositions ou les conflits que le traversent ou causent sa fragmentation en sous espaces publics, plus ou moins dominants ou dominés. Envisager l’existence d’un espace public, spécifique, ou des espaces publics, est indissociable de sa composition sociale, et donc de celle des collectifs mobilisés dans les initiatives et les organisations qui donnent un sens politique à cet espace. Comprendre les mobilisations collectives à l’œuvre dans ces initiatives, en référence à la notion d’espace public, dominant, dominé, c’est en envisager les formes politiques et leurs soubassements sociologiques.
Aussi, nous faut-il faire porter simultanément notre analyse à différents niveaux : celui des initiatives de base menées par des collectifs plus ou moins ancrés dans des territoires et des terreaux socio démographiques, socio professionnels et socio politiques –Les écosystèmes comme il est désormais courant de les désigner- ; celui des mouvements qui les fédèrent ; celui, enfin, des configurations d’espaces publics où se joue le jeu de leur fédération, de leurs alliances et de leurs oppositions.
Ces interrogations, nous les approfondirons en examinant au regard de cette problématique trois types d’initiatives et de mobilisations sociales.
Le premier type rassemble les expériences de création de lieux alternatifs, dans la lignée des tiers lieux, ou lieux de création culturelle, par exemple sur bases d’anciennes friches industrielles, urbaines. Ces créations de lieux sont souvent associées à celles de plateformes numériques.
Le deuxième type d’expériences concerne les acteurs, les organisations qui les rassemblent, les dispositifs, souvent publics, qui les financent, tous mettant en œuvre des pratiques dites d’ « accompagnement » de ces initiatives qu’ils s’efforcent de calibrer en projets.
Le troisième type correspond aux configurations d’acteurs, à leurs pratiques, aux organisations qu’ils se donnent à propos de la convergence des initiatives et des projets portés dans une logique de biens communs ; et donc dans des dynamiques d’action collective exprimées en termes de communs. Nous analyserons alors l’émergence des « assemblées des communs ».
Ces trois types d’expérimentations socio politiques sont autant de domaines d’investigation d’un projet de recherche action, intitulé CREA’CIT pour Créativité Citoyenne, menée dans le cadre du programme dit Recherche-Citoyens financé par la Région Nord Pas de Calais devenue Région des « Hauts de France ».
Un tel projet vise à mieux comprendre les ressorts de ces pratiques selon les configurations d’acteurs qui s’y impliquent, et ce aux trois niveaux d’action collective envisagés plus haut : au cœur des initiatives ; au niveau des configurations d’acteurs et des organisations qui les relient, les fédèrent et les labellisent ; au niveau d’un éventuel sous espace public qui les réunit.
Les deux premiers niveaux sont des dimensions souvent abordées par la recherche, au travers des nombreuses monographies portant sur l’évaluation des expériences et des projets ainsi que sur l’analyse des réseaux d’acteurs et des organisations dédiées qui les fédèrent.
Le troisième niveau, celui de l’espace public, de l’expression des jeux politico idéologiques et des processus instituants, est moins souvent abordé. Ou, alors il l’est d’une façon générale et abstraite sans lien avec l’analyse des mobilisations concrètes et des configurations d’acteurs relevant des deux autres niveaux.

2. L’apport de la notion d’espace public : conditions de sa mise en œuvre opératoire
Ce qui nous permet d’unifier la réflexion sur les formes de mobilisation et les pratiques collectives de prise d’initiative c’est la notion d’espace public. Mais pour cela il faut en préciser l’acception.
Nous nous référons à la notion dans la mesure où, concept clé de la démocratie, elle caractérise un espace de médiation entre la société civile et les institutions constitutives de l’Etat. Cette notion doit être dégagée de toute interprétation simplificatrice l’assimilant à un ou des espace(s) physique(s), par exemple caractérisant les fonctions et usages urbains. Elle doit aussi l’être de toute acception simplificatrice identifiant un espace aux individus qui peuvent y être en interactions du fait de rapports de travail, de commerce, ou même de loisir ou de fréquentations culturelles partagées. L’espace pratiqué en commun, n’est pas celui que nous désignons par l’espace public.
Pour proposer une première définition, nous emprunterons à Eric Dacheux pour qui l’espace public est un lieu de légitimation du politique, de fondement d’une communauté politique et une scène d’apparition du politique et d’exercice de processus instituants (Dacheux, 2008).
On pourrait développer ici les analyses qui ont conduit les auteurs, Habermas en particulier, à mettre en avant cette notion en lien avec la constitution, à la fin du XVIIIème siècle, de la bourgeoisie comme classe dominante et tout à la fois garante d’un positionnement spécifique qu’elle construit en intérêt général.
La question de la composition sociale est ici déterminante. Et si l’on reprend les premiers éléments de définition en tenant compte des enjeux et des pratiques spécifiques à certaines catégories mobilisées dans des actions collectives et cherchant à les fédérer et à leur donner une dimension politique, on peut déboucher sur les propositions en termes d’espace public oppositionnel (Negt, 2007) ou de sous espaces publics dominés (Frazer, 1992).
La notion d’espace public a fait l’objet de beaucoup de discussions. La plus part ont été menées dans la perspective d’une critique mais aussi dans une perspective d’analyse et de réflexion sur l’action. Les coordinateurs de l’ouvrage collectif, « Pouvoir et légitimité : Figures de l’espace public » (Cottereau, Ladrière et al., 1992), montrent les difficultés de cet exercice de réhabilitation problématique du concept, en soulignant qu’il incorpore un idéal d’autonomie sociale et une dimension normative (p.8). Son recours n’a ainsi rien d’une posture axiologique neutre. Le concept fait sens dans la mesure où il articule « un horizon d’attentes normatives, inter subjectivement partagées » (idem, p. 8). Mais cela n’exclut pas que l’on fasse un usage descriptif du concept, ni qu’on soumette le processus d’émergence et de constitution d’un espace public spécifique et original à une description phénoménologique (idem, p.9). C’est ce qui sous-tend nos propositions ici. Il nous faudra être attentif aux effets possibles de nos propres idéaux socio politiques.
L’institution d’un espace public c’est l’émergence d’un vocabulaire et de modes argumentatifs et décisionnels spécifiques. Le tournant communicationnel a consisté à mettre l’accent sur la structure argumentative de la discussion publique. La visée pragmatiste insistera, quant à elle, sur l’agir ensemble. Mais, un espace public c’est avant tout une collectivité, une configuration de couches ou classes sociales, dans lesquelles s’enracinent des acteurs mobilisés. Ces acteurs pourront être socialement diversifiés, mais relevant de positions sociales et de postures socio politiques suffisamment proches pour permettre une prise de conscience d’eux-mêmes et une volonté de se déterminer, de se produire (et reproduire) et de se transformer, lorsque le maintien d’une posture hégémonique le rend nécessaire. Les rapports complexes entre espace public, action politique, notamment sous le thème de la liberté et des droits, et configurations sociales sont au cœur de l’analyse et des interprétations que nous opérons à propos des mobilisations à l’œuvre dans ces initiatives et des communautés et réseaux qui les fédèrent.
Dans quelle mesure une communauté participe-t-elle à l’institution d’un espace public politique, en accédant à la visibilité sur une scène publique sur laquelle les acteurs s’appréhendent les uns les autres comme égaux, libres, autonomes et solidaires dans une intersubjectivité de niveau supérieur (Cottereau, Ladrière et al., 1992, p.13) ? On voit alors que les réticences soulignées par Negt et Fraser demeurent quant à la possibilité de ceux appartenant à certaines couches sociales marginalisées d’accéder à de tels processus d’action collective potentiellement émancipateurs. Tenir compte des limites de l’action collective suppose une approche plus stratégique, envisageant des sous espaces publics dominés, quitte à les considérer comme articulés dans un espace public oppositionnel au sein duquel des couches sociales, plus avantagées en capacités d’action collective, jouent un rôle hégémonique. Cette conception de l’action politique en termes d’ « espaces publics partiels » (idem, p.16) nous fait porter notre attention, plutôt que sur les contenus substantifs en valeurs des argumentations, sur les contenus collectivement et socialement construits au cours des pratiques collectives. Cela nous met en vigilance sur les principes, les procédures d’argumentation et de décision garantissant la fondation des normes et des institutions que se donnent les acteurs. Quels en sont les acteurs clés, en situation hégémonique au sein de cet espace ?
Nous faisons ainsi l’hypothèse d’un sous espace public dominé, ou espace public partiel, au sein duquel des acteurs, représentant de couches sociales spécifiques, jouent un rôle moteur dans ces processus d’action. Ces acteurs, nous les retrouvons mobilisés adoptant des formes spécifiques d’actions collectives que sont les initiatives solidaires, de plus en plus exprimées spécifiquement en termes de communs. Une étude systématique de ces profils et parcours de « commoners » serait à faire. Des enquêtes sont cependant en cours qui précisent les premières analyses réalisées dans le cadre de la recherche action menée au titre du projet CREA’CIT.
Nous avons identifié deux composantes principales formant ces communautés et collectifs de commoners. La première composante est le fait d’individus, plutôt jeunes, autant hommes que femmes –La parité dans les modes d’action et de gouvernance n’a pas besoin d’être revendiquée, elle est souvent de fait-. La plus part du temps ils sont diplômés de l’enseignement supérieur, la norme est ici le Master, en particulier ceux produits récemment par l’université française. Peu d’entre eux (elles) sortent de filières caractéristiques de l’élite française, les grandes écoles (d’ingénieurs et de commerce).Leur engagement pour les communs ne s’opère pas tout à fait au sortir des parcours de formation initiale. Il intervient souvent après un temps et des expériences, souvent douloureuses, d’insertion professionnelle dans l’emploi ordinaire par les parcours de stages, de volontariat, d’emplois à durée déterminée, etc.
Mais cette première composante voisine avec une autre, plus âgée, faite de cadres en « transition d’emploi », pour ne pas dire en reconversion professionnelle, et plus globalement personnelle. Cadres intermédiaires, diplômés dans des filières courtes (Bac+3), bloqués dans leurs perspectives de promotion ou fragilisés dans les restructurations des entreprises, ils sont tentés par la création d’activités. Ils ont souvent commencé un parcours ordinaire de créateur d’entreprise dans les modes de l’ « entrepreneuriat ». Parfois, ils sont à cheval entre deux mondes : celui de l’entrepreneuriat et de ses dispositifs publics et privés d’accompagnement, et celui des collectifs et des lieux et dispositifs de l’action en communs. Ici la parité est moins nette, les hommes sont plus nombreux à prendre le risque d’un cheminement qui est souvent présenté comme une reconversion personnelle plus encore qu’une seconde carrière. Mais, les femmes constitutives de cette composante, ont des raisons spécifiques de se retrouver dans ces mêmes lieux et dispositifs en communs. Elles ont souvent exercé des métiers de cadres intermédiaires, mais ont connu les ruptures de carrière, les reconversions obligées des restructurations industrielles avant celles du tertiaire, de la grande distribution, les blocages de carrière dus au plafond de verre de la promotion. De fait, elles ont souvent gardé des contacts avec ces contextes économiques.
Ce sont majoritairement des personnes relevant de ces deux composantes que nous retrouvons dans l’action pour les communs. Ils sont alors, non seulement des acteurs porteurs de projets de communs, mais aussi gestionnaires d’organisations économiques tentant des modes de valorisation économique hybridée, les faisant se rapprocher, de fait, des organisations de l’ESS.
Si elles s’en rapprochent, ces deux composantes sociales se distinguent cependant nettement des catégories sociales principalement mobilisées dans le champ de l’ESS. Dans ces catégories, nous retrouvons plutôt des professionnels des secteurs de l’éducation et de la formation, associés à des métiers et professions travaillant, ou ayant travaillé. Le nombre de retraités de l’Education Nationale et du secteur public, de la fonction publique territoriale par exemple, est ici très important.
Peut-on considérer que ces deux milieux, celui des commoners et celui de l’ESS, milieux dans lesquels les catégories que nous avons brièvement caractérisées jouent un rôle moteur, constituent par leur union un sous espace public dominé ? Pour répondre à cette question, il faudrait envisager plus encore que les positions sociologiques de ces acteurs, leurs parcours socio professionnels et surtout les parcours idéologico politiques, faits d’expériences, d’épreuves de vie. Ces parcours sont alors souvent faits de croisements et de bifurcations par rapport aux modes d’inscription des acteurs dans les systèmes idéologico politiques locaux antérieurs, ceux relevant d’une partie du « socialisme municipal » gagnée aux formes renouvelées de la solidarité et du développement territorial, des mouvements d’éducation populaire, comme ceux relevant du catholicisme social reconverti dans l’action économique locale.
Ayant ces dimensions en arrière-plan de notre analyse, nous pouvons considérer que certaines de leurs actions convergentes, ou de leurs rapports conjoints aux institutions publiques locales, pourraient le laisser envisager. Ces groupes, au travers de leurs organisations spécifiques, se côtoient, et de plus en plus s’appuient dans leurs rapports aux politiques publiques et aux dispositifs qui interviennent en aide, financière surtout, à leurs actions. Mais les différences sont patentes, tant dans les positions sociales occupées, les postures d’action collective adoptées que, tout simplement, dans les caractéristiques de génération et de parcours socio professionnels et socio scolaires. Certes, ces premiers éléments demeurent à vérifier par l’enquête systématique. Mais les données d’observation et les nombreux entretiens menés sont là pour commencer à les valider.
Acteurs des communs et acteurs de l’ESS ne se confondent pas, parfois même ne se connaissent pas, obligeant ceux qui fréquentent les deux « mondes » à s’expliciter sur cette double appartenance. Les différences sociales et en matière de représentations politiques sont certes perçues par les acteurs. Les différences sont explicitées par eux sous l’angle des postures prises dans la pratique de l’action collective. Les modes d’action les différencient parfois plus que les positions et les postures elles-mêmes ; c’est le cas avec les outils numériques que sont les plateformes et les logiciels de travail collaboratif, en open source pour la plus part. Les organisations émergentes des communs, d’un côté, et celles, plus installées, de l’ESS, de l’autre, pratiquent souvent une alliance plus tacite que véritablement assumée.
Mais, d’une certaine façon, les acteurs résistent eux-mêmes à l’exercice de l’analyse tant le mouvement de convergence souhaité par tous, dans l’état d’opposition dans lequel les acteurs se trouvent, est mis en avant, édulcorant les différences de positions sociales, résultant elles-mêmes de processus de socialisation primaire et secondaire bien distincts.

3. Espace public : des interactions spécifiques du politique et de l’économique
Pour Dacheux et Laville (2003) « l’économique et le politique sont dans des interactions étroites qui ne sont pas sans effets sur la configuration de l’espace public » (2003, p.9). Reprenant une critique de la notion d’espace public (Calhoun, 1992 ; Fraser, 1992), ils relient cette notion à la définition initiale qu’ils donnent de l’économie solidaire comme «l’ensemble des expériences visant à démocratiser l’économie à partir d’engagements citoyens ». Il s’agit alors de pratiques de citoyenneté économique bien différentes de l’agir économique dominant. Avec Dacheux et Laville, nous interrogeons le développement d’activités économiques qui rendent possible l’atteinte d’objectifs politiques et permettent en particulier la constitution d’espace de discussion et de débat sur la manière de répondre à des besoins sociaux. Nous questionnons aussi les rapports qu’entretiennent les « communs » et l’économie sociale et solidaire avec le « marché » et avec le secteur public. Du fait des interactions entre l’économique et le politique ces rapports doivent être examinés au regard de ce qu’ils provoquent sur l’espace public. Mais cet espace public, comment le définir succinctement ? Il est tout à la fois lieu de légitimation politique, lieu d’émergence et de fondation de possibles communautés politiques ; certaines de ces communautés y apparaissant sous la forme de sous espaces dominés ou faiblement légitimés. En effet, l’espace public « ne se réduit pas à l’espace institutionnel » (Dacheux, Laville, 2003, p.10). C’est un espace « potentiel, ouvert à tous les acteurs ; ce n’est pas une donnée a-historique, mais une construction sociale toujours en évolution » (idem). C’est sur cet espace que l’on traite des questions relevant de la collectivité par l’affrontement des visions différentes et contrastées du bien commun et de l’intérêt général. Le traitement politique des questions relevant de la collectivité se veut universel, au fondement des institutions, mais il est profondément inégalitaire puisque tous n’y accèdent pas ou n’y ont pas le même poids politique. Il n’en demeure pas moins que cet espace concourt à une certaine pacification qui s’inscrit dans des compromis permettant de substituer l’action politique, démocratique, à la violence physique.
Reprenant à notre compte la conception développée par Dacheux et Laville concernant l’économie solidaire, nous faisons ici l’hypothèse que l’action en communs, action de création collective de communs, relèvent des mêmes expériences en économie solidaire « qui conçoivent leur action politique à travers la prise en charge d’activités économiques, ce qui suppose d’identifier et de mobiliser une pluralité de registres économiques » (2003, p.11). L’agir en communs mobiliserait alors les mêmes principes économiques, pluriels, qui sont ceux de l’économie solidaire : ceux du marché auquel, il faut ajouter la redistribution et la réciprocité (Polanyi, 1977). Mais, ce sont aussi les formes de propriété qui sont également plurielles ; les derniers travaux sur les communs l’ont bien montré (Coriat, 2015). Ainsi, les traits qui caractérisent les réalisations en économie solidaire, construites en interactions du politique et de l’économique, sont aussi ceux que l’on retrouve dans l’agir en communs. Dacheux et Laville les présentent comme une « impulsion réciprocitaire dans des espaces publics de proximité » -C’est-à-dire la recherche explicite et prioritaire, par l’activité économique construite, d’effets positifs pour la collectivité en termes sociaux et environnementaux-, et comme une hybridation entre les principes économiques –Ici, c’est plus qu’un mixage, c’est un équilibrage dans la mobilisation des ressources dans le but de respecter, dans la durée, la logique du projet initial, porteurs de communs- (2003, p.12). Cet équilibrage suppose alors de subordonner la captation de ressources marchandes à celles permettant le respect des principes -redistribution et réciprocité- qui assurent la garantie du commun en économie solidaire.
Définir ainsi un agir en communs suppose des modalités d’action collective et des pratiques de citoyenneté économique en cohérence sur l’espace public. Les pratiques individuelles et collectives de résistance, contestation, construction, proposition, projection doivent être examinées dans cette perspective.
Cette exploration d’un sous espace public dominé est aussi l’investigation d’une communauté d’acteurs, porteurs, fédérateurs de projets, se positionnant en représentants et porte-parole de groupes sociaux locaux qui eux-mêmes ne s’identifient pas comme acteurs collectifs et n’ont pas le niveau d’engagement collectif et de mobilisation que les porteurs de projet laissent entendre. Cet agir collectif en communs est potentiellement celui d’une collection d’individualités qui présentent des caractéristiques objectives et de représentation similaires, mais aussi beaucoup de différences. Leur commun est de partager ce sous espace public, fait de lieux et de liens ; des lieux dédiés aux relations (réunions, ateliers, mais aussi convivialité), des liens qui sont le partage d’actions communes, mais aussi des activités à finalité économique, des dispositifs de rémunération, également des comportements associant vie de travail et hors travail. Ces acteurs porteurs de projets, s’ils doivent être distingués des communautés locales (les habitants, citoyens, usagers des communs potentiels), n’en sont pas moins souvent aussi les habitants et usagers des mêmes espaces urbains, des mêmes quartiers. Les différences de niveau de vie entre les porteurs de projet et les habitants de référence ne sont pas si grandes. Ce qui les différencie relève davantage des parcours socio-scolaires et des trajectoires sociales. Nous faisons ici, concernant les acteurs porteurs et accompagnateurs de projets, l’hypothèse de parcours de déclassement social par rapport à leurs parents, ou, tout au moins, de moindre positionnement social, comme base de leurs positions et postures sociales. L’analyse de cet agir en communs est tout autant celle de leurs positions et postures que celle de leurs actions au nom de communautés qu’ils disent représenter. Cependant, s’il y a décalage dans les capacités d’action au sein du sous espace dominé qu’ils façonnent et, de façon plus difficile, dans l’espace public dominant, l’avenir de leurs positions est pourtant lié à celui des groupes qu’ils représentent.
C’est en cela que ces logiques d’action économique sont différentes de cette forme d’entrepreneuriat qualifié de social parce que les activités construites dans la logique de l’entrepreneur se donnent une finalité sociale, mais pas le moyen d’une action économique alternative à la capitalisation et à la valorisation marchande exclusive.
Nous analyserons ici des expériences spécifiques de cet agir en communs, telles qu’elles se développent dans l’espace local régional du Nord Pas de Calais (avec la Picardie, depuis peu, au sein de la région des « Hauts de France »…).
Ces expériences sont de trois types. Elles nous permettent d’examiner, tout d’abord, des pratiques de « publicité » de projets, notamment portés par des communautés initiatrices de tiers lieux et par les plateformes collaboratives que ces communautés développent.
La notion de publicité doit être prise ici dans le sens que leur donnent les théoriciens de l’espace public démocratique, à savoir l’action de faire partager à la communauté le fruit consenti et légitimé de la construction politique démocratique.
Elles nous permettent d’examiner ensuite les modalités et les dispositifs, dits, d’ « accompagnement » des projets collectifs, citoyens. Nous verrons que cela nous oblige à les différencier d’autres modalités d’appui institutionnel à l’action économique que sont ceux participant au « monde de l’entrepreneuriat ».
Elles nous permettent enfin de caractériser et d’analyser des pratiques émergentes d’organisation de ce que les acteurs commencent à qualifier d’ « assemblée des communs » pour parler d’instances de fédération et de représentation des construits sociaux politiques de l’agir en communs.